Pour beaucoup d'entre nous, jeunes quinquagénaires ou même sexagénaires avancés... la période de la dernière guerre n'a pas laissé beaucoup de souvenirs détaillés dans nos mémoires défaillantes....
Un ami visiteur du site s'est proposé de rafraîchir cette mémoire pour certains, et en tout cas pour tous, de nous offrir des souvenirs historiques d'une fraîcheur remarquable !

Je laisse la parole à "Léon"

Etant tombé par hasard sur le site de Jean Claude Pillon j’ai pensé que certaines anecdotes se rapportant à ma vie militaire de 1939 à 1945 pourraient intéresser les lecteurs du site. Je les ai donc proposées à Jean Claude.

Je dois d’abord me présenter. Je suis né à Paris en 1921. Je me suis engagé dans l’armée de l’air, à l’école des apprentis mécaniciens de Rochefort-sur-mer, en avril 1939. J’ai été affecté, durant la campagne de France, dans un groupe de bombardement équipé de Bréguet 693. Suite à la retraite de juin 1940 je me suis retrouvé à la base de Toulouse-Francazal. En octobre j’ai été embarqué, à Marseille, sur un navire qui m’a emmené jusqu’à Oran. De ce moment débutent les récits ou anecdotes qui suivent.



1- Vent de panique.



Durant l'automne 1940, à Toulouse-Francazal, parut une note réclamant du personnel pour le Liban. Je me fis porter sur la liste des volontaires. Au mois d'octobre je fus, avec quelques copains, dirigé sur Marseille en vue d'un embarquement.
Cet embarquement eu lieu sur un cargo moutonnier. Inutile de dire que les conditions de confort et de salubrité à bord n'avaient rien à voir avec celles du feuilleton "La croisière s'amuse". De plus, dès le départ une chose m'intrigua : alors que le bateau aurait dû gagner la haute mer il suivait toujours la côte à notre droite. Nous vîmes ainsi défiler la côte française puis la côte espagnole. Au matin du troisième jour de voyage nous arrivâmes devant une ville blanche. Celle-ci était dominée par une colline, au sommet de laquelle était édifiée une église. Je demandais alors ou nous étions à un matelot du bord.
Celui-ci me répondit : " ici t'es à Oran mon gars ! La colline c'est Santa Cruz !".


Oran fin 1940
Un moment après nous étions sur les quais d'Oran. Adieu le Liban. Un peu plus tard des camions vinrent nous chercher pour nous amener à la base de La Sénia, distante d'environ 10 km.

Je fus affecté au groupe de chasse 1/3 qui était équipé de Dewoitine 520 (1). Il y avait sur la base deux autres groupes, le 2/52 et le 1/11. Le premier était une unité de reconnaissance, équipée de Bloch 175 (2), tandis que le deuxième était un groupe de bombardement qui utilisait des Lioré et Olivier 45 (3).


le groupe de chasse 1/3


Le GC 1/3 comprenait deux escadrilles et une "section spécialisée". C'est dans ce service que je fus affecté. La réparation des moteurs, leur dégroupage, les rodages de soupapes, etc , était notre travail quotidien. A cela venait s'ajouter le transport, puis la réparation, des avions accidentés ( atterrissages sur le ventre ) sur la piste ou sur des terrains voisins. En ce qui concerne les moteurs nous étions assistés par M. Pinago, qui représentait la maison Hispano-Suiza. Pinago étant un nom qui, ne passant pas inaperçu, avait subi, dans le langage des hangars, la transformation que l'on imagine.

La base de La Sénia était relativement importante. Elle comportait une longue lignée de hangars à l'extrémité de laquelle se trouvait le Poste de Commandement.

Les casernements de La Sénia

La piste était une grande surface dégagée et sans aucune végétation. Elle était bordée, vers le sud, d'un important lac salé, la Sebkra, qui nous séparait de la base de Tafaraoui occupée par l'aéronavale.

