5 novembre 1990, une soirée pas comme les autres...


5 novembre 1990, les preuves

Lumières dans la Nuit n° 362 - Novembre 2001


Part. III

la loi du silence


Dans notre avant-dernier numéro, en pages centrales, nous avons publié une carte récapitulant 30 observations du 5 novembre. Chacune indique clairement que pour réduire les événements de ce soir-là à la rentrée atmosphérique d'un élément de fusée, il faut impérativement faire abstraction de ce que les gens affirment avoir vu. Nous verrons que cette capacité d'abstraction n'a pas fait défaut à certains...

Cette sélection de trente cas était le résultat d'un tri sévère, probablement trop sévère envers certains témoignages: ainsi, le cas de Melun (LDLN 360, pp.10 et 11), qui aurait probablement dû être compté comme 31ème exemple, ou celui de Noisy-sur-Ecole (313, p.33).

En fait, il apparaît que de nombreux cas sont révélateurs de ce que furent réellement les événements de ce soir-là. On peut en retenir encore deux, ce qui nous conduit à un total de 34 témoignages très probants.

L'un d'eux est le cas allemand de Kelkheim, exposé dans LDLN 361, p.41, sous la rubrique « réactions »: il s'est produit longtemps avant l'heure de la rentrée atmosphérique.

Un autre est celui de Vésenaz. Cette localité se trouve en Suisse, à trois ou quatre kilomètres au nord-est de Genève (et à la même distance de la frontière française), sur la rive sud du Lac Léman. Ce sont les ufologues suisses du GREPI qui nous ont signalé ce cas, tout récemment.

Le 5 novembre à 19 h, Nathalie Stotzer roulait en voiture sur la route qui longe le lac. Elle venait de quitter Genève et se dirigeait vers Anières, en direction du nord-est. Elle vit soudain sur sa gauche une masse sombre, aux contours assez indistincts, portant dans sa partie supérieure avant plusieurs lumières et émettant, vers l'arrière et vers le bas, un faisceau lumineux tronqué. Elle s'arrêta pour observer le phénomène, et constata qu'il traversait la route devant elle: il était maintenant visible vers l'est. Cette indication de direction, particulièrement fiable puisque Nathalie connaît bien les lieux, exclut totalement l'explication par la rentrée atmosphérique, qui devait se trouver à ce moment-là dans une toute autre direction, loin vers le nord et filant vers le nord-est.

Nous aurons probablement l'occasion de publier un compte-rendu détaillé de cette affaire, que préparent Alain Stauffer et Daniel Benaroya, du GREPI. En attendant, voici un simple croquis que Nathalie a réalisé pour nous:

Insistons sur le fait que les éléments concluants, dans ce cas, sont la direction d'observation (connue avec une excellente précision), la direction du mouvement, et surtout le fait que l'objet a traversé la route: Nathalie a vu la chose à droite de celle-ci, alors que la rentrée est censée s'être toujours trouvée loin sur sa gauche. On voit, ici, toute l'importance que peuvent avoir les éléments géométriques dans un témoignage.

Il existe aussi (et en grand nombre) des cas qu'on serait tenté de considérer comme concluants, mais pour lesquels peut subsister, malgré tout, une part de doute, aussi légère soit-elle. Nous avons publié de nombreux cas de ce genre, au cours des mois qui ont suivi le 5 novembre (1). Un exemple de plus nous est fourni par l'observation de Saint-Nabord, dans les Vosges. Elle a été brièvement évoquée dans l'édition du 6 novembre d'un journal de la région:

Un simple coup d'œil aux cartes montre que Saint-Nabord se trouve non loin de la projection au sol de la trajectoire de rentrée de l'engin soviétique, mais plutôt sur la droite de cette projection au sol (à une quinzaine de kilomètres, vraisemblablement, si l'on considère que la rentrée est passée à la verticale d'Epinal). Quelle que pût être cette distance à la trajectoire projetée au sol, elle était très probablement faible, comparée à l'altitude de la rentrée (qui est, rappelons-le, de l'ordre de 100 km). Le témoin devait donc avoir vu le phénomène (s'il s'agissait de la rentrée) passer près de son zénith. On comprend mal, de toute façon, comment la rentrée atmosphérique (si c'est d'elle qu'il s'agit) a pu disparaître derrière le Saint-Mont, qui se trouve à l'est-sud-est de Saint-Nabord.

