La Belle Histoire des "Hogueras"

ORAN-ALICANTE (1933-1936): "QUE LA FÊTE COMMENCE!"



On connaît la musique...



un bateau au départ d'Oran


Jeudi 22 juin 1933, 8 heures du matin. Les passagers de l´"Ipanéma" prennent le frais sur le pont, au moment où on aperçoit la côte. Au bout des jumelles, une masse montagneuse se défait d´un léger voile de brume, tandis que le soleil ponctue la blancheur des premières mouettes. Le profil du mont Benacantil se précise, et déjà certains vacanciers embarqués se promettent de visiter ce Castillo de Santa Bárbara qui le couronne, pour contempler la ville comme on admire Oran depuis Santa Cruz, toutes proportions gardées.
Le navire glisse presqu´en silence vers l´entrée du port, alors que des rumeurs musicales se conjuguent avec les senteurs marines. L´approche s´amorce enfin vers un quai couvert de monde. Et comme pour saluer la foule, le bateau gîte sur babord de tout son poids de passagers surpris. Puis soudain, des mille éclats de cuivres d´une trentaine de fanfares, jaillit une grandiose Marseillaise, qui fait sursauter ces coeurs africains et s´affoler les mouettes autour du grand pavois.
Ces premières émotions vont ajouter du feu aux poudres des fêtes de la Saint Jean, car tout va dès lors aller très vite dans ce tourbillon ludique dont Alicante a le secret. Sous le regard de ces centaines de visiteurs, munis de leurs précieux sauf-conduits ( 5 jours, 80 pesetas -190 francs de l´époque- voyage et hôtel compris) les autorités locales, présidées par le maire M. Lorenzo Carbonell, se fondent en accolades avec le Comité Oranais des fêtes de San Juan, tandis que la "Reine d´Oran", Mlle Francine Figuérédo, et ses demoiselles d´honneur, toutes submergées de bouquets de fleurs, embrassent la Bellea del Foc ("Beauté du Feu") Mlle Carmen Hernández Flores et ses non moins ravissantes accompagnatrices.



En arrivant à l´esplanade des palmiers, appelée alors Paseo de los Mártires, les oranais découvrent le monument satyrique en papier mâché en représentation de leur ville et qui, au même tître que les 30 autres hogueras artisanales dressées dans leurs quartiers respectifs (c´est la plantá), sera voué au feu le 24 au soir. De rue en rue, de quartier en quartier, la ville a été réveillée (c´est la despertá ) au son des pasodobles traditionnels ou de "Paquito el Chocolatero" , ou bien à celui du folklore régional du tamboril et de la dulzaina (pipeau), le tout ponctué de pétarades allumées au cigare pour accompagner les comités locaux (comisiones gestoras ) et leurs belleas . Après un répit au moment du déjeuner et de la sieste, les esprits s´animent à nouveau en direction des arènes, afin d´ aller juger sur pièce le gabarit des taureaux arrivés d´Andalousie. C´est ce desencajonamiento qui va permettre au public de parier sur la teneur des corridas à venir, à mesure que les superbes bêtes sont libérées de leurs cages au milieu du ruedo.

Qu´est-ce qu´elle est belle ma "bellea"...