En regardant au loin on voyait, à l'horizon, les contreforts bleutés de massifs montagneux. Derrière les hangars se trouvaient les casernements. C'était de très beaux bâtiments neufs construits dans le style du pays (4). En bref je ne regrettais rien de Francazal.
Le matin du dimanche 3 janvier 41 fut marqué, en Oranie, par les signes avant-coureurs d'une forte perturbation atmosphérique. Le vent se leva et commença à souffler en rafales. Il devint urgent de mettre à l'abri, dans les hangars, les avions qui avaient été laissés sur la piste.
L'officier de jour fit sonner le clairon afin de rassembler les hommes de service ainsi que le piquet d'incendie.

 

(1)            Dewoitine 520 : Chasseur, année 1940, moteur Hispano-Suiza 12Y, 12 cyl. En V, refroidi par liquide, puissance: environ 900 ch. Vitesse max. 530 km/h à 6000 m. Plafond : 11.000 m. Armement : 1 canon de 20 mm, tirant à travers l'arbre d' hélice, et 4 mitrailleuses.

 

(2)            Bloch 175 : Reconnaissance, 1940, 2 moteurs Gnome-Rhône 14 cyl. en étoile, refroidis par air, 1140 ch chacun. Vitesse max. : 530 km/h à 5200 m. Plafond : 11.000 m. Equipage : 2 personnes.

 

(3)            Lioré et Olivier 45 (LéO 45) : Bombardement, 1935, 2 moteurs Gnome-Rhône 14 cyl., refroidis par air, 1140 ch chacun. Vitesse max. près de 500 km/h à 4800 m. Plafond : 9000 m. Armement : 1 canon de 20, 2 mitrailleuses, 2000 kg de bombes. Equipage : 4 personnes.

 

(4)            Ces bâtiments abritent maintenant l'université d'Oran.

 


La force du vent augmentait sans discontinuer.
N'étant pas de service je me rendis, en simple observateur, jusqu'aux hangars. La plupart des avions en état de marche y avaient été abrités. Indépendamment de cela il existait, à l'une des extrémités de la base, un lieu dénommé " Le cimetière d'avions " où l'on remisait, pêle-mêle, les appareils réformés pour causes d'accident, vétusté, etc. Il y avait là, entre autres, des Popo 25 (Potez 25), avions des années vingt. En ce même lieu étaient également entreposés des dizaines de fûts de 200 litres, vides. .

Le vent se mit à souffler en tempête. Je m'étais abrité contre un hangar. Des tôles de la toiture commencèrent à s'arracher et passèrent en sifflant au-dessus de ma tête. Je vis que quelque chose bougeait du côté du cimetière d'avions. En regardant plus attentivement je remarquai que certains des Popo25 s'étaient, sous la poussée du vent , libérés de leurs entraves et, reprenant vie, s'élançaient sur la piste….

Immédiatement ordre fut donné aux hommes de service d'arrêter ces avions qui, traversant le terrain, risquaient de venir s'écraser sur les hangars d'Air France.. La violence de la tempête s'étant encore accrue le vent devait atteindre maintenant, en rafales, 150 à 200 Km/h. .


Les hommes s'élancèrent sur la piste……mais hors des hangars il n'y avait point de salut. Ils furent renversés et roulés. Finalement ils s'aplatirent sur le sol. Certains, cependant, purent se maintenir debout en s'inclinant à 45 degrés par rapport à la position verticale. Toutefois, au fur et à mesure de leur progression, ils étaient déportés loin de la direction qu'ils se proposaient de suivre….

Les Popo 25 continuaient inexorablement leur course à travers la piste….. les hommes qui luttaient contre le vent pour tenter de les intercepter devaient maintenant faire face à un autre danger : les fûts de 200 litres s'étaient, eux aussi, libérés et traversaient le terrain à grande vitesse. Afin de les éviter les hommes se livraient à un gymkhana effréné : sautant, tournoyant, roulant sur le sol. .

Néanmoins quelques-uns d'entre eux purent, contre toute attente, accrocher au passage l'aile d'un avion. Ce dernier fit alors un cheval de bois de 360 degrés et repartit dans sa direction initiale en plantant là, déconcertés, les importuns qui prétendaient arrêter sa course.

