DES RACINES POUR UN BONZAÏ


Ce texte est signé d'Henri Pallès émigré en Australie depuis plus de 25 ans au point qu'il prétend lui même en avoir perdu l'usage de la langue française ! C'est loin d'être le cas, quoi qu'il en dise, mais j'ai eu le tort de le croire et je n'ai pas compris que son texte était écrit phonétiquement en pataouète oranais.
J'ai donc tout corrigé, et parfois je m'en mords les doigts en me disant que j'ai commis un sacrilège, mais Henri m'a pardonné et m'a autorisé à reproduire ce texte sur le site. Je l'en remercie tout en continuant à lui présenter mes excuses d'avoir peut-être un peu "dénaturé" la pensée de l'auteur.
Mais je pense pouvoir me rattrapper si Henri veut bien nous transmettre d'autres textes de la même verve.......

Vopus retrouverez le "texte original" d'Henri ainsi que d'autres racontant en particulier son départ d'Oran le 3 juillet 62 en cliquanr sur le lien suivant:
www.hotkey.net.au/~oranmessouvenirs


Moi je ne retiendrai qu'une chose d'ORAN: C'est ma jeunesse dans les "BAS QUARTIERS". C'étaient mes tendres années. Là où je suis né et là où j'ai grandi, rue Baenziger. Parce qu'après, à l'adolescence, on est parti habiter à BOULANGER, dans un appartement flambant neuf .
D'accord c'était plus moderne plus ensoleillé, mais ce changement de décor avait déraciné le petit arbre qui poussait à mes pieds à la mauvaise saison. Malgré la terre moins humide et l'air plus sec il survécut, mais il refusa de g randir. Et moi à côté sans rien comprendre au phénomène, je ne pouvais que le regarder d'un bon œil, sans pouvoir l'aider car si lui avait choisit de rester nain moi par contre, je n'en avais apparemment pas le droit, même si cela paraissait une épreuve insurmontable, il me fallait grimper les étages.

Plus rien maintenant ne ressemblait à ce que j'avais connu depuis ma naissance. J'avais en quelque sorte perdu mes repères, la vie de la cité n'est pas la vie du quartier. Pour commencer, moi j'avais l'habitude de voir chacun habiter dans sa propre ruelle, et là par contre tout le monde était à la même adresse. Et nous qui avions apprécié la tranquillité des voisins avec un mur adjacent de trois mètres d'épaisseur, ici on était tellement près les uns des autres qu'on entendait même le voisin respirer pour ne pas dire le reste. Mais il a bien fallu s'habituer à ce changement de culture qui se traduisait à l'époque par la Modernité. C'est comme çà je suppose que les civilisations évoluent en passant du vieux au neuf, mais il fallait pas croire que nous autres n'étions pas évolués ou pas civilisés parce qu'on venait des "BAS QUARTIERS" !

Et je ne comprend pas pourquoi certains qui disaient qu'on était de la MARINE. Parce que le préfix "BAS" les dérangeait. Il était soi-disant trop péjoratif s elon-eux. Mais qu'importe le nom, il était le plus beau quartier d'ORAN La preuve est dans mon cœur et vous pouvez rien y changer. Et plus j'y pense et plus je crois que j'ai raison. Mon quartier était unique au monde. C'était comme si on avait collé un morceau de Marseille avec un morceau de Paris bout à bout. Les gens parlaient sans accent, avec le même rythme, la même prononciation, normalement, sans faire croire qu'ils étaient plus intelligents les uns que les autres. On faisait pas de manières nous autres, comme ceux d'en haut qui nous faisaient de l'ombre, et on n'était pas non plus des égoïstes, on partageait tout entre nous, la rue, le casse-croûte, les petits biscuits, les bonbons, le chewing-gum, tout! tout! même le soleil, avec un cœur grand comme la place d'Armes.

Moi j'habitais du côté PARIS: La préfecture était la place de l'Étoile. Le boulevard Stalingrad, c'était pour moi Les Champs-Élysées dont je dévalais la descente en patins à roulettes sur le trottoir de droite, sans m'arrêter aux r uelles adjacentes. La place des Quinconces, c'était ma place de la CONCORDE. Et la Concorde pour une autre raison parce que on traçait notre Tour de France avec de la craie par terre pour le parcourir avec nos capsules de bouteilles, et là, que l'on s'appelle Saïd , Simon , ou Samuel , on avait tous la même chose dans la tête: c'était de gagner des étapes. La plus dure était bien sûr celle qu'on appelait "Le Caminico de la Muerte." Il y avait une concorde là ! Je te dis pas . Même ceux qui étaient fâchés jouaient ensembles comme de bons copains, et même se parlaient normalement comme tout le monde, mais à la troisième personne du singulier . En remplaçant les "tu" par des "il" ou des "iiii" par exemple:
- il est aveugle lui? iiii voit pas que je suis devant lui! Siiiiiiiiiiiiiiiiii veut pas jouer, il n'a qu'à aller chez sa mère.
- Et l'autre il lui répondait : Bon!! Il s'la ferme maintenant et on continue! D'accord??
- Et ils se remettaient à jouer tranquillement , comme si rien ne s'était passé. Heureusement.! Hein?.


