La Jolata
Une tradition de La Marine




LE MOT
Voilà un mot qui pour la plupart des Oranais signifie un objet sans valeur, le plus souvent en fer blanc ou souvent également un bijou fantaisie, tout ce qui brille n'est pas "or" c'est bien connu, aussi pour qualifier une personne qui portait sur les mains ou autour du cou des colifichets sans grande valeur, on disait vite d'elle: "elle porte de la Jolata."

En fait en compulsant un dictionnaire de langue espagnole, on s'aperçoit que ce mot n'existe pas. En revanche, "hojalata " et "hojalatero " existent bien et signifient fer-blanc et ferblantier. Le fer blanc n'est certes pas considéré comme une matière première de valeur, d'où l'explication de la signification oranaise du mot.

En effet à Oran, avec le temps, beaucoup de mots d' origine espagnole ont été modifiés dans l'expression écrite, certains même ont été totalement créés, d'autres n'ont plus le même sens que le mot d'origine, de surcroît certains mots étaient exprimés en langue de la Province de Valencia.

En général les Oranais conjuguaient parfaitement le verbe " Chapurrar " c'est à dire qu'on baragouinait l'Espagnol, c'était devenu de : l'Oranais.


LA FETE
Au quartier de La Marine, "la Jolata " avait ainsi une toute autre signification.

C'était une fête. Elle se déroulait à Pâques, le jour de la Résurrection du Christ. J'avoue ne pas connaître exactement son origine, car il semblerait qu'en Espagne on ne trouve pas actuellement de fête équivalente, c'était peut-être simplement oranais, de La Marine évidemment ….

La Jolata nécessitait une longue préparation, il s'agissait en effet de rassembler le plus gros assortiment de tous les récipients en fer blanc tels que , poubelles, boites de conserves, bidons, couvercles. Souvent un vieux sommier servait de base, car il permettait d'accrocher tous ces objets vides, reliés par du fil de fer, et qui le plus souvent, étaient écrasés.

Cet amas de ferraille était ensuite relié sur une corde maître. Plusieurs "tireurs " étaient nécessaires pour faire bouger le tout car en fait, il s'agissait de promener dans les rues cet ensemble désigné par le nom de " Jolata ". Le départ de la Jolata s'effectuait dès le son des cloches de l'église Saint-Louis marquant le jour Pascal.

Le long cortège composé de tireurs et accompagnateurs suivait un itinéraire précis dans un tintamarre étourdissant car ceux qui suivaient la Jolata étaient munis de bâton avec lequel ils tapaient sur la Jolata tout en poussant des cris pour manifester la joie. Au passage du cortège, les habitants participaient à cette exubérance de manière singulière, en jetant au passage de la Jolata, de vielles assiettes ébréchées ou de vieux verres, qu'ils avaient au préalable conservés pour ce jour. Les bris de cette vaisselle, ajoutaient encore au vacarme du passage de la Jolata. Une manière certes assez païenne est surtout bruyante de marquer la joie de la célébration du jour ou le Christ est ressuscité. Le jour de la Résurrection, le ciel, les éléments avaient dû marquer l'événement, d'où explication du bruit qui accompagnait la bonne nouvelle.

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NDLR: On peut assez justement s'interroger sur le sens plus profond de cette fête. N'oublions pas que dans de nombreuses villes on fête le Carnaval, avec de grands défilés, toujours à l'époque du Carême. Et ceux des pays les plus pauvres sont les plus beaux et les plus effrénés: Rio par exemple..
· ce type de défilé ou plutôt de procession pourrait aussi rappeler les chemins de croix de l a semaine sainte On trouve en Espagne et dans les pays catholiques les procession de pénitents. Cette façon de taper à coup de gourdin sur la Jolata me fait penser à une sorte de flagellation
· Il y a manifestement dans cette tradition oranaise un mélange de sacré et de païen comme souvent dans certaines manifestations religieuses.


