L'Opération SIMOUN



LE JOUR OÙ J'AI FAIILI ÊTRE EMBARQUÉ PAR L'ARMÉE FRANÇAISE, COMME UN TERRORISTE !!!

C'était un beau jour de fin mai 62. Le ciel était bleu, l'air était doux, le soleil se faisait sentir, même caché par les immeubles. Il devait être 15h30, je venais de quitter la rue du Général Leclerc et je commençai à descendre le Boulevard Clémenceau sur le trottoir de droite. Il n'y avait pas beaucoup de monde sur les trottoirs ni de voitures dans les rues, à cause sans doute de l'ambiance angoissante qui régnait sur la ville depuis quelques semaines, avec ce réel sentiment de fin d'époque, pour nous Français d'Algérie dans cette belle ville d'ORAN, à 5 semaines de l'indépendance !

Je descendais le boulevard en me méfiant, comme d'habitude, de tout ce qui pouvait me paraitre bizarre, lorsque je vis un camion militaire bâché remonter lentement à gauche, traverser le boulevard et se diriger vers moi à contre-sens !

Moi, j'attendais mon rendez-vous du 6 juin à la base aérienne de La Sénia pour entrer dans l'Armée de l'Air en vue d'être pilote de chasse donc je ne voulais pas me retrouver dans une autre Arme contre mon gré, mais connaissant l'opération " SIMOUN " qui consistait à ramasser par n'importe quel moyen tous les jeunes à partir de 18 ans et les intégrer d'office dans un corps d'Armée quelconque en France, et me méfiant donc depuis des semaines de tout véhicule militaire qui graviterait à moins de 50 mètres de moi, j'accélérai vivement le pas, prêt à courir ce en quoi j'étais champion et ce qui fit que le camion se retrouva à 5 mètres derrière moi : il se gara contre le trottoir et du coin de l'œil je vis 5 ou 6 militaires français, fusil à la main qui, soulevant la bâche, sautèrent aussitôt du camion, firent une haie sur le trottoir et filtrèrent en les menaçant toutes les personnes qui arrivaient à leur hauteur !

Moi, pendant ce temps là ayant fait quelques dizaines de mètres, je me retournai et je vis qu'ils embarquaient 2 jeunes qui, en tournant le coin, étaient arrivés sur leur barrage. Inutile de dire que je n'ai pas traîné dans le secteur et pensant qu'il pouvait y avoir partout des ramassages sauvages identiques, j'ai écourté ma promenade et j'ai vite repris un bus pour rentrer chez moi, aux Castors CFA, à Dar Baïda !

Ce jour là, il s'en ait fallut de ¨5 mètres¨ pour que moi aussi je sois pris comme un terroriste, dans la nasse de cette Armée Française à la botte et aux ordres iniques de ce soldat courageux qui se rendit lâchement aux Allemands à Douaumont en 16, de ce bon officier qui perdit la bataille de Moncornet en 40, de ce " Général micro " planqué à Londres, de ce démissionnaire de 46, de ce parfait intriguant qui fut conjuré en 58 en préparant son coup d'état, de ce bradeur d'Empire, de ce fuyard de 68, encore de nouveau de ce démissionnaire de 69 et toujours de ce magnifique honnête homme qui nous dit : " Je vous ai compris ! ", " La France de Dunkerque à Tamanrasset" et " Vive l'Algérie Française ! " !!!

Jocelyn, François PERPIGNAN.




LE PLAN SIMOUN.

Témoignage, pour ce sujet, extrait du livre de Jean Bressoles

……L'atmosphère devient plus pesante, chaque jour le pessimisme laisse place aux quelques lueurs d'espoir qui permettent de vivre tout simplement, tout en laissant croire à une espèce de miracle encore possible. Le paternel est taciturne, il sait que quelque chose se prépare, que l'abandon de l'Algérie est irréversible. Il a appris qu'une note du gouvernement général est en préparation pour "rafler" toute la jeunesse du pays, par un appel sous les drapeaux avant l'âge légal pour les uns, c'est mon cas, par suppression des sursis d'études pour les autres. Manière d'écarter les trublions en faisant le vide, et les extraire ainsi du territoire, loin des yeux, loin du cœur. Ce décret sera effectif , immédiat; dès sa parution il est aussitôt mis en application et je n'y échappe pas. Notre concierge Carmen qui vient de recevoir le courrier à distribuer frappe à notre porte: Courrier de la préfecture, c'est l'ordre de mobilisation…sous quarante huit heures. En cas de non présentation à la convocation, je serai déclaré déserteur..écrit en toutes lettres. Appelons cela un chat un chat, c'est un plan bien ciblé, baptisé plan "Simoun" (du vent, en quelque sorte) qui consiste à mettre un terme aux manifestations en tous genres, en éliminant la jeunesse du pays toujours en pointe pour troubler l'ordre public, toute autre argument qui consisterait à faire croire que c'est pour la protéger n'est que faribole…Au détriment de qu'elle autre catégorie d'ailleurs, qui elle, serait alors sacrifiée? l'histoire montrera pourtant qu'elle le sera, abandonnée aux sanguinaires indépendants. Des gendarmes se sont présentés à notre porte, j'ai entendu quelques bribes de phrases de mon paternel qui laissait entendre qu'il se chargeait lui-même de mon acheminement au lieu de la convocation pour le lendemain…déjà. J'ai vu le visage de ma mère s'assombrir, ceux de mes sœurs marquer leur étonnement, un silence pesant a régné jusqu'au soir. Nous avons diné sans échanger une parole lorsque ma mère s'est éclipsée pour préparer mon baluchon: une brosse à dent, quelques rechanges, un tricot de laine.. que je n'avais jamais porté jusqu'ici d'ailleurs. Nous nous sommes couchés très tôt, je n'ai pas dormi, j'ai ruminé toute la nuit.


extrait du livret militaire.