J'ai donc téléphoné à M. Ballandier pour lui demander des précisions sur la trajectoire apparente. Je souhaitais avant tout savoir trois choses: 1°) l'orientation de la trajectoire; 2°) si le phénomène était passé au voisinage du zénith, et 3°), en cas de réponse négative à la question 2, s'il était passé au nord, ou bien au sud, du lieu d'observation (2).

La réponse à la première question n'étonnera personne: trajectoire orientée du sud-ouest vers le nord-est. Pour ce qui concerne le passage éventuel au voisinage du zénith, la réponse est non, et si un poteau vertical, infiniment haut, s'était trouvé à côté du témoin, l'objet serait passé au sud-est de ce poteau (et non au nord-ouest).

Il me semble que ces indications excluent l'explication par la rentrée atmosphérique, compte tenu des éléments dont on dispose concernant sa trajectoire. Mais j'admets que dans un cas comme celui-ci, un doute subsiste, précisément parce qu'on ne connaît pas avec une précision suffisante la trajectoire de la rentrée.

Dans quelle mesure le ronronnement entendu par le témoin permet-il de tirer des conclusions? Il faut, là encore, être prudent: certes, le son met environ 5 minutes pour parcourir une centaine de kilomètres. Et à première vue, cette durée doit être majorée, du fait que la vitesse du son diminue avec l'altitude (3). On ne comprend donc pas qu'il ait pu y avoir simultanéité entre la perception du son et la vision du phénomène. Mais dans le cas d'une rentrée de satellite, phénomène très hautement supersonique (Mach de l'ordre de 22) et complexe, il n'est pas du tout certain qu'on puisse raisonner de façon aussi simple: il se peut que des phénomènes encore mal connus interviennent dans la propagation des ondes sonores. (Ce n'est qu'une supposition, et nous espérons obtenir des précisions à ce sujet.)

Avant d'en venir aux conclusions et aux enseignements qu'on peut tirer de cette affaire du 5 novembre, voyons quelles ont été, au cours des mois qui l'ont suivi, les retombées de cet événement sans précédent dans les annales de l'ufologie. La manière dont la presse a réagi à l'avalanche d'observations témoigne d'un état d'esprit très peu ouvert à ce genre d'événement. Si l'on étale sur une grande table les nombreuses coupures de presse des 6, 7, 8 et 9 novembre, plusieurs constatations s'imposent:

1°) Les articles qui se laissent aller à de « fines » plaisanteries sur les petits hommes verts, ceux qui expriment une approche narquoise, ou franchement méprisante envers qui oserait encore envisager l'hypothèse OVNI, sont généralement ceux qui contiennent le moins d'informations exploitables. Laissant de côtés les faits, les auteurs de ces articles sont sûrs de n'être pas contredits par eux.

Un exemple remarquable est l'article de France-Soir du 7. Le titre, un chef d'œuvre d'humour de comptoir (« les soucoupes volantes ont bu la tasse »), donne le ton. Juste en-dessous, on apprend que les boules lumineuses étaient des morceaux de météorites, et plus bas, l'article fustige les « amis des extraterrestres et autres chasseurs d'ovnis ». Ce qui est réellement amusant dans tout cela, c'est que l'explication claironnée aussi triomphalement, sans même le recours au conditionnel, allait s'effondrer quarante-huit heures plus tard, une vérité officielle faisant place à une autre.

Tout aussi sûr de lui, l'Est républicain du même jour annonce la même « explication rationnelle » (qui a encore deux jours à vivre), et se moque de la thèse OVNI. Un paragraphe intitulé « les petits hommes verts » nous apprend que « le fantasme des petits hommes verts peut encore faire son chemin ».

L'allusion sarcastique aux petits hommes verts mériterait, à elle seule, une étude. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne révèle pas une connaissance solide du problème OVNI. On la trouve jusque dans le Monde du 14 novembre, qui conclut, à propos de l'explication donnée par le SEPRA: « une enquête exemplaire et rondement menée ». (Nous ne contesterons pas le fait qu'elle ait été rondement menée...).