Un peu plus tard, toutes les fanfares, dont fait partie la Bande du Foyer Musical oranaise, vont occuper les arènes pour convaincre tour à tour le public et son jury de la virtuosité de leurs âmes musicales, et certaines, comme Los Claveles, auront déjà eu l´occasion de défiler un mois auparavant sur le Boulevard Séguin, le Boulevard Clémenceau ou l´Avenue Loubet, "en faisant pleurer d´émotion bon nombre d´espagnols grâce à un pasodoble bien fignolé comme "Pepita Jiménez". (*).Après les offrandes musicales, toute cette liesse redescend en ville au moment oú, sur l´esplanade, des gamins maigrichons viennent proposer aux jeunes femmes leurs petits bouquets de jasmin, dont l´ivresse odorante s´allie aux premières fraîcheurs du soir. Nos visiteurs ont eu à peine le temps de se changer à l´hôtel pour aller de nouveau se fondre dans la fête. Ils se sont attablés à quelque terrasse de café pour déguster l´ horchata ou l´ agua limón. Les passants ne manquent pas de remarquer leur allure quelque peu embourgeoisée, et surtout l´élégance de certaines femmes, fruit d´une société plus développée de l´autre côté de la méditerranée.
A l´heure du dîner, la visite des bars à tapas est de mise. On s´y donnera rendez-vous pour y parler des faits saillants de la journée, et des projets pour la suivante. Au milieu d´un épais brouhaha, étoffé de senteurs de fritures et de tabac brun, on fait son choix de tortillas, de moules vapeur, de poisson frais à griller, et de jamón serrano, finement découpé entre deux savoureuses tomates. Le patron recommande également à ses clients les salazones alicantinas et sa coca au thon, le tout agrémenté de vins régionaux. C´est alors qu´un petit groupe égayé se retourne en brandisant ses verres avec un "¡Viva Orán!", assorti d´un respectueux piropo, un compliment envers ces dames venues d´un autre monde. On s´entend à peine, surtout lorsqu´une banda enjouée se détient sur le trottoir pour saluer du tout récent hymne des fogueres de San Chuan, et se faire inviter à quelques chatos de vin. Les commentaires en français vont bon train sur la réception officielle à la mairie, et les nombreux hommages rendus à la "Reine d´Oran". Le tenancier intervient alors pour leur présenter fièrement sa fille, bellea du quartier. "L´année prochaine, elle sera élue Bellea del Foc. Promis !". La conversation s´engage grâce à l´espagnol retrouvé de nos touristes. De l´autre côté du comptoir on s´étonne même de voir un ecclésisatique, l´abbé Lambert, maire d´une ville française et surtout "republicana".



A minuit, toutes les hogueras sont définitivement en place et demain un jury décidera. Les touristes, qu´ils soient Oranais, Algérois ou Madrilènes, s´informent soigneusement de la suite du programme des fêtes pour ne rien en perdre jusqu´au jour de la San Juan. A ce tître, le Comité des Fêtes oranais a édité son propre llibret concernant sa foguera. On y trouve les photos de la "Reine" et de ses dames, des collaborations de personnalités diverses en français, espagnol et valencien, la liste des membres de ladite "comisión de la foguera", ainsi qu´un important soutien publicitaire des commerçants des deux villes.

Pas une minute à perdre...



C'est le grand père de l'auteur qui conduit la voiture


Il est dix heures du matin, et toutes les comisiones festeras et les bandas de música vont défiler pour saluer les autorités oranaises et alicantines. En début d´après-midi, ce beau monde se retrouvera à la plaza de toros pour continuer les protocoles et hommages divers. La "Reine d´Oran", en compagnie de ses demoiselles d´honneur et de M. Gouré, Président du Comité oranais, feront un tour de piste, ou plutôt une "vuelta al ruedo" en voiture, sous les acclamations d´un public aussi nombreux que sincère. Certains, cependant, auront pris le parti d´enfiler le maillot dans un de ces sept balnearios en bois qui enjambent la plage du Postiguet. La mer, d´un calme argenté, caresse un rivage aussi plat que sabloneux, et grands et petits mettent à profit ce fantastique évênement qu´est la baignade. On aperçoit même des paysans, un peu à l´ecart, qui rafraîchissent leurs mulets. Après le bain, le restaurant de l´établissement propose son choix de paellas. C´est délicieux, abondant …et infiniment bon marché aux dires des amateurs étrangers. On songera ensuite à une sieste réparatrice avant d´initier un paseo en ville, pour finalement rejoindre les pêcheurs à la ligne installés dans les coins les plus tranquilles du port, à moins que, pour assouvir cet esprit sportif purement oranais, on aille assister à un match de football au cours duquel l´équipe locale, l´Hércules, devra défendre ses couleurs blanche et bleue face à des visiteurs disposés à en découdre.
C´est un après-midi propice pour monter dans un inénarrable autobus (car Alicante ne compte qu´une cinquantaine d´automobiles) et aller visiter la palmeraie de la petite ville d´Elche: le Huerto del Cura, un jardin botanique inoubliable qui fait la fierté de toute la province, avec un restaurant apprécié pour sa cuisine régionale. D´autres touristes auront préféré "grimper" au Castillo de Santa Bárbara, d´origine musulmane, et dont les formes rappellent les fortifications espagnoles d´Oran. On découvre alors une petite ville ramassée autour de la coupole bleutée de la cathédrale de San Nicolás et de sa mairie au baroque churriguéresque, dont les deux clochers font écho aux tourelles qui couronnent l´imposante Casa Carbonell, joyau de l´esplanade, et au style rappellant les grands immeubles bourgeois du Boulevard Galliéni. Côté mer, un port oú les balancelles côtoient des cargos qui chargent des fûts de vin d´Alicante et de Jumilla, et puis au large, sur la ligne d´horizon, ce navire immobile, plat et désert qu´est l´île de Tabarca , lieu à la fois de pêches miraculeuses et de bannissements politiques.
La nuit s´annonce avec des conciertos et des verbenas, ces bals populaires organisés dans les quartiers profusément ornés de banderoles et de coûteuses ampoules électriques. S´ensuit le concours de feux d´ artifice au pied du mont Benacantil avec, au préalable, la mise à feu de quelques milliers de mètres de pétards en chapelet, les fameuses tracas. C´est aussi le moment des éblouissantes
palmeras, ces gerbes triomphantes et colorées qui éclairent la ville avant de disparaître dans une mer atiédie.





