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LES DERNIERS MOMENTS |
| C'en était fait. Les Dantonistes allaient mourir. A la
Conciergerie où on les avait reconduits, les accusés attendaient une
sentence qu'ils savaient maintenant inévitable. Calme et superbe, Danton dit
au greffier Ducray qui vint bientôt leur lire l'arrêt : " C'est inutile, on
peut nous conduire sur-le-champ à la guillotine. Ton jugement ? Je ne veux
pas l'écouter." Pas un d'ailleurs ne voulut entendre le greffier lire la sentence. A Quoi bon ? " Qu'on nous assassine, dit l'un d'eux, cela suffit." |
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Camille
Desmoulins, avec sa sensibilité féminine, s'était accroupi dans un coin de
la prison. Il pleurait. Il songeait à cette jeune femme qu'il laissait
maintenant aux mains de ses bourreaux. Il répétait, avec des sanglots, le
triste adieu qu'il écrivait à sa Lucile, la veille même du procès. " Horace
! Lucile ! Mon Horace ! Ma bien-aimée ! Que vont-ils devenir ? "
Danton, qui cependant lui aussi, laissait une jeune femme adorée,
demeurait plus altier devant cette mort qui semblait ne pas l'atteindre et
ne devait point le faire pâlir. ses dernières paroles gardaient la double
expression de mâle énergie et de sarcasme superbe qui faisait le fond même
de sa nature. "Lorsque les condamnés marchent en riant au supplice, il est
temps de briser la faux de la mort !"
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| Il se tourna vers Desmoulins et dit, raillant à demi les
larmes de Camille :"En vérité, que diras-tu donc lorsque Sanson te
démantibulera les vertèbres cervicales ?" Terrible ironie,
plaisanterie de Titan qui brave, non seulement la mort, mais la douleur !
Insolent défi au lourd couperet qui va tomber ! Et lorsque Fabre d'
Églantine s'inquiète d'une comédie inachevée, L'Orange de Malte,
(perdue en effet) et que le dramaturge aurait voulu terminer, le même homme
dira en marchant au supplice: " Bah ! des vers ! Dans huit jours, tu en
feras plus que tu ne voudras ! "Le rire de Danton est frère de la
plaisanterie de Shakespeare.
Cependant, l'heure approchait. Le bourreau et ses aides vinrent faire,
dans la salle basse, la toilette des condamnés. Camille essaya de lutter
encore. Il se débattait; il fallut l'attacher sur la chaise tandis qu'on lui
coupait le col de sa chemise. On assure qu'il demanda à Danton de lui mettre
entre ses mains liées par des cordes une boucle des cheveux de Lucile qu'il
gardait sur son coeur. Danton obéit, puis, à son tour, il se livra aux
ciseaux et aux cordes de l'exécuteur. Sa face terrible souriait,
dédaigneuse. |
| Il y avait là
quinze condamnés qui tout à l'heure, allaient mourir ensemble. Deux
charrettes devaient les emporter. Elles attendaient, entourées de gendarmes,
dans cette cour du Palais de Justice, devant une porte lugubre. La foule,
pressée contre la grille, attendait, impatiente de revoir Danton. Camille Desmoulins monta l'avant-dernier dans la charrette. Danton vint après lui. Il se plaça entre Camille et Fabre d'Eglantine. Leurs coudes se touchaient et le torse de Danton servait d'appui à l'épaule de Camille. - "Les f... bêtes, disait Danton en regardant la foule. Ils vont crier : Vive la République ! en nous voyant passer. Dans une heure, la République n'aura plus de tête !" Tout à coup, la voiture s'ébranla et, sabre au poing, les gendarmes éperonnèrent leurs chevaux. Il y eut un terrible remous dans cette foule immense qui remplissait les abords du Palais de Justice, se ruait sur les quais et allait faire un cortège houleux et bruyant au sombre tombereau jusqu'à la place de la Révolution. |
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Il y avait, dans
ce tas mouvant de curieux, des affolés qui, joyeux, chantaient La
Marseillaise. Il y en avait d'autres, plus rares et plus intelligents,
qui voyant Danton, Camille, Hérault, Philippeaux aller à l'échafaud, se
demandaient, comme Fabre, si la contre-révolution était faite. Quelles pensées devaient assaillir ces hommes, mourant ainsi pour le peuple qui les insultait ! Camille revivait ses journées d'autrefois, ses promenades au Luxembourg, ses rêves de liberté, de gloire, ses premières rencontres avec Lucile, sa fièvre heureuse du mariage, ses joies intimes, ses causeries au coin du feu avec Brune ou Fréron,et ses longues stations devant le berceau blanc où dormait le petit Horace. Quoi! tout cela était fini, anéanti ? |
| Alors, pris de désespoir et de colère, Camille, essayant de
rompre ses liens, mettant en lambeaux sa chemise, son épaule, son cou, sa
poitrine apparaissant, amaigrie sous la toile déchirée, jetait à la foule un
dernier appel : " On te trompe, peuple, criait-il de sa voix qui s'enrouait.
Peuple, ce sont tes serviteurs qu'on immole ! C'est moi, qui en 89,
t'appelais aux armes ! C'est moi qui ai poussé le premier cri de liberté !
Mon crime, mon seul crime est d'avoir versé des larmes ! " Le condamné, comme tous les vaincus, ne recueillait que des injures. " Reste tranquille, lui dit Danton, et laisse là cette canaille !" Le soir
tombait. Il faisait un temps superbe, comme pendant tout ce terrible
printemps de 1794 si beau, si brillant, si pur, que "de mémoire d'homme,
disaient les vieillards, on n'avait vu d'aussi beaux jours." Le tombereau d'ailleurs était arrivé maintenant au pied de l'échafaud. L'exécuteur avait commencé son office. Hérault de Séchelles, toujours calme et résolu, descendit de la charrette le premier. Il voulut embrasser Danton, tendre sa joue à la joue de son ami. Les aides de Sanson l'en empêchèrent. Danton haussa les épaules : " Imbéciles, dit-il, vous n'empêcherez pas tout à l'heure nos têtes de s'embrasser dans le panier!" Hérault monta à la guillotine, parut, debout sur la plate-forme, et tandis que la foule répétait son nom sur la place, attaché sur la planche, il bascula et disparut. Lacroix fut exécuté après lui. Lorsque ce fut le tour de Camille, il retrouva devant le couteau le calme
qu'il n'avait pas eu durant le chemin.
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A Suivre ...
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