Pour un catastrophisme éclairé

La panique

Aux origines des sciences cognitives

Le sacrifice et l'envie

Jean-Pierre Dupuy

"Il y a un phénomène Girard. De par le monde, nombreux sont ceux qui le tiennent pour l'un des plus grands penseurs de notre temps, de la stature d'un Freud ou d'un Marx, avec la vérité en plus. Dans le petit cercle des spécialistes des sciences de l'homme, en revanche, il n'est pas rare de le voir traiter d'imposteur. Jamais sans doute un tel ostracisme de la part de ses pairs n'aura frappé un intellectuel. Je connais maints universitaires qui, bravant l'interdit et s'inspirant des idées de Girard, trouvent prudent de n'en rien dire. Avant que chante le coq de la Sorbonne, ils auront protesté, trois fois plutôt qu'une : " Je ne connais pas cet homme ! "Le plus fort, c'est que la théorie girardienne se paie le luxe suprême d'expliquer et de prévoir la violence même du rejet dont elle fait l'objet".

Jean-Pierre Dupuy (Le Nouvel Observateur du 18/ 08/ 94)

Jean-Pierre Dupuy

Né à Paris en 1941, maître de conférence à l'Ecole polytechnique, maître de recherche au CNRS, a collaboré avec Ivan Illich à une critique politique de l'économie. Directeur de la collection "Technocritique" aux Editions du Seuil.

  • Les Choix économiques dans l'entreprise et dans l'administration
  • (en collaboration avec Hubert Lévy-Lambert) 2 tomes, Dunod, 1973, 1975

  • L'Invasion pharmaceutique
  • , (en collaboration avec Serge Karsenty), Seuil,1974,1977

  • Valeur sociale et Encombrement du temps
  •  Ed. du CNRS, 1975.

  • La Trahison de l'opulence
  • (en collaboration avec Jean Robert), PUF,1976.

  • L'enfer des choses René Girard et la logique de l'économie
  • avec Paul Dumouchel postface de René Girard (Seuil 1979)

  • Le sacrifice et l'envie. Le libéralisme aux prises avec la justice sociale,Ed. Calman-Levy (Fondation Saint Simon) - 1992- 374p.

    Ce commentaire du livre de JP Dupuy est extrait du Cahier des Lectures

    "... Ce livre constitue une introduction critique à la tradition philosophique anglo-saxonne qui pense la société de marché comme "ordre spontané" ou "auto-organisé".C'est sur cet arrière plan qu'elle pose le problème de la société juste et bonne..." Etude qui va conduire Jean-Pierre Dupuy "à proposer une interprétation originale de l'émancipation de l'économie par rapport à la morale dans l'oeuvre d'Adam Smith, et à articuler la lecture des théories libérales de la justice (économie normative, John Rawls, utilitarisme, libertarisme, Friedrich Hayek, Robert Nozick...) autour des catégories maîtresses du sacrifice et de l'envie". D'où la thèse de Jean-Pierre Dupuy : "la société juste et bonne est celle qui contient (aux deux sens du mot : inclut et freine) la menace d'une décomposition toujours possible de la société marchande en foule panique".

    Ces extraits de la présentation du livre en disent le projet plus qu'ils ne justifient le  choix de ce projet. Pourquoi importe-t-il aujourd'hui de lire A. Smith, F. Hayek ou J.Rawls dans des cultures francophones qui sont présumées nourries de Montesquieu, de Saint-Simon et d'Auguste Comte, et donc ignorantes de la philosophie économique (et analytique) anglo-saxonne ? Pourquoi ces réflexions spéculatives et élaborées dans et pour une civilisation qui se voulait "héritière des lumières" et donc fondée sur le primat absolu d'une forme de "Raison réduite à la disjonction et à la déduction", postulée seule naturelle et universelle, pourquoi de telles réflexions sont-elles aujourd'hui importantes en France, et, par un juste retour, dans les cultures anglo-saxonnes ? Sans doute parce que "le couple de l'individualisme libéral et de la justice sociale... est difficilement conciliable, véritable croix des sociétés démocratiques" (contemporaines). Mais faut-il pour autant privilégier aujourd'hui l'examen de cette tradition philosophique anglo-saxonne pour tenter d'atténuer, fut-ce peu, le poids de cette croix (le choix de ce trope est-il innocent ? )? On comprend les raisons qui ont incité Jean-Pierre Dupuy à tenter ce difficile exercice : l'indifférence arrogante à l'égard de cette tradition des économistes francophones qu'il approchait il y a dix ans, dissimulait une méconnaissance peut-être grave. Il importait d'aller voir de plus près et de tenter d'extraire de nouveaux sucs d'une pensée susceptible de renouveler un paradigme néo-classique d'autant plus exsangue qu'il s'acharnait à s'enfermer dans sa "disciplinarité", fuyant "les tentations du sociologisme" autant que celles des sciences administratives et politiques, voire celles de la philosophie. Peut-être aurait-il fallu mieux repérer avant de se lancer, les travaux voisins des politologues ou des anthropologues, plus attentifs que les économistes aux travaux de "philosophie politique" développés par les anglo-saxons ? Mais l'important était "d'aller là-bas", même si l'on oubliait de "regarder ici" ce qui se faisait, dans les mêmes domaines, à proximité du lecteur : je pense par exemple au solide travail de Jean-Louis Vullierme sur "Le concept de système politique" (PUF, 1989), qui, s'il est moins nourri de Hayek et de Rawls, l'est d'avantage d'Aristote ou d'Edgar Morin ; ou à celui de Norbert Rouland sur "L'anthropologie juridique" (PUF, 1988), récemment complété par "Aux confins du droit, anthropologie juridique de la modernité" (Ed. O.Jacob, 1992). Cette exploration empreinte d'une généreuse sympathie pour des penseurs riches d'une grande culture, délibérément philosophes autant que sociologues, économistes, psychologues ou anthropologues, s'avère passionnante pour qui l'ignorait ou la connaissait mal, et fort stimulante pour qui la connaissait un peu (J.P. Dupuy à fait traduire en français "La théorie de la justice" de John Rawls - 1971 - en 1984, et le célèbre ouvrage d'Hayek, "Droit Législation Liberté" est traduit en 1983 aux P.U.F.). Stimulante puisque J.P. Dupuy cherche à la conduire de façon critique, critique qu'il ordonne de façon progressive vers sa thèse de "la présence de la foule derrière le marché" (ou de "l'OPA de l'économie politique sur la psychologie des foules") tentant de proposer un "juste milieu" entre "l'individualisme méthodologique" (qui serait consubstantiel aux libéralismes) et ce "holisme méthodologique" (qui serait, lui, implicite aux socialismes ou au justicialismes). Stimulante et parfois irritante, lorsque pour se faire plus convaincante, sa plume révèle quelques partis pris ou quelques excès... (Ainsi "cette philosophie remarquable de justesse et de profondeur... (qui recèle...) des contradictions inquiétantes indignes d'un grand esprit..." ! p. 242).