Bien que mes souvenirs ne soient pas très précis, il me semble que, finalement, l'un des avions s'écrasa sur les hangars d'Air France tandis qu'un autre, traversant successivement les jardins de la compagnie puis la route d'Oran, acheva son périple dans les vignes jouxtant la base. A moins qu'il ne soit venu s'écraser sur le talus du " Beau you you ". Les autres s'égaillèrent dans la nature.

Pendant que les hommes s'épuisaient en vain à arrêter les Popo25 un LeO 45 tentait, malgré les turbulences, de se poser sur le terrain. La vitesse du vent étant proche de sa vitesse d'atterrissage il semblait presque immobile par rapport au sol et descendait vers celui-ci comme le ferait, de nos jours, un hélicoptère. Lorsque l'avion eut enfin touché le sol il fut amarré à une citerne à essence qui, fort opportunément, était venue se placer devant lui. .

Quelques instant après, alors que je regagnais péniblement les casernements, je vis un spectacle courtelinesque. Sous l'effet du vent la guérite d'un soldat de garde s'était renversée, emprisonnant son locataire sous elle. Ce dernier, un bras passé par le trou en losange d'un des côtés essayait, en agitant frénétiquement un mouchoir, d'attirer l'attention de ses camarades. Mais ceux-ci avaient trop à faire pour eux-mêmes et ne tentèrent rien pour libérer leur collègue. .






Visiteurs d'un autre monde.




Au soir du 7 novembre 1942 j'avais pris place dans le train qui, chaque jour, assurait le transport du personnel marié ou permissionnaire entre la base aérienne et la gare d'Oran.
Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un camarade. Il venait m'avertir qu'il y avait une alerte et que, en conséquence, nous devions nous rendre à l'armurerie et gagner ensuite les tranchées de défense de la base. J'étais furieux de ce contretemps causé par ce que je pensais n'être qu'un exercice de routine.

Après avoir changé de vêtements je me rendis au mess (J'étais sergent depuis peu) afin d'y percevoir le ravitaillement pour la nuit. Le menu, classique en ces circonstances, était le suivant : sardines en conserve, oignons, vin (un bidon) et boule de pain.
Puis, je dus aller, comme prévu, à l'armurerie. Ayant été institué chef de pièce au FM j'étais flanqué d'un tireur et d'un servant. Nous avons pris possession de nos armes…sans les dégraisser…car, au niveau subalterne, personne n'avait jamais pris ce genre d'opération au sérieux.

A la tombée de la nuit nous avons gagné nos emplacements dits "de combat". Le nôtre était un site privilégié et très sécurisant : Il était placé aux abords immédiats de la soute à bombe, et, détail encourageant, près des hangars dits "de Valmy". Le dispositif que nous occupions était formé d'une tranchée comportant, à chacune de ses extrémités, une plate-forme de tir. La tranchée elle-même était inutilisable car, depuis de longs mois, les militaires circulant sur la piste l'avaient détournée de son usage initial et l'utilisaient, à l'occasion, pour satisfaire, en urgence, ce que l'on pourrait appeler, comme sur certains documents du 19ème siècle, des appels de la nature. Des fragments, maculés, de l'Echo d'Oran, témoignaient de cette utilisation incongrue.
Après un repas léger nous sommes allés rendre visite à nos camarades des tranchées voisines. Un peu plus tard, le vin aidant, nous avons sombré dans une douce quiétude.

Au cours de la nuit nous fûmes tirés de notre torpeur par un grondement lointain qui, peu à peu, gagnait en intensité. De loin en loin des éclairs illuminaient la côte oranaise. Une sourde inquiétude se fit jour parmi nous. Quelqu'un hasarda, pour se rassurer, "C'est sûrement des exercices, une opération de commando !".
Au lever du jour nous ne savions toujours pas ce qui se passait. Des Dewoitine 520 décollèrent. Nous avons alors décidé de dégraisser le FM. L'un d'entre nous déplia un journal et le mis sur le bord de la tranchée. Nous y avons déposé les pièces nettoyées. Comme rien ne semblait presser nous sommes sortis faire quelques pas à l'extérieur. Nous percevions le bourdonnement des D520 qui évoluaient au-dessus du terrain.