Côté verso de cette Hoguera: une carte postale qui montre le côté européen



A la recherche du parent perdu...

L´"Ipanéma" a ainsi déversé de nombreux touristes de descendance espagnole, de seconde ou même de troisième génération d´émigrés, issus des provinces de Valence, Alicante, Murcie et Alméria. Au départ d´Oran, ces nouveaux français manifestaient leur désir de connaître enfin leur terre d´origine, et ce voyage fournit l´occasion d´aller faire un semblant de pèlerinage du côté du village de leurs aïeux. Ainsi les agglomérations les plus proches comme Denia, Callosa de Ensarriá, La Nucía, Aspe, Monforte del Cid, Santa Pola, Orihuela, etc, pourront faire l´objet de visites aussi brèves qu´émouvantes, indépendemment du résultat obtenu dans les recherches d´un nom de famille, d´un quartier, d´une rue ou d´une maison qui n´a peut-être pas survécu.

Une nouvelle danse du feu...

Nous sommes déjà le 24 juin, aux arènes. Mêlant ses "olé" à ceux des aficionados locaux, le public d´outre-méditerranée retrouve les vibrations familières de la culture ibérique, car on se surprend à discuter parfois avec son voisin des mérites de la faena d´un toréro, tout en acceptant la bienfaisante fraîcheur anisée d´un botijo, la gargoulette que certains appellent "la glacière espagnole", ou le réconfort velouté d´un vin de Monóvar, bien conservé dans sa gourde, le tout accompagné, si toutefois le collègue alicantin est quelque peu fortuné, d´un cigare et d´une "coca amb tonyina" pour meubler l´estomac.
C´est donc la deuxième année qu´Alicante brûle ses monuments allégoriques qui insèrent la critique du quotidien dans la meilleure expression artistique populaire. Cent mille personnes, autant de visiteurs que d´habitants, mêlent leur joie à l´impatience d´assister à l´apothéose de la fête. Ce soir de cremá on dînera bien plus tard, sur place, c´est-à-dire dans son propre quartier, et tout près de la hoguera dont on n´est pas peu fiers, fût-elle primée ou non. A minuit, la Mairie va donner le coup d´envoi des mises à feu, et la ville va s´embraser en quelques minutes, au son des fanfares qui réussiront à peine à contenir les pleurs d´adieu des toutes les belleas. Au rythme de ces pasodobles, le feu mène une danse aussi rituelle que fascinante, tandis que les gamins hurlent de joie et que leurs parents applaudissent l´éphémère travail de l´artisan. La fête s´éteindra au petit matin, après que les verbenas auront offert leurs derniers accords, et que le petit peuple d´Alicante aura achevé ses agapes à base de sardines grillées, omelettes, boudins et saucisses, cocas ou, pourquoi pas, d´une simple paella d´après minuit, Une fois de plus, la ville que l´on désigne déjà comme "la millor terreta del món", aura su faire partager avec tant d´autres l´allégresse de retrouver son été radieux.