2°) On remarque dans la plupart des articles la volonté de proclamer sans délai une explication ou, à défaut, de gloser sur « les hypothèses », en prenant soin d'établir la distinction entre celles qui sont sérieuses: les phénomènes naturels et artificiels (4), et celles qui ne le sont pas (entendez: les OVNI). Ce besoin de tout expliquer au plus vite prend totalement le pas sur l'examen des témoignages; et là, on retrouve, trait pour trait, une attitude qui avait déjà caractérisé l'ensemble de la presse française pendant la vague de 1954: il ne vient à l'idée de personne d'examiner réellement, en s'en donnant le temps, l'ensemble des données du problème. Des indications sommaires sur quelques cas (rarement plus de trois ou quatre) fournissent la matière à un article. Tout se passe comme si on n'avait pas affaire à un problème complexe, comme si une explication « rationnelle » imaginée en toute hâte dispensait d'examiner la question au fond.

Quand on consulte l'ensemble des articles de presse évoquant les événements du 5, on constate que quatre seulement des trente cas très probants résumés dans la double page centrale de notre numéro 360 ont été évoqués dans la presse: Cuhem, Villavard, Neufgrange et Vergt-de-Biron. Encore ne l'ont-ils été (à la seule exception de Cuhem, exposé dans l'Indicateur) que très succinctement, sans le moindre croquis et sans les indications d'azimuts, de hauteur angulaire et de taille apparente qui seules permettent de comparer les cas les uns aux autres et d'esquisser une synthèse.

Une fois de plus, la solution (fausse, en l'occurrence...) a précédé l'examen des données, comme si ces données étaient superflues, comme s'il suffisait d'avoir quelques vagues communiqués sous le nez pour résoudre instantanément un problème de ce calibre. Les solutions « rationnelles » mises en avant dès le 6 ne reposent pas sur un examen des témoignages (et pour cause: un tel examen nécessite du temps). Elles ne résultent que d'un rapide survol de quelques témoignages.

On trouve également, parmi les coupures de presse, des articles qui abordent le problème de façon plus objective, sans glisser vers les grosses plaisanteries ni les professions de foi. Citons l'exemple du Quotidien de Paris qui, le 7 novembre, avait la sagesse de présenter l'explication par une météorite comme une simple supposition. L'auteur, Henri Tricot, souligne en outre les faiblesses de cette hypothèse, citant des observations faites à quarante minutes d'intervalle, du côté de Niort et en Italie. On trouve là, à peine plus de 24 heures après l'incident, l'ébauche d'un examen global des données. Cet exemple reste, hélas, pratiquement unique.

3°) La majorité des articles emploient le singulier pour désigner le phénomène, même lorsqu'il est appelé « l'ovni ». C'est vrai pour les titres, ça l'est encore plus dans les développements. Mais curieusement, aucun journaliste ne se soucie de comparer les trajectoires apparentes entre elles pour montrer qu'elles convergent vers une trajectoire réelle unique.

4°) Enfin, et c'est là le point le plus important, les données géométriques simples (position précise du témoin, direction de son regard -azimut et hauteur angulaire, même approximatifs- au début et à la fin de l'observation, ainsi que lors du passage au plus près de lui; taille apparente), qui seules rendraient les témoignages exploitables, font presque toujours défaut. Lorsqu'une de ces données est fournie, les autres manquent, ce qui lui ôte tout intérêt.

Les croquis sont rarissimes, et n'expriment en général que l'aspect du phénomène, sans en préciser la trajectoire apparente. En revanche, les impressions subjectives abondent: « C'était grandiose », « C'était terrifiant », etc.

Les estimations d'altitude sont sans aucune valeur, de même que les indications du genre « c'était au-dessus du gymnase ».

Dès le vendredi 9, l'affaire était enterrée au profit de l'explication fournie par le SEPRA, explication probablement valable pour de nombreuses observations du 5 novembre, mais certainement pas pour toutes. Les médias gobèrent la version officielle, sans se poser de questions, et la diffusèrent largement. La normalisation était un fait acquis. L'examen des coupures de presse montre qu'il n'y eut que peu d'actes de résistance, et qu'ils cessèrent rapidement. Nous en connaissons deux exemples, que voici:

Dans un cas comme dans l'autre, les arguments déployés n'étaient pas de nature à renverser le cours des choses: M. Descy fondait son argumentation sur les dimensions du 3ème étage de la fusée. Nos adversaires auraient eu beau jeu de répliquer (s'il leur avait fallu répondre, ce qui n'a pas été le cas) que la plupart des étoiles filantes sont produites par des objets de très petites dimensions (se chiffrant en millimètres ou en centimètres), ce qui n'empêche pas de les voir de très loin. Et d'ironiser sur la confusion entre les dimensions du corps en combustion et celles de la flamme qui en résulte... Quant au témoin de Dax, il fournit une évaluation de l'altitude du phénomène, ce qui aurait pu lui valoir de dures critiques de la part des opticiens: par temps clair, en l'absence de toute information sur les dimensions de l'objet observé, il n'est pas possible de fournir une estimation de la distance, dès lors que celle-ci est supérieure à une centaine de mètres. Beaucoup d'ouvrages sont même plus sévères, et précisent que « l'infini commence à 60 mètres ».

