La base navale de Kébir



8 Mai 2006

Nous savons tous que Mers el Kébir avait été choisi comme le site privilégié pour abriter la base sous marine nucléaire française. Nous avons vu un certain nombre de travaux se réaliser en extérieur et en particulier dans le port, mais peu d'entre nous savent avec précision ce qui se passait dans les entrailles du Murdjadjo....!

Un ami d'enfance, dont le père, spécialiste en ouvrages d'art, a travaillé sur le site m'a prêté, il y a déjà quelques années..., des documents assez rares. Je reconnais les avoir un peu oubliés dans la pile des documents à faire paraître, et c'est un petit "rappel à l'ordre" qui me fait les exhumer et vous les proposer aujourd'hui.

Le texte provient d'un reportage paru dans l'écho d'Oran du 6 avril 1953 sous la plume du journaliste bien connu Firmin ELLUL. Il fait partie d'une série d'articles dont malheureusement, seul celui-ci a été conservé. Quant au photos qui viennent de la collection de Gérard VILLADIER, elles ont à l'époque été réalisées par le Laboratoire de Photographie Industrielle G. HOKA - 46 rue du Général Leclerc - Téléphone 233-22 à Oran.




Sur les cinq mille ouvriers qui, dans un roulement perpétuel des équipes, travaillent de jour et de nuit de Monte-Cristo à Saint-Roch, plus de la moitié sont occupés au percement et aux coffrages des installations invisibles de l'extérieur.
Cette véritable armée de termites a ses chefs de sections, ses chefs de corps aussi, si l'on peut désigner ainsi les " patrons " des grandes entreprises concessionnaires. Elle a également son général, en la personne de M. Juvénal, ingénieur de direction de travaux, chef de la subdivision souterraine. C'est sous sa conduite et en compagnie également du commandant Bequet, chef du 4" bureau de l'Amirauté, que j'allais être frappé, sans préparation et d'une manière brutale, d'un premier étonnement. Un étonnement fait de stupéfaction - pour ne pas dire " de stupeur " - et d'admiration.


La "face cachée de l'ouvrage, ce que nous avons tous vu: les transformations du port et l'avancée des terres plains à partir de 1950-51


Un labyrinthe sous la montagne
Sur le terre-plein de Monte-Cristo nous abandonnons notre voiture par respect pour ses ressorts et amortisseurs, et grimpons sur une " Jeep ", qui fonce dans un tunnel. Malgré les efforts adroits du conducteur, qui parvient à éviter les plus grosses pierres aux arêtes aiguisées qui jonchent le sol, nous sautons sur nos sièges comme s'ils tenaient absolument à se libérer de nos personnes.
Nous sommes dans l'amorce de cette galerie qui doit dans l'avenir, tout en formant l'un des trois couloirs d'accès à la zone industrielle, raccorder les usines du secteur au port d'Oran par - dessous la pointe Lamoune.
Direction alvéole 8 !" Le chauffeur, comme tous ceux qui travaillent Ici, à le plan des lieux " dans le crâne ". Se diriger sans tourner en rond dans un tel réseau, percé de galeries secondaires toutes semblables avec leurs lumières identiques, leurs faisceaux de câbles et de tuyaux d'eau et d'air 'comprimé qui courent le long des parois représente à nos esprits un tour de force issu d'un sixième sens étranger

De solides camions .- bernes aux pneus énormes, et parés aux points extrêmes de feus rouges qui projettent des rayons flamboyants sur les rocs entaillés, se rangent vers la droite pour nous laisser passer en bordure d'un profond caniveau où déjà ont été ajustées les conduites de l'égout d'évacuation. Car - on s'en rend compte d'emblée - tout est prévu pour faire de la cité qui s'élabore autre chose qu'un lieu de passage et de stationnement provisoire. Une vie permanente s'y organisera, dans une ambiance de bien - être avec des commodités qui feront oublier les 150 ou 200 mètres de montagne protégeant l'usine, l'hôpital ou le dépôt.


ici, les maçons commencent par le toit
La galerie dans laquelle notre " Jeep " s'est engagée ressemble, par sa largeur, au tunnel " d'en haut ", celui que vous connaissez bien et - soit dit en passant - qui n'est qu'une voie publique provisoire percée pour permettre aux chantiers de travailler à l'aise. Même écart des parois, donc, mais beaucoup plus de hauteur puisque la coupe de la galerie a une forme ogivale très prononcée. Deux bifurcations, et alors voici, devant mes yeux largement écarquillés, un spectacle dont je garderai à jamais l'extraordinaire grandeur. Une image qui pourrait Illustrer de splendide façon le "Voyage au centre de la Terre " d'un Jules Verne du 20e siècle
Figurez-vous, une nef immense comme quatre fois notre cathédrale, mais dont la voûte seule présente une surface lisse.



