La triste histoire d'une Tragédie



J'ai plus d'une fois été tenté d'écrire une page souvenir du 3 juillet 1940. J'avais alors en main de nombreuses photographies du drame qui s'est déroulé alors à Mers el Kébir. J'y ai renoncé, pensant que d'autres, bien mieux documentés que moi l'avaient sans doute fait.

Si aujourd'hui j'ouvre cette page, c'est parce qu'un témoignage important m'est parvenu, celui de Madame Anne Marie MARQUET, transmis par sa fille Nicole (nma.marquet@laposte.net)



En février 1940, j'ai eu 18 ans. En juillet, je me préparais pour passer, en septembre, la deuxième partie du Bac Philo, que je venais de rater, et je suivais des cours pour être infirmière.

J'habitais chez mes parents, Edmée et Marc Verheyden-Chaine, au n°5 de la rue de la Vieille-Mosquée. Mon père était employé de banque à la Compagnie Algérienne, dans l'agence de la rue d'Alsace-Lorraine.

J'ai passé la matinée de l'ultimatum (3 juillet 1940) sur un contre-torpilleur (le "Mogador", je crois), ancré dans le port d'Oran. Les parois du navire tremblaient, à cause du chauffage intensif, pour avoir la pression nécessaire en cas de départ immédiat.
Mon rôle était de remplir les lettres "Croix-Rouge", pour tous les matelots voulant envoyer un dernier message à leur famille. Il n'y avait que peu de temps pour chacun, car nous devions quitter le navire bien avant la fin de l'ultimatum (13 h).

Ma tante, Denise Raynaud, âgée d'environ 50 ans, infirmière de la Croix-Rouge, était dans la Base Militaire de Mers-el-Kébir, où elle avait le droit d'entrer, car les autorités pensaient qu'il y aurait des blessés. Elle en a gardé longtemps un souvenir terrible, surtout à la sortie, en voyant ce qu'était devenu le fond du port, avec les carcasses de navires fumantes, et les corps noircis des pauvres matelots qui avaient espéré s'en sortir en se jetant à l'eau et étaient morts calcinés ou noyés dans le mazout.

Pendant deux ans, nous n'avons pas pu manger une crevette, celles-ci étant devenues des monstres, gorgés de la chair des marins morts, restés à l'intérieur des navires.

Les navires anglais, au large, étaient très bien positionnés pour tirer de la rade, dans le port d'Oran, en passant par dessus la montagne de Santa-Cruz, qui bloquait, au contraire, la riposte des navires français, qui, de plus, avaient le soleil couchant dans les yeux.

Mon frère Louis avait 14 ans. Il était resté chez mes parents, dans la ville d'Oran. Il me semble que l'on a obligé la population à se réfugier dans les caves, car on craignait un bombardementpar des avions anglais.
Sa future femme, Cyprienne, avait aussi 14 ans, et habitait à Damesme, en bord de mer, à l'est d'Oran, où ses parents étaient agriculteurs. Elle m'a raconté que, ce jour-là, les habitants du village s'étaient réunis sur une colline dominant la mer, et regardaient avec jumelles et longues-vues, les bateaux qui flambaient, au loin, avec des nuages de fumée noire. Puis ils ont vu les quelques bateaux qui se sont échappé, à la nuit tombante. Le sentiment général était une grande frayeur..

Je garde de cette période le souvenir d'un immense gâchis, et une grande rancoeur vis-à-vis des Anglais. J'ai d'ailleurs rompu immédiatement avec ma correspondante scolaire anglaise.. ..

Anne-Marie MARQUET
Paris, le 2 décembre 2002