D 520


Tout à coup quelqu'un hurla : "couchez-vous ! couchez-vous !". Je vis alors, sans comprendre, le sol se soulever en petites gerbes de terre autour de moi. Je bondis dans la tranchée. Un vacarme se déchaîna au-dessus de nous. Des avions plongeaient sur notre position en la mitraillant……Puis, enfin, le calme se rétablit. Personne n'avait été touché.

Cependant, des avions, paraissant être des Spitfire, frappés d'une étoile blanche (?) (1), se livraient à un véritable carrousel autour de la base. Les D520 les attaquèrent . Il s'ensuivit une mêlée confuse au cours de laquelle je vis un 520, poursuivit par un Spitfire, virer au ras du sol, tandis que les balles traçantes labouraient son fuselage, arrachant des morceaux de métal. Au sol des avions brûlaient.

Après une courte accalmie des Fairey "Albacore" bombardèrent les hangars du 3/3 (ex 1/3). Nous avons tenté d'assembler les pièces du FM, mais elles avaient été dispersées lors du mitraillage.. Le percuteur resta introuvable.
Le lieutenant commandant la défense du terrain vint nous voir. A nos questions, concernant l'identité de nos assaillants, il répondit ne pas savoir qui nous attaquait. Ses ordres furent les suivants : " Si la base est attaquée par des fantassins ou des parachutistes vous devrez résister à outrance… Si ce sont des chars vous pourrez vous replier mais en vous remettant périodiquement en position de tir…." (?) (2).
Nous ne comprenions toujours rien aux événements. Dans le courant de la journée nous vîmes plusieurs avions évoluer au-dessus de la sebkra (le lac salé) d'Oran. Brusquement, certains d'entre eux, désemparés, piquèrent vers le sol en laissant derrière eux de longues traînées noires. Les impacts au sol furent marqués par d'immenses nuages de fumée. Nous apprîmes par la suite qu'il s'agissait d'une patrouille de D520 qui avait été surprise, semblait-il, par une formation adverse. Le commandant du groupe était au nombre des victimes.

Au matin du 9 novembre tout était calme, mais nous avions l'impression qu'il allait se passer quelque chose. Effectivement, un moment après, nous aperçûmes un nuage de poussière qui se développait vers l'extrémité ouest de la base. En l'observant à la jumelle nous avons distingué une colonne motorisée composée de toutes sortes de véhicules de couleur verte et marqués d'étoiles blanches. Au fur et à mesure de la progression des nouveaux venus nous voyions les têtes des défenseurs ouest de la base s'escamoter progressivement dans les tranchées. Lorsque les assaillants ne furent plus qu'à une centaine de mètres un mouchoir blanc s'agita.

Des chars investirent le terrain et, bientôt, entourèrent notre position. Nous sortîmes en agitant un mouchoir blanc…..Une sorte de martien apparut alors au sommet de la tourelle d'un char : teint basané, casque vert recouvert d'un filet…..Il nous demanda, en anglais nous semblat-il, si nous étions allemands. Il ne comprenait pas le français. Il y avait parmi nous plusieurs pieds-noirs oranais qui engagèrent avec lui un dialogue en espagnol. Ils comprirent que c'était un Américain venant de Californie.