Six juin 1962.Il est six heures du matin, mon père est entré dans ma chambre en silence. Je me suis levé, ma mère était déjà dans la cuisine préparant mon bol de café au lait. Mon père est sorti de l'appartement vérifier que la Citroën qu'il avait demandé était bien là. J'ai embrassé ma mère qui pleurait en silence, mes deux sœurs à peine éveillées, caressé mon chien qui n'a même pas aboyé comme il le faisait d'habitude au réveil, je suis monté dans la voiture qui m'attendait. Nous avons roulé jusqu'à Eckmühl, passé les arènes jusqu'à la caserne des tirailleurs. Nous avons tendu la convocation au planton, j'ai dit au revoir à mon père, pendant que d'autres jeunes arrivaient en bus, à pied, en voiture. Mon père m'a demandé de prendre garde à moi ,nous avons échangé un au revoir bref, sans émotion. J'ai pris conscience tout d'un coup d'avoir grandi, aucune larme n'est venue embrouiller ma vue. La porte de la caserne s'est refermée derrière moi, derrière d'autres aussi. la centaine de jeunes hommes, ou plutôt les gamins que nous étions, réunis dans la cour encombrée de G.M.C se regardaient sans un mot. On nous a dirigé vers des chambrées pour y passer la nuit , nous avons tué le temps, désœuvrés à échanger quelques mots. Dans cette chambre sombre où une quarantaine de lits superposés étaient alignés de part et d'autres d'une allée centrale, nous avons attendu sans que rien ne se passe, sauf une visite de temps en temps d'un gradé, histoire d'évaluer notre calme. Attendre..et partager le midi ou le soir le sempiternel plat du troufion, les haricots, le quignon de pain, passer la première nuit sur un matelas douteux sans couverture, tout habillés et au réveil un café au goût amer servi dans les bols en fer blanc culottés par des années de service. il faisait jour lorsque le vacarme des camions entrant dans la caserne nous rappela que notre séjour dans ce camp était terminé. Les gendarmes casqués, de vieilles fréquentations, nous ont fait grimper dare-dare sur les G.M.C. En convoi, escortés par des A.M Panhard nous avons rejoint à vive allure l'aéroport de la Sénia, tels des prisonniers que l'on transfère de la prison au palais de justice. Pendant le parcours nous avons été la cible de jets de pierre, les gendarmes nous obligeant à nous coucher sur les plateformes, poursuivis des you-you d'allégresse des femmes algériennes en liesse, au milieu de la marmaille qui tentaient de nous suivre. Quolibets et invectives en tous genres de leurs bonshommes qui se tenaient courageusement derrière leurs ouailles, eux qui ont compris que pour nous c'était la fin. Arrivé à l'aéroport nous avons embarqué aussitôt sur un avion de ligne d'Air-France pour nous retrouver quelques heures plus tard sur la base aérienne militaire d'Istres, consignés dans un dortoir.


copie du message qui permet, à peine deux mois après l'incorporation, la libération et le retour dans ses "foyers". En cas d'acceptation le rappel sous les drapeaux pour terminer sa période militaire s'effectuant plus tard à l'âge légal d'incorporation. Ce qui prouve assez l'objet de cette mobilisation, démonstration qu'il ne fallait pas faire de vague pendant cette période d'indépendance irréversible.

….C'était le 6 juin 1962, date de mon départ de l'Algérie que je ne reverrai plus jamais. Le roman de Pierre Loti, livre de ma jeunesse qui prend fin, me poursuit dans mes pensées et me revient en mémoire quand Ramuntcho quitte sa "Gracieuse" et son pays natal pour s'exiler vers la lointaine Amérique. Pour moi les sentiments sont les mêmes, les mots qui résonnent sont identiques, il ne suffit que d'en changer les lieux pour que l'histoire ressemble à la mienne: "c'en est fini du pays, fini à jamais. Fini les rêves délicieux et doux de ses premières années. Il est une plante déracinée du cher sol et qu'un souffle d'aventure emporte ailleurs. Exil sans retour probable, l'immense nouveau plein de surprises abordé maintenant sans courage. O crux,ave, spes unica" MEKTOUB…

Jean Bressolles.




Tout témoignage complémentaire est le bienvenu. J'étais moi même en métropole et je venais d'obtenir mon diplôme d'ingénieur.
Pour moi, à l'époque, l'Algérie appartenait déjà au passé, jusqu'à ce que ce passé me rattrape en 1996, époque de la création de ce site