Les affiches de cinéma.



Nous sommes tous allés au cinéma à Oran, que ce soit en centre ville ou dans les faubourgs et nous avons été attirés dans nos choix par ces énormes affiches de 4 à 5 m de large qui surplombaient les entrées de nos cinémas favoris. Nous sommes nous jamais demandés où, comment et par qui étaient réalisées ces affiches ?



Aujourd'hui, nous savons que c'est Jojo, joseph Alfonsi, qui en a réalisé la plupart. Mais commençons par le commencement et écoutons Jojo:

Les Ateliers MULPHIN
"J'ai travaillé chez MULPHIN, son atelier était au fond de la cour de l'entreprise RUVIRA. Ils étaient propriétaire des murs et j'ai bien connu les frères RUVIRA et leurs enfants... [.....]
En ce qui concerne l'élaboration d'une affiche, je vais vous décrire au mieux cette opération.
Sachez tout d'abord que l'atelier MULPHIN réalisait les affiches de cinéma pour M. ARGENCE, propriétaire des cinémas: MOGADOR, CENTURY, IDEAL et LYNX, pour la Sté SEIBERAS: LE REGENT et le RIALTO devenu le BALZAC et M. TENOUDJI, propriétaire du COLISEE et du REX situé avenue d'Oujda, et qui passait dans les derniers temps des films égyptiens pour contenter sa clientèle de quartier.
Ils ne comprenaient rien à l'égyptien, mais aimaient bien les sons et les danses, heureusement que c'était sous-titré en français. J'ai eu à peindre des textes sur ces affiches en me faisant dessiner le texte arabe sur un brouillon...
L'atelier réalisait aussi des décors de théâtre. M. MULPHIN était le fils du grand décorateur de l'Opéra d'Oran; il avait fait son apprentissage auprès de lui qui avait connu l'opéra dès sa construction et ne l'avait quitté que contraint, dans les années 50, ayant largement dépassé l'âge de la retraite.

Notre atelier faisait à l'occasion des décors dont un pour le Conservatoire situé rue de la Vieille Mosquée, pas loin du Lycée.
Nous faisions les décors en papier Kraft, pour décorer les pistes de danse des bals qui avaient un très grand succès sur la corniche oranaise; de la décoration murale pour les particuliers, dont le hall de l'hôtel MARTINEZ de style mauresque et le Casino de Canastel et bien d'autres...; la décoration de fourgons publicitaires tel ceux du CAFE NIZIERE, la création architecturale des stands et leur décoration lors des foires internationales qui avaient lieu à l'emplacement du parc municipal.

M. MULPHIN étant un ancien professeur aux Beaux Arts d'Oran, dans le dessin de presse, a réalisé pendant plusieurs années les clichés annonçant les films. Les planches ci dessus ont été réalisées par moi en prenant la suite de mon employeur. Il a dessiné plusieurs fois les affiches du Critérium cycliste de l'Echo d'Oran et celles pour M. RUFFIER propriétaire des cars qui transportaient les pèlerins à La Mecque.

Après les années 50, l'affiche et la décoration ont connu un déclin, l'atelier s'est orienté vers la sérigraphie et nous étions les premiers à avoir réalisé des travaux dans cette spécialité.
M. MULPHIN s'étant orienté vers la décoration d'ensemblier, magasins et établissements divers: hall du cinéma CENTURY et salle, joaillerie de M. MALLEBRERA rue du Gal Leclerc etc... j'ai pris la responsabilité et l'activité de l'atelier jusqu'en Août 1961; j'y étais depuis 1947 !

L'élaboration d'une affiche.
L'atelier ne faisait que des affiches grand format pour les façades des cinémas: 3,20m x 2,40 m et 7m x 2,40m pour les palissades. Il y avait deux possibilités: agrandir l'affiche imprimée livrée avec le film et crée par un artiste parisien ou faire notre propre interprétation, ce que je préférais.

Au départ, tout débutant copie l'affiche imprimée; elle a pour but d'avoir un modèle en couleur qui permet d'apprendre à faire la gamme des couleurs et de respecter tous les effets de modelage d'un visage et, avec beaucoup de pratique et de temps, le peintre est capable de reproduire scrupuleusement n'importe quelle oeuvre, de devenir un peu faussaire ou de restaurer de vieux tableaux ce qu'il nous est arrivé de faire, pour ce dernier cas bien évidemment !