Nous avons entouré le char….Nous entendions des propos apaisants tels que : "amigo ! amigo !". Au moment où tout semblait aller pour le mieux un incident se produisit. Des artilleurs français, en batterie vers le village de Valmy, et dont le zèle n'avait d'égal que celui de leurs glorieux prédécesseurs de 1792, ouvrirent le feu sur les chars, sans se préoccuper le moins du monde de notre présence. Il y eut autour de nous des explosions, des gerbes de terre et de fumée. Nous nous sommes plaqués au sol et avons rampé vers la tranchée. Malheureusement une difficulté nous est apparue. Pour pénétrer dans cette tranchée il fallait franchir la levée de terre, or nous entendions, au-dessus de celle-ci, le sifflement ininterrompu de projectiles en provenance d'armes légères

Une accalmie nous permit enfin de plonger dans la tranchée salvatrice. Nous sommes tombés les uns sur les autres. J'ai finalement hérité d'un espace réduit qui, compte tenu de son odeur, ne laissait aucun doute sur l'utilisation qui en avait été faite auparavant. Malgré tout je m'estimais très chanceux de pouvoir m'allonger et faire corps avec le sol.

. Autour de nous les chars rugissaient et tournaient en rond sans arriver, semblait-il, à localiser les départs de coups. Une de ces machines s'immobilisa au-dessus de moi, à la limite de la tranchée. J'apercevais les chenilles et le canon à deux mètres au-dessus de ma tête. Le canonnier s'étant décidé à ouvrir le feu, les détonations furent pour moi autant de coups de matraque derrière la tête. A intervalles réguliers celle-ci était violemment repoussée contre la fange malodorante qui garnissait le fond de la tranchée…….

Enfin le calme se rétablit, notre punition était terminée. Nous avons été dirigés sur la "baraque de la météo", une construction située à la limite de la base, en lisière de la sebkra. Progressivement nous fumes tous rassemblés, pour la nuit, dans cette bicoque. Nous étions peut être deux cents, debout sur quelques mètres carrés. Il nous était interdit de sortir. Les heures passèrent, interminables…..L'odeur était si insupportable que le GI qui vint nous ouvrir , au petit matin, esquissa plusieurs pas de recul.

On nous autorisa à occuper une tranchée proche de la baraque de la météo. Nous étions à la lisière est d'un immense rassemblement de véhicules de toutes sortes. Nous nous sommes alors souvenus d'une information, parue quelques temps auparavant dans la presse locale, selon laquelle, aux USA, l'armée américaine manœuvrait, faute de matériel, avec des canons en bois..

Dans la journée un fait nouveau se produisit. Des obus de gros calibre, venant, semblait-il, de la batterie côtière de Santa-Cruz, se mirent à tomber sur le terrain. Nous avons pensé que cette batterie tentait de pilonner le rassemblement américain mais, fait inexplicable, les obus tombaient toujours à deux cents mètres de leur objectif supposé, dans une zone totalement déserte. Enfin l'armada des camions GMC et des chars s'ébranla vers Oran et cette malheureuse affaire Franco-Anglo-Américaine trouva sa conclusion.

Quelques jours après, dans un désir commun de réconciliation, nous avons été rassemblés, avec les Américains, dans la cour de la base. Les couleurs françaises et américaines furent envoyées. On joua les hymnes nationaux. Puis les Américains occupèrent la base et nous envoyèrent cantonner dans les fermes avoisinantes. Plus tard, lors d'une prise d'armes en commun, des décorations furent remises à des militaires des deux bords, en récompense de leur belle conduite au feu…..…(3).

Ainsi prirent fin, à la base d'Oran-La Sénia, les événements baptisés : OPERATION TORCH

(1) L'étoile blanche n'avait, à l'époque, aucune signification pour nous. Les raids massifs des bombardiers US sur l'Europe occupée ne commencèrent qu'au début de 1943. Donc en 1942, vraisemblablement, aucun avion à étoile blanche n'avait été abattu en France. D'où notre ignorance quasi générale à ce sujet Il faut noter aussi que, dans le contexte de 1942, l'idée d'un débarquement américain en Afrique du Nord ne nous était jamais venue à l'esprit.
En ce qui concerne le type d'avion utilisé il m'est difficile, si longtemps après, d'affirmer qu'il s'agissait bien de Spitfires. Des historiens rapportent que les Anglais utilisaient bien des Spitfires, mais aussi des Sea Hurricanes. Ces appareils portaient des étoiles blanches en lieu et place des habituelles cocardes. Cela en raison de l'hostilité des Français, vis à vis des Anglais, depuis l'affaire de Mers-el-Québir. D'autre part les Américains utilisaient des Spitfires qui leur avaient été livrés par les Anglais. D'où une certaine confusion.