Affaire classée ? Dans l'ensemble, oui; du moins, pour un temps. Il y avait eu des milliers de témoins, dont quelques centaines, peut-être, étaient convaincus, parfois à tort (5), d'avoir vu passer tout autre chose qu'une rentrée d'un étage de fusée. Ces personnes, dispersées à travers le territoire, n'étaient pas en liaison les unes avec les autres. Il n'existait donc aucune possibilité de contestation collective (6). Comme en 1954, les médias ne firent (au, du moins, ne publièrent) aucune enquête sur l'ensemble des témoignages, et en quelques jours seulement, les événements du 5 novembre passèrent à la trappe.

Quelques mois plus tard, les choses prirent une fâcheuse tournure lorsque parut en Belgique un livre consacré à l'étude de la vague belge de 1989- l990. (Ce lamentable chapitre de l'histoire de le désinformation a été exposé dans LDLN 308, p. 39, dans un bref article intitulé « délirium très épais ». Il est à situer dans le contexte du travail de sape effectué, à partir de 1978, par le gang des soi-disant « nouveaux ufologues ».)

Dans ce livre belge, les événements du 5 novembre étaient évoqués d'une manière absolument scandaleuse, sans le moindre respect de la réalité des faits: d'entrée de jeu, exposé de la thèse du SEPRA, présentée comme l'explication globale, valable pour l'ensemble des observations de la soirée, et comme une vérité au-dessus de tout soupçon; impasse totale sur les très nombreux témoignages qui indiquent que la rentrée d'un objet satellisé n'explique pas tout, et finalement, pour faire bonne mesure, injures copieuses aux ufologues français qui avaient osé... faire leur travail et penser par eux-mêmes (7).

Cette liberté que nous avions eu le toupet de nous accorder nous avait amenés à envisager la possibilité que des ovnis aient pu profiter de la rentrée atmosphérique pour, en quelque sorte, se glisser dans le trafic et se montrer en empruntant certaines de ses apparences au phénomène de rentrée atmosphérique (8). L'idée peut paraître folle à certains, ou heurter leurs paradigmes, mais elle reste la seule alternative au mépris pur et simple des quelque 34 témoignages que nous avons exposés.


1: Voir LDLN 303, 304, 305, 306, 309, 310, 318...

2: Si l'on préfère: à l'ouest ou bien à l'est; ou encore: au nord-ouest ou bien au sud-est; la signification est la même. Il est souvent difficile (surtout par téléphone) d'obtenir ce genre de précision, mais tel n'a pas été le cas, heureusement, avec le témoin de Saint-Nabord.

3: La courbe ci-dessous indique la décroissance de la célérité du son dans l'air en fonction de l'altitude, en « atmosphère standard » (76 cm de mercure et 15°C au sol, température diminuant de 6,5°C par kilomètre d'altitude, jusqu'à la tropopause (11 000 m) et demeurant constante (-56,5°C) au delà).

4: Aussi surprenant que ça puisse être, les hypothèses présentées comme plausibles vont jusqu'à... un vol de F-117 traversant furtivement la France ! (Le Figaro, l'Humanité et les dernières Nouvelles d'Alsace du 7 novembre).

5: Il n'est pas exclu, en effet, que des témoins ayant effectivement observé la rentrée du 3ème étage, déconcertés par ce spectacle insolite, aient cru avoir affaire à autre chose.

6: A ce sujet, on peut se demander s'il ne serait pas utile, voire même urgent, que se constitue une association de témoins du phénomène OVNI.

7: Censés être animés par « une foi bornée » (sic), ils sont assimilés à « des fidèles fanatiques qui croient lire le nom de Dieu dans les nuages » (Vague d'OVNI sur la Belgique, Sobeps, 1991, p. 253).

8: LDLN 306, p.3.


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