- Voyez-vous, me dit avec une pointe d'humour mon aimable guide, ici les locaux (l'habitation ne se construisent pas de la même façon qu'à l'air libre. On commence par creuser une galerie supérieure, en arc de cercle très aplati, que l'on s'empresse de consolider d'une bonne épaisseur de ciment. C'est la toiture ! Ensuite, ainsi protégé, l'on n'a plus qu'à creuser à la verticale pour édifier - si l'on peut dire ! les étages inférieurs, dont le dernier est naturellement le rez-de-chaussée ! "


De deux à cinq routes superposées
Et les planchers ? Direz-vous. Ceux-ci seront coulés par la suite. Ils reposeront, de part et d'autre, sur ce qu'en terme d'architecture on nomme des " corbeaux ",, sortes de consoles de ciment armé qui déjà, eu certains points des galeries d'accès, jaillissent des parois.
Dès le seuil de cette gigantesque excavation due au labeur des hommes, nous sommes assaillis par un bruit assourdissant : toujours l'obsédant sifflet de l'air sous pression, le martèlement des pics sur le rocher qu'ils désagrègent, le bruissement des coulées de ciment dans une tuyauterie qui descend du sommet des voûtes - le malaxage est fait dans quelque galerie supérieure de ce labyrinthe gigantesque où les voies s'entrecroisent dans les trois dimensions de l'espace !
Tout là haut, un plateau de bois semblable à celui d'une balance se déplace suivi par un pont roulant comme un radeau aérien, avec à son bord des hommes - minuscules à cette distance - en short et casqués, qui coulent du ciment dans les coffrages.
De temps à autre, un " boum ! " sourd ébranle l'atmosphère et se répercute en écho dans les souterrains voisins. C'est la détente régulièrement cadencée du " Johny " : le canon à béton, qui projette sous pression des mottes énormes de matière.
Je quitte vivement impressionné ce décor de roman d'anticipation. A pied, sur des gravats qui bientôt vont disparaître, nous longeons une galerie plus haute que les autres. Cinq rangées de " corbeaux " sont plantées sur les parois verticales.

Dans ce royaume des termites, la circulation est un problème qu'il a fallu résoudre par avance. Le personnel à pied, les camions et les autres-voitures auront chacun leurs voies d'accès. En certains secteurs, la voie sera double. Ici, cinq routes superposées assureront les mouvements des foules à pied, des autos et des camions d'approvisionnement, selon leurs catégories et la nature des services : outillage, tôlerie, chaudronnerie, torpilles, etc...


mise en place du coffrage d'une voute


préparation d'une section à couler


injection du béton sous pression par pompes dans le coffrage



Après excavation les murs latéraux sont coulés


Le détail des engins donne une idée de la dimension de l'ouvrage



Après un nouveau trajet en " Jeep " dans le dédale des voies d'accès, nous voici à l'air libre, débouchant comme par hasard d'un tunnel voisin de celui qui nous a absorbés
Nous venons de visiter une faible partie de la ville souterraine en voie d'achèvement, cette zone industrielle cachée sous les contreforts du Murdjadjo.

(A SUIVRE) Firmin ELLUL

Prochain article : Cavernes-cigares et cavernes-couronnes étancheront la soif des escadres

Cet article était le N° 3 d'une série de 5.
Grâce aux archives de Michel GONZALES, vous pourrez lire l'ensemble de ce reportage en cliquant sur "Firmin ELLUL"



L'ouvrage qui fut achevé bien après l'indépendance, fut finalement donné aux autorités algériennes. Il constitue une véritable motte de gruyère:
Percement du départ d'e galeries secondaires et coffrage



Un des tunnels routiers d'accès

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