(2) Des parachutistes US, venant de Grande Bretagne, devaient s'emparer de la base de la Sénia. Ils ne purent pas accomplir leur mission.
A noter que l'autorisation qui avait été donnée de nous replier devant des chars mais à condition de nous remettre périodiquement en position de tir équivalait, sur le terrain plat et désertique de la Sénia, à nous envoyer à l'abattoir.

(3) Comme quoi la morale des nations, fait place, lors de certains événements, à des arrangements de circonstances

A la suite de l'opération "Torch", l'armée d'AFN fut réorganisée et rééquipée. Elle repartit au combat contre les Allemands. L'armée de l'air reçu des Spitfires, des P47, des Airacobras, des Maraudeurs et des P38. En juin 43 la mobilisation générale fut décrétée en AFN, puis, plus tard, en Corse.

Remarque : Au cours de l'année 1941 trois pilotes du 1/3 : Albert, Lefèvre et Durand avaient, au cours d'un exercice, quitté La Sénia et gagné Gibraltar avec leurs 520. Sur la demande des commissions d'armistice allemande et italienne le commandant du groupe fut relevé et le 1/3 devint le 3/3. Il reprit son appellation d'origine après le 8 nov.42 et devint, un peu plus tard, le groupe "Corse" ( équipé de Spitfires).
Après un séjour en Angleterre les trois pilotes furent affectés au" Normandie-Niemen". Albert est le second as français avec 23 victoires. Il vit aux Etats-Unis. Lefèvre est décédé à Moscou en juin 1944 après avoir été grièvement blessé. Durand a disparu en combat aérien en septembre 1943.

Informations complémentaires concernant l'opération " Torch ".


Ainsi que je l'ai expliqué précédemment I'état major de l'armée d'Afrique savait que des convois se dirigeaient vers le détroit de Gibraltar (en fait seul un de ces convois devait passer le détroit, l'autre s'apprêtant à débarquer sur les côtes marocaines ). Je suppose, mais sans aucune certitude, que cet état major savait également que des troupes américaines se trouvaient à bord de ces navires. Par contre, jusqu'à quel niveau hiérarchique est descendue cette information le 7 novembre au soir ? Mystère. Les commandants d'unités ont certainement été mis au courant et parmi eux, ceux des bases aériennes. Cependant l'information n'est pas parvenue jusqu'au personnel subalterne (je veux parler du personnel allant des adjudants aux soldats de 2ème classe). Le 7 au soir nous ignorions tout de la possibilité d'un débarquement anglais et, de surplus, comprenant des troupes américaines. D'ailleurs, en général, à cette époque là, les ordres que nous recevions n'étaient accompagnés d'aucune explication.
Comme je l'ai indiqué nous avons eu, durant la matinée du 8 nov. après l'attaque des avions à étoile blanche, la visite de l'officier commandant la défense du terrain. A notre question concernant l'identité des assaillants il nous à répondu ne pas savoir. Ne savait il vraiment rien ou bien avait il des ordres pour ne rien dire ? La question reste posée.

Ayant contacté récemment un de mes anciens collègues, j'ai obtenu auprès de lui quelques informations supplémentaires. Ce collègue était descendu en permission à Oran le 7 nov. dans la soirée. Il reçut, dans la nuit, l'ordre de rentrer à la base. Alors qu'il arrivait près des hangars, à l'aube, en compagnie d'autres camarades, il entendit un avion passer au dessus de lui. Ensuite ses camarades et lui trouvèrent sur le sol des tracts sur lesquels étaient imprimés la photo du président Roosevelt et un texte, rédigé en français, annonçant l'arrivée des Américains. Donc, par cette voie, une partie du personnel de la base fut mise au courant de ce qui se préparait.
Ceux qui, comme moi, avaient été désignés pour assurer la défense du terrain, se trouvaient depuis le 7 au soir dans des tranchées situées à la périphérie de la base. Donc loin des hangars et des casernements et, par conséquent, loin des sources d'information possibles.