Un ami de La Calère me confiait récemment que lorsque les habitants de son quartier, jetaient assiettes et verres, c'était une manière de jeter la pauvreté, par ce geste, ils espéraient recevoir l'abondance par la suite. Je ne sais si cela est avéré mais j'ai trouvé cette explication plausible et surtout trés chouette.

Pour beaucoup, il s'agissait d'avantage de tirer un trait sur le passé. En se débarrassant de tout ce qui encombrait, n'ayant aucune valeur, notamment la vieille vaisselle, un aspect de pauvreté tout de même dont chacun voulait se débarrassait.

En participant à l'amoncellement de la Jolata ou (et) en accomplissant le geste symbolique de jeter un élément de vaisselle, chacun se sentait concerné par l'événement. Comme c'était un jour de gloire, les vœux seraient exaucés, les choses changeraient, le passé était rejeté, l'avenir serait meilleur.

Outre la symbolique du bruit, il y avait aussi la lumière: elle devait être d'une extrême pureté ce jour-là au moment où le Christ est ressuscité, aussi les enfants ne devaient pas sortir dans la rue sans au préalable avoir pris soin de se laver les yeux, en signe de purification, ils pouvaient alors regarder la lumière, un rite surtout accompli à la Calère ou dans la basse Marine.


*NDLR Cette façon de "tirer un trait sur le passé" me permet encore ici de faire une interprétation religieuse. Pâques, la résurrection du Christ, ont toujours représenté pour les chrétiens le symbole de la résurrection future de l'homme, mais aussi plus près de l'actualité la résurrection spirituelle de l'homme à la vie de Dieu après expiation de ses péchés. Après la pénitence du Carême, on se réjouit du pardon accordé par Dieu. St Paul dit "rejetez de vous le vieil homme et revêtez l'homme nouveau." N'est-ce pas le sens de cette vaisselle brisée et encore plus de ce lavement des yeux



LES DIFFERENTES JOLATA
La Jolata la plus importante était préparée par La Calère, d'où elle partait. Au bas de la Marine, une autre Jolata assez conséquente partait de la Place Pologne, au quartier Saint-Louis, mais également un peu partout ailleurs on pouvait trouver une Jolata de moindre importance. De toute évidence tous les habitants de la Marine, dès le son des cloches, qui revenaient de Rome disait-on, guettaient le passage des cortèges pour participer .
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Il est à noter que les premiers assemblages d'ustensiles voués à être traînés, faisaient l'objet d'une surveillance continue par les adultes, car il n'était pas rare que, au fur et à mesure qu'approchait la date de "sortie ", le tas grossissant faisait des envieux et l'on assistait à des " vols " de Jolata . Par cette surveillance la Jolata prenait une valeur de trésor, un comble tout de même: Une attention particulière pour de la…………………….Jolata ! ! On peut en rire.

Cette manière originale, joyeuse et curieuse à la fois de fêter l'événement Pascal s'est terminée en 1958. Dans le catholicisme, le Christ est Mort, puis il est Ressuscité. Faire mourir le Passé pour ensuite Renaître, un symbole mort et renaissance que l'on retrouve dans d'autres religions ou philosophies. Voilà sans aucun doute le sens profond de la Jolata associée à la croyance religieuse.

A ce jour, beaucoup d'oranais ignorent l'existence de cette fête de la Jolata. Il est vrai qu'il eut été difficile de promener la Jolata sur la rue d'Arzew ou sur l'avenue de Saint-Eugène, à cause de la circulation peut-être. Ou parce que les quartiers riches, n'éprouvaient pas le besoin de conjurer le sort…….

Il en était ainsi autrefois, dans le berceau de la ville : La Marine, le quartier où on s'amusait le mieux, ou du moins le plus simplement et avec humilité.

José Bueno


*NDLR dernière remarque, Il est bien certain que partout ce sont toujours les "nantis" qui perdent la foi du charbonnier et en oublient le plus facilement l'existence de Dieu. Le Christ a bien dit "Heureux les pauvres…" et non pas les riches qui ne savent pas s'amuser…!


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