Nous on reste jusqu´à la "San Pedro"

Après la Saint Jean, une partie du tourisme reprendra le chemin du retour avec sa cargaison de souvenirs, aussi bien dans les bagages - avec le turrón, la sobrasada, du bon vin et des éventails- que dans la tête - il y a déjà tant à raconter !- , tandis que d´autres auront décidé de rester jusqu´à la Saint Pierre, car le courant des festivités n´est pas encore tout-à-fait débranché. Le temps nécessaire pour mieux lier connaissance avec la ville, ses environs et ses habitants avec lesquels on finira bien par dénicher un lien de parenté.


L'affiche des Hogueras de 1936


L´année suivante, la liaison aérienne avec Oran s´ajoutera aux liens maritimes déjà existant et la foguera oranaise remportera le deuxième prix. Ces festivités seront partagées entre les deux villes soeurs jusqu´en 1936, date à laquelle le Maire d´Alicante, qui a toujours en mémoire l´accueil émouvant de la si belle ville africaine, et n´imaginant pas un instant l´imminence de la Guerre Civile, écrira dans le programme oranais: "Alicante et Oran: disons-nous chaleureusement au revoir et à l´année prochaine, afin que, pourvue de nos meilleurs espoirs, cette cordialité qui est notre bien le plus précieux s´épanouisse en s´affirmant".

C´était lui le responsable...

Deux ans auparavant, le 22 juin 1934, la Mairie d´Alicante aura nommé M. Carlos Ramos Pinsa "Enfant chéri de la ville d´Alicante". Ce négociant en vins avait pris résidence avec sa famille à Oran en 1929 et, poussé par une certaine nostalgie de sa ville natale et stimulé par la sympathie qu´il éprouve envers les habitants de sa ville d´accueil, il décidera en 1932 d´entreprendre toutes les démarches nécessaires auprès des autorités et organismes publics et privés des deux pays pour mener à terme ces échanges de festivités entre les deux rives, avec le précieux concours de personnalités locales, ainsi que bien d´autres citoyens français et espagnols saisis du même enthousiasme.



(*) Remerciements à ma famille, et tout particulièrement à ma tante Carmela Ramos pour toute l´information orale et écrite qu´elle a eu la gentillesse de me fournir, ayant elle-même vécu de très près toute cette période avant d´être élue" Bellea del Foc" en 1936.

Carlos Galiana Ramos (Alicante. Eté 2005).

texte et photos © Carlos Galiana Ramos 2006

L'histoire des Hogueras ne semble pas s'être achevée avec l'indépendance de l'Algérie en 62. Un nouvel épisode vient de s'écrire en 2007 ainsi qu'en témoigne cet article paru dans un quotidien d'Alicante:

T radición y mucha expectación. La hoguera Plaza Galicia puso ayer un sello de distinción a las celebraciones de Hogueras con la recuperación del desfile de la delegación de Orán. La presencia de la comitiva argelina en la ofrenda de flores marcó la vuelta de un acto señalado en el calendario festero que por primera vez desde hace 46 años volvió a fomar parte de las fiestas de la capital. Cientos de alicantinos presenciaron ayer este pasacalle que partió desde la avenida de Alfonso El Sabio hasta la Concatedral de San Nicolás para portar su particular ofrenda. Con este acto Alicante retomó ayer las estrechas relaciones que la han vinculado durante años con la ciudad norteafricana en la celebración de sus actos festivos.



ci après la traduction libre de mon ami Marcel Aurière:
Tradition et beaucoup d'attentes. Le feu place de la Galice a pris hier un aspect de distinction lors des célébrations des Hogueras avec la reprise du défilé de la délégation d'Oran. La présence du comité Algérien à l'offrande de fleurs a marqué le retour d'un acte signalé dans le calendrier des fêtes qui pour la première fois depuis 46 années est revenu faire partie des festivités de la ville. Des centaines d'habitants d'Alicante ont assisté hier à ce défilé qui est parti depuis l'avenue Alfonso El Sabio jusqu'à la Cathédrale de San Nicolas pour y apporter son offrande particulière. Avec cet acte Alicante a repris hier les relations étroites qui l'ont liée pendant des années avec la ville nord-africaine d'Oran dans la célébration de ses festivités traditionnelles.