La réalisation d'une affiche de cinéma comporte 3 disciplines:


1° L'ENSEIGNE; La lettre peinte

Toute affiche comporte en titre les noms des acteurs et une phrase publicitaire.
(Ainsi sur cette affiche qui provient du cinéma RIALTO j'ai tenté de coloriser le titre en vert et l'annonce publicitaire en rouge. NDLR)
La discipline de la lettre est très contraignante et plusieurs années de pratique sont nécessaires pour y arriver correctement.
A l'époque, on la faisait à main levée. Elle était peinte avec un pinceau en forme de pelle sur un papier appliqué au mur. Il fallait savoir faire pour la lettre BATON des verticales parfaites, des bords rigides, sans vibrations, des courbes, des ronds et des ovales, sans bosses, maintenir de façon constante la même épaisseur du trait, et terminer les angles très aigus.
Tout cela en évitant les coulures de peinture qui pourraient endommager le fond déjà coloré.
Pour les textes (composés de plusieurs lettres), il fallait, de mémoire visuelle, peindre toutes celles qui se répétaient, avec le même encombrement et la même fantaisie que la première déjà réalisée.
Les encombrements des lettres de l'alphabet ont une règle qu'il faut connaître parfaitement: par exemple, un A est plus large qu'un L et les espaces entre celles-ci seront plus larges ou plus réduits pour compenser les vides. Par Exemple pour LA l'espace serait trop important, du fait du creux du L et de l'inclinaison du A il faut donc serrer; par contre pour IM il faut agrandir un espace qui serait trop étroit parce qu'il s'agit de deux droites.
Les textes étaient simplement indiqués au fusain ou à la craie, par un simple trait; le façonnage des lettres et des espaces étaient réalisés de mémoire: imaginez un texte de 2 m de long pour lequel il faut se rappeler le volume de la première lettre...!


2° LE MOTIF d'ACCOMPAGNEMENT (thème du film)

En plus des portraits, un motif d'accompagnement était nécessaire pour indiquer le thème du film.
Celui-ci pouvait représenter une scène du film, une chevauchée, un bateau dans la tempête, un paysage etc...
En pratiquant ce genre d'exercice pendant plusieurs années, on finit par passer à la peinture de tableaux.

3° LE PORTRAIT (Tête d'affiche)

Celui-ci est fait d'après la copie de l'affiche imprimée, et sera agrandi avec la méthode des carreaux tel qu'on le fait pour les décors de théâtre, à partir d'une petite maquette ou à partir de photos, celles qui trouveront place dans les halls des cinémas.
Pour ma part, je préférais les photos grises. Cela permettait de créer sa propre gamme de couleurs, telles les films d'horreur où les éclairages venant de deux sources différentes donnaient toute liberté d'interprétation.
Ces^photos étaient agrandies avec un rétroprojecteur sur l'affiche (papier blanc) et le visage projeté était dessiné au fusain par un simple trait. Puis l'affiche était punaisée sur un mur tapissé de feuilles de contre-plaqué; elle se composait de 4 grandes feuilles dont les bords se superposaient de 5 cm environ, le tout fixé par des punaises et monté sur des cartons.
Ce montage permettait de désassembler l'affiche afin que l'afficheur puisse aisément la reconstituer sur la façade du cinéma, les feuilles étant numérotées au dos. Pour les films à grand spectacle, nous faisions des personnages en contreplaqué ainsi que les titres.. Ceux ci étaient quelquefois montés sur des fourgonnettes qui sillonnaient la ville.




Joseph Alfonsi donne encore quelques détails techniques:
La peinture utilisée était celle des décorateurs de théâtre, un mélange de couleur en poudre, avec de la colle de peau de lapin. Cette colle se présentait sous forme de plaques épaisses qu'il fallait faire diluer avec de l'eau chaude, avec un pourcentage précis, pour les couleurs dont la fixation était plus ou moins fragile. La difficulté était de maintenir liquide et en permanence la peinture, qui avait tendance à se figer en hiver ou à rester liquide en été en dégageant une odeur pestilentielle !

Il achève en nous disant:
Ma profession de peintre-décorateur s'est terminée en août 1961, faute de commandes entrainant l'inactivité de l'atelier.
Le hasard a fait que je suis entré à la SNECMA où j'ai dessiné pendant 24 ans des réacteurs en perspectives éclatées pour la dicumentation technique. Mes connaissances artistiques m'ont permis d'apporter un plus par rapport à certainx collègues , et un chef de service assez compréhensif m'a permis d'incorporer dans la documentation technique des illustrations plus plaisantes que celles qui nous étaient imposées.
J'ai également pu intriduire l'aspect publicitaire à la grande satisfaction de la clientèle qui utilisait nos moteurs tels que les ATAR des MIRAGES, l'OLYMPUS du CONCORDE ou les CFM56 des AIRBUS....


Les Talents de JOJO


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