Maintenant, quand le tour de France était fini, on sortait nos billes. Elles avaient de ces couleurs ces billes là à l'intérieur: Ça me faisait rêver . Et quand l'époque des abricots était là ,on amenait nos piguols pour jouer à la "Madré"ou à la "Rigole" ou "au canal"Ça dépendait! Des fois il y en avait, qui venaient de loin pour jouer avec nous, il y en avait qu'on connaissait pas bien sûr, et on n'aimait pas trop ça parce que quand ils gagnaient, ils ne revenaient pas pour la revanche, mais on les acceptait quand même.
Et les cartes ,qui fallait qu'on gagne par la force du poignet en les retournant, juste en les tapant au dessus avec le creux de la main avec un savoir faire et une puissance tels que pas beaucoup de cartes ne résistaient à la ventouse.
La toupie avec la ficelle et le "Pitchac" aux rondelles de chambre à air de bicyclette attachées en pelotte ,étaient notre sport national. Et les "Carrico" sur des roulements à billes étaient de véritables bolides, mais pas appréciés des adultes. Le "lancer du canif" qu'on plantait en terre pour se partager un gâteau imaginaire. Dans les petites ruelles étroites il n'y avait pas beaucoup de soleil, mais elles étaient pleines de vie. Les mères parlaient d'une fenêtre à l'autre tout en jetant un oeil sur les filles qui jouaient à la corde ou à la marelle. On shootait aussi le ballon ou le Pitchac à un gardien de but qui pouvait jamais les arrêter, les poteaux c'était la largeur de la rue, il n'y avait pas de voiture qui passait alors on était tranquille.

Et "ONTONTION" la CALBOTTE ! A chaque fois qu'on revenait de chez le coiffeur , tous le monde voulait essayer la nouvelle coupe de cheveux avec la nuque bien rasée. Il y en avait qui frappaient fort quand même. Alors on disait :
- Si t'es pélasse t'es stréna
et c'était la gifle qui partait derrière la tête. Mais plus de bruit que de mal. Seulement ça secouait un peu la cervelle dans sa boîte, si bien que je ne laissais qu'un seul faire l'essai, et les autres pouvaient toujours courir pour me rattraper.

A part ça, les Planteurs à la PALESTRE du Murdjajo, étaient un véritable havre de bonheur ! La Promenade de "Létang" , un jardin enchanté, aux mille cachettes. Il n'y avait qu'une chose qui n'allait pas, c'était que dans la rue des jardins où habitaient mes grands parents, on voyait pas de jardin. Pourtant il y en avait. Il étaient un peu suspendus comme ceux de Babylone, sur un mur perpendiculaire à dix mètres d'altitude, il fallait l'échelle des Pompiers pour le voir, ou alors il fallait passer par la rue de.. l'Aqueduc ou de.. "l'A-qui-nique", comme disaient certains je ne sais pas pourquoi, moi j'ai jamais été dans cette rue, c'était pas les Bas-Quartiers ça ! Mais à vrai dire, pour revenir à la rue des Jardins, avec tous les Bégonias en fleurs que les Mères et les grands Mères mettaient aux fenêtres, on n'avait pas besoin de jardin.

Tout ça c'est l'Oran que je garde dans ma tête. La FANTASIA remontant l'avenue Stalingrad et le ravin Raz el Aïn, la fanfare de la municipalité, le bal du 14 juillet à la place de la République. La fête de l'eau douce à la place d'Armes. Le jour des Rameaux á Saint-Louis. Et à la maternelle qu'est-ce qu'elles étaient gentilles les petites sœurs comme la sœur Ernéhade avec toutes ces belles images qu'elles nous donnaient en récompense quand on était sage. Et il y en avait s ouvent des images et des bons points, parce qu'on n'était jamais méchant: SAGES COMME UNE IMAGE ! qu'elles disaient.

La "Fouguerra" de la Saint Jean (qui était interdite, mais à moitié) Et les vieilles casseroles attachées qui descendaient la rue des jardins le jour saint de la Résurrection. Les Piroulis glacés qu'on allait acheter chez Serrano, pour 5 Fr [de l'époque] Les cris des marchants "Algo-venderle", "Calentica", "Tchoubo", et d'autres que j'ai maintenant oubliés. [ malheureusement ça fait tellement longtemps qu'on les entend plus]

Il y a tant de souvenirs dans ces années là. Des bons et des moins bons comme l'école Paul Doumergue , où ils me mettaient toujours Zéro à mes dictèes. Tous les ans c'était pareil, de Mr Beusambe à Mr Rainier, ils étaient jamais contents. Et pourtant, c'est pas que je ne demandais pas à la vierge de Santa-Cruz de corriger les fautes, mais ça ne faisait rien , je ne lui en veut pas. L'essentiel c'est qu'elle était là-haut pour nous protéger de la Peste . [ Y parait que c'est Camus qui a dit cela ] En tous cas elle nous manque cette vierge qu'on pouvait voir de partout où que l'on soit dans les BAS QUARTIERS .

Voualà! C'était ça mon ORAN á moi.!
19-11-02 Henri PALLES