Pour résumer disons que : L'état major, les commandants d'unités (bases aériennes), certains officiers et pilotes savaient " peut être " que des Américains, et pas seulement des Anglais, allaient débarquer. Le reste du personnel ne savait rien mais la découverte de tracts au matin du 8 novembre permit à certains membres de ce personnel d'apprendre leur présence parmi les troupes de débarquement.

Il faut ajouter que tout cela s'est passé dans beaucoup de désordre et de confusion.



Tous ceux qui sont intéressés par ces pages d'histoire pourront lire avec profit les réflexions de Léon au sujet de cette période de la guerre, telles que les faits ont été ressentis par un témoin des évènements.
Pour cela cliquer sur le lien "Opération Torch"




Quelques photos du débarquement, sorties des archives de Jean Pierre TOULOUSE:

Ces photos ont été prises par son grand père Alphonse Boutié, grand amateur de photographie, qui travaillait à l'époque avec du materiel Leica et Zeiss Ikon, ce qui explique la qualité des clichés malgré leur ancienneté.






Une sale affaire.




Quelques semaines après le débarquement Anglo-US je reçus l'ordre d'aller récupérer une grue que nous avions abandonnée derrière les "hangars de Valmy".
Voici le récit de cette triste histoire :

Muni d'un laissez-passer délivré par les autorités américaines je suis entré dans la base au volant d'un camion. Aidé d'un camarade j'ai attelé la grue au camion, mais, faute impardonnable, j'ai oublié de la ramener à une hauteur convenable pour le remorquage.
Tout se passa bien jusqu'à la sortie de la base, mais, en arrivant à cet endroit, les événements se précipitèrent : à l'instant où je virais sur la route d'Oran je vis la sentinelle américaine qui levait les bras au ciel en criant des imprécations. J'ai alors constaté, avec stupeur, que je tirais un poteau télégraphique derrière moi…..La grue s'était prise dans les innombrables fils télégraphiques de la ligne des PTT ( Postes, Télégraphe, Téléphone ) ainsi que dans les lignes téléphoniques de l'US army…..j'avais tout arraché…..un poteau était cassé au ras du sol…..Un désastre !

…. J'ai pensé que je venais de détruire des installations qui ne pourraient pas être réparées avant des semaines. Et j'avais fait cela en temps de guerre. On allait croire que c'était un sabotage. J'étais bon pour le "falot" ( conseil de guerre ).
De plus le camion et la grue étaient, par suite de l' enchevêtrement des câbles, arrêtés au milieu de la route, stoppant la noria des GMC montant jours et nuits du port d'Oran. Cependant j'étais le seul à paniquer. Les conducteurs, noirs et blancs, grignotaient des biscuits ou mastiquaient du chewing-gum en attendant que les services compétents viennent dégager les lieux.

Partiellement rasséréné j'ai décroché le camion et regagné la ferme qui nous servait de cantonnement. Plein d'appréhension je fis le récit de l'accident à l'officier de jour, un jeune sous lieutenant. Devant ce qui lui semblait, comme à moi, une affaire énorme, il ne savait pas quelle décision prendre. Dire qu'une pareille histoire survenait précisément le jour ou il était de service et au début de sa carrière. Son avenir allait être irrémédiablement compromis. Devant tant d'indécision je suis retourné sur les lieux de l'accident, convaincu que la Military Police allait se saisir de ma personne.

Entre-temps un camion atelier US était arrivé et une équipe spécialisée s'affairait sur les lignes endommagées, que ce soit celles de l'armée américaine ou celles des PTT. Je me suis approché du responsable pour tenter, bêtement, de lui expliquer que j'étais l'auteur de la coupure des lignes. Dans mon esprit d'ancien arpète de Rochefort il était impossible que l'