Quelques heures avant la St Sylvestre 2011 Claude Anton m'envoie ce message qui retient mon attention:

Je suis un Pied-Noir né à Mostaganem qui a passé trente ans de sa vie en Algérie avant 1962.
La maison d'édition L'harmattan a publié récemment mes souvenirs de la guerre d'Algérie sous le titre "Rue des colons, Algérie : histoires vraies d’une guerre peu ordinaire".
C'est un recueil d'histoires vécues, que j'ai traitées sur un mode plutôt drôle, car je pense que pour faire le deuil de notre passé et le porter en soi plus sereinement, il vaut mieux pouvoir en sourire.

Je vous envoie en pièce jointe un extrait de l’ouvrage.(voir ci dessous)

On peut avoir de l'information sur ce livre en tapant sur Google : rue des colons (ce que j'ai fait)

Je suis bien sûr très intéressé par les remarques et les critiques des lecteurs.
Bonne lecture… et Bonne année 2011 !
Cordialement, Claude ANTON


Vous pourrez bien sûr commander l'ouvrage aux éditions L'Harmattan.





Extrait de l'ouvrage:


7 - CRAINQUEBILLE AU PORT DES MOUTONS

 

 

Personne ne l’a jamais appelé comme ça je crois, mais quand j’évoque son souvenir je ne peux m’empêcher de penser à ce pauvre marchand des quatre saisons. Ses clientes, elles, l’appelaient le plus souvent « Z’yeux bleus ». N’était-il pas en effet surprenant, pour un marchand ambulant algérien, de poser un regard d’arien sur ses clientes « françaises », dont le physique trahissait d’ailleurs des origines qui n’étaient pas toutes nordiques ? Mais Z’yeux bleus possédait d’autres originales particularités :

Notoirement plus aisé que le pauvre héros d’Anatole France qui poussait sa charrette à la force des bras, lui, la faisait tracter par un âne, un âne plein de vigueur et intelligent, mais aussi doué d’une forte personnalité, comme la plupart de ses congénères. Aussi quand Z’yeux bleus s’attardait en bavardages futiles avec l’une ou l’autre de ses clientes assez oisives, l’âne décidait de sa propre initiative de poursuivre la tournée, et son maître n’avait pas d’autre choix que celui de courir derrière l’attelage, oubliant quelquefois d’encaisser le prix de sa marchandise, mais négligeant le plus souvent de rendre la monnaie. Et l’on voyait dans les petites rues tranquilles de la ville cheminer calmement l’âne tractant la charrette, suivi de Z’yeux bleus qui courait en levant les bras au ciel et en laçant des « Ho ! Ho ! » tout à fait inutiles, lui-même poursuivi par une habitante du quartier en tenue matinale plutôt négligée qui criait :

« Eh ! Z’yeux bleus, ma monnaie ! Ma monnaie ! »

Je dois aussi préciser que l’attelage était complété par un chaton docile, toujours gentiment installé sur le dos de l’âne, un chaton que beaucoup de clientes aimaient caresser, car Z’yeux bleus, en bon commerçant, savait faire ce qu’il fallait pour procurer un peu de bonheur à sa clientèle.

Le deuxième surnom de notre ami était Vitamine, et voici pourquoi :

Le garçon, quoique presque analphabète, était intelligent, curieux, et ambitieux. Aussi, il enrichissait constamment le patrimoine de ses connaissances. On le voyait souvent, au beau milieu d’une discussion avec l’une de ses clientes, sortir de sa poche un carnet tout défraîchi et un crayon, et prendre quelques notes comme un étudiant consciencieux, ou quelquefois même demander à son interlocutrice de consigner elle-même la vérité profonde qu’elle venait d’énoncer.

Ce qui l’avait stupéfié le plus dans la masse des connaissances qu’il avait ainsi engrangées, c’était l’histoire des vitamines, ces vitamines qu’on lui avait décrites comme des principes vitaux aussi puissants que mystérieux, et qui étaient contenues - il ne l’aurait jamais imaginé ! - dans les fruits et les légumes que lui-même vendait.