    M'interrogeant sur l'insatisfaction intellectuelle globale que je ressens pourtant en achevant ce riche ouvrage, je rencontre bien sûr celle que suscite une théorie trop simple : "comme la foule contient la panique, l'économie contient la violence, dans le double sens du mot" (comporte et endigue). L'économie politique est sans doute plus complexe, plus multidimensionnelle, moins réductible à quelque loi, fut-elle celle de la "formation de points fixes dans les équilibrations fondées sur des processus de représentation auto-réalisatrice". Que cette composantes auto-organisatrice d'un bien cruel "ordre social spontané" soit une des dimensions contribuant à l'intelligibilité de la relation des citoyens à leur cité, l'argument sera sans doute parfois pertinent, mais le sera-t-il encore s'il devient le seul argument "expliquant" définitivement les phénomènes sociaux ou l'économie politique ? Pour n'avoir pas voulu assurer l'irréductible complexité de la conjonction de la devise trinitaire qui révèle nos sociétés (Liberté ET Egalité ET Fraternité), Jean-Pierre Dupuy a, je crois pris le risque de tomber dans le piège du réductionisme scientifique qu'il dénonçait pourtant en ouvrant son livre (p. 20).

    Peut-être fallait-il que ce risque fut pris ? En publiant "Le sacrifice et l'envie" sous le signe de la Fondation Saint-Simon, J.P. Dupuy nous révèle peut-être la permanence d'une autre tradition, celle du Positivisme Saint-Simonien, qu'au fond il ne renie pas, fier de son affiliation à l'Ecole de la rue Descartes (qu'il défend discrètement et avec de bons arguments, contre les attaques d'Hayek). Une conception totalitaire de la supériorité de la raison déductive, qui privilégiera toujours la démonstration sur l'imagination, l'optimisation maxi-min sur l'adéquation multicritères, le syllogisme logique sur la ruse dialectique ou rhétorique, la perfection du résultat sur le pragmatisme de la procédure, le clair et net sur l'ambigu,... Tradition Saint Simonienne qu'ainsi, à son insu peut-être, il réactualise après la traversée du désert que lui imposait la longue domination des "lumières écossaises", en montrant sa capacité à discerner les faiblesses de cette "économie politique" qu'il faut écrire entre guillemets (p. 12)... peut-être pour la prendre avec des pincettes !

    Que ce nouveau Saint-Simonien soit satisfait de sortir enfin vainqueur du combat qui, depuis deux siècles, oppose les deux tenants des mêmes "lumières" (les Continentaux, ou les Parisiens, contre les Ecossais), on le comprend ; peut-être même s'en félicitera-t-on ? Une école qui renaît, c'est la liberté de l'esprit qui se restaure. Mais les enjeux des questions que nous pose aujourd'hui l'économie politique sont-ils toujours ceux d'un arbitrage entre deux variantes d'un même rationalisme ? Ce "Grand Paradigme d'Occident" est en crise, nous rappelait il y a peu E. Morin, achevant le Tome IV de la Méthode. La reconnaissance du caractère profondément multidimensionnel et complexe de l'économie politique à laquelle nous invitait Henri Bartoli ("L'Economie Multidimensionnelle", Economica, 1991) ne constitue-t-elle pas la condition de la reconnaissance de l'infinie diversité inventive de "la raison dans les affaires humaines" (H.A. Simon, 1983). S'il l'on veut bien convenir que la façon annoncée de répartir le gâteau affecte la taille du gâteau, ne devra-t-on pas convenir aussi que l'important n'est pas dans la détermination d'un algorithme invariant de découpe, indépendant de la taille du gâteau et dépendant d'un arbitraire système d'axiomes, mais dans l'invention de procédures dépendant à chaque instant des acteurs, de leurs histoires, de leurs projets, de leurs interactions ; inventions, raisonnées, certes, argumentables, et très conscientes de l'arbitraire des choix des préceptes par lesquels se construisent ces raisonnements. L'économie politique perdra-t-elle la rigueur de sa scientificité en convenant elle aussi ?

    Extrait du Cahier des Lectures

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