Depuis qu’il avait appris cela, il en faisait usage pour vanter les mérites de sa marchandise. Et dans la ville, on ne repérait l’approche du marchand, ni par un klaxon discordant, ni par les braiments de son âne, ni par les miaulements de son chat, mais par l’énoncé qu’il clamait à tue-tête de ses connaissances en diététique :

« Des citrons ! Vitamines Cé !

Des tomateu ! Vitamines Teu !

Des carotteu ! Vitamines Queu ! »

Elle pouvait bien, la guerre « subversive », suivre son triste cours, traînant son cortège d’attentats, de crimes, de répressions, de tristesse et de rancœurs, les braves petites bourgeoises des rues tranquilles de la ville poursuivaient sans défiance ni appréhension leur agréable négoce avec le sympathique marchand ambulant. Qu’il fût « Arabe », elles ne s’en souvenaient que pour le soupçonner de tricherie lorsque le montant de leurs achats leur paraissait un peu trop élevé, bien qu’elles en eussent âprement discuté le prix. Car l’homme était expert dans l’art de coincer furtivement, d’un doigt habile, le fléau de sa balance pour augmenter d’un ou deux hectogrammes apparents le poids de la marchandise, compensant ainsi généreusement sur la quantité ce qu’il avait consenti sur le prix.

Son commerce aurait bien pu durer longtemps ainsi, mais un jour, dans une rue proche du commissariat, l’inspecteur Bosten est venu jouer les trouble-fêtes.

Bosten était un gros homme d’environ trente-cinq ans, plutôt jovial, qui se promenait, été comme hiver, vêtu d’une chemise légère que son embonpoint menaçait toujours de faire éclater.

Un matin donc, flanqué d’un jeune et freluquet stagiaire, croisant l’attelage insolite, il s’arrête à sa hauteur, et s’adressant à Z’yeux bleus qui était en conversation avec quelques dames du quartier :

« Dis donc toi, fais voir un peu ce que tu as dans tes corbeilles ! »

Et sous les regards surpris et indignés des clientes, il soulève un cageot de pommes de terre, le retourne et en répand le contenu sur la chaussée, puis fait de même avec un cageot de courgettes, et un cageot de carottes, et un cageot d’artichauts, de ces précieux petits artichauts violets, tellement tendres que ce serait un crime de ne pas les croquer tout crus.

Mais alors, tous s’immobilisent, pétrifiés. Tous, sauf madame Pierrette qui n’y voit presque pas malgré ses verres si épais qu’ils la défigurent. Elle est restée silencieuse quand elle a vu jeter à terre les pommes de terre, et les courgettes, et les carottes, mais pour les artichauts qu’elle adore, elle a poussé un « Oh ! » profondément indigné devant l’acte de vandalisme. Et instinctivement elle s’est précipitée pour ramasser les pauvres petits artichauts qui roulaient dans le caniveau. Cependant, le premier qu’elle cueille lui paraît si anormalement lourd qu’elle le présente à dix centimètres de ses verres, et l’examen qu’elle en fait la conduit à pousser un deuxième « Oh ! » dont l’indignation cette fois se mélange à la stupeur et à la peur. Ce n’est pas un artichaut. C’est une grenade défensive, une grenade quadrillée, de ces vicieuses qui projettent dans toutes les directions des petits morceaux d’acier meurtriers. Bosten prend doucement l’objet des mains de madame Pierrette et fait signe à son adjoint de ramasser les autres engins éparpillés parmi les artichauts, une dizaine environ, puis il sort de sa poche une paire de menottes qu’il passe prestement aux poignets de Z’yeux bleus.

« Allez ! En route !

– Et lui, le pauvre, qu’est-ce qu’il devient ? » demande Z’yeux bleus en désignant son âne de ses deux mains entravées.

« T’inquiète pas pour lui. On s’en occupera.»

L’adjoint, en effet, sans prendre la peine de ramasser les légumes, saisit une rêne de l’attelage, et le convoi s’ébranle en direction du commissariat : Bosten tenant le bras de Z’yeux bleus, et son adjoint guidant l’âne, docile cette fois, l’animal ayant sans doute saisi toute la gravité de la situation.

 

On n’allait tout de même pas laisser pourrir ces marchandises dans la rue. Ces dames alors se partagent les légumes sinistrés, tout en échangeant avec émotion des propos indignés :

« Vous vous rendez compte ? À qui pourra-t-on se fier maintenant ? Qui aurait pu croire que Z’yeux bleus était un fellagha ? Il a bien caché son jeu celui-là ! »

Bosten, son adjoint, Z’yeux bleus, l’âne et la charrette avaient disparu depuis longtemps. Les discussions s’éternisaient, et les repas furent rapidement confectionnés ce matin-là.

Le lendemain, il fallut s’habiller comme pour aller en ville, et aller acheter ses légumes et ses fruits à la boutique distante d’au moins cinq cents mètres. Mais ce n’était pas cette contrainte qui était le plus pénible. Non, le plus pénible à supporter, c’est qu’on avait été trompé, trahi, bafoué !

 

Deux ou trois mois passèrent. Et un beau jour, on entendit - Etait-ce possible ? - On entendit au loin, mais de plus en plus fort et de plus en plus clairement :

« Des tomateu ! Vitamine Teu ! Des carotteu ! Vitamines Queu ! »

Aucune des maîtresses de maison ne mit le nez dehors, mais toutes, abritées derrière leurs rideaux ou leurs persiennes fermées, suivirent des yeux l’équipage fantôme qui progressait. Le chaton n’était plus là, mais le même âne apparemment tirait la charrette, chargée comme autrefois de légumes et de fruits appétissants. Et qui marchait à côté ? Z’yeux bleus en personne qui, comme autrefois, vantait sa marchandise en clamant ses arguments scientifiques, comme si rien ne s’était passé ! Pourtant, en le regardant bien, on voyait qu’il avait maigri. Il paraissait triste ! Son pas, quoique rapide, était assez pesant. Et ses casiers de légumes et de fruits, tous pleins, n’avaient pas été entamés. Il ne s’arrêta ni même ralentit, ne regarda ni d’un côté ni de l’autre les maisons qui restaient closes, comme hostiles, et poursuivit sa tournée comme une corvée inutile.

Il repassa le lendemain, et le jour suivant, toujours aussi triste, toujours aussi seul. Et son retour suscitait chaque jour des commentaires inlassablement répétés :

« Vous vous rendez compte ? A quoi ça sert que la police fasse son travail ? On les attrape, on les relâche presque aussitôt et ils reviennent nous narguer ! Ah, il n’est pas près de me vendre ses légumes celui-là ! »

 

Comment mesdames ? Cela ne vous paraît pas bizarre qu’on l’ait remis aussitôt en liberté ? Et qu’on lui ait si gracieusement conservé son âne et sa charrette ? Et qu’on lui permette de reprendre tranquillement ses activités ? Vraiment, il ne vous vient pas à l’esprit que le pauvre bougre a été mis à l’abri quelque temps ? Cette histoire de grenades n’aurait-elle pas été arrangée ? Fallait-il le protéger parce qu’il avait fourni quelque précieux renseignement ? Ou bien peut-être que, contraint de se compromettre en effectuant ce transport, il en avait lui-même informé les autorités qui, pour donner le change, ont feint de croire à une trahison ?

En tout cas, il vous fallait être bien naïves mesdames, pour penser qu’on avait vraiment libéré si tôt un authentique fellagha !

C’est peut-être bien ce doute qui se glissa plus ou moins consciemment dans l’esprit de madame Gilberte. Toujours est-il qu’un beau matin, elle ouvrit sa porte et s’avança au-devant de l’équipage :

« Fais voir un peu ces tomates comment elles sont ? »

L’âne s’arrêta de lui-même et Z’yeux bleus en un instant rajeunit de dix ans.

« Ah Madame Gilberte ! Ces tomates, elles sont magnifiques ! Et regarde ces aubergines ! Tu vas faire un gratin terrible avec ça ! Et pas cher ! Je te fais un prix ! »

Ce fut sa seule cliente ce jour-là. Mais le lendemain, elles furent quatre ou cinq dans la rue à renouer négoce, et deux ou trois semaines plus tard, on se serait cru avant l’épisode des grenades.

Oh, tout n’était pas oublié ! On l’apostrophait :

« Dis, fellagha, il est mûr ton raisin ?

- Ah Madame Simone goûte, goûte. C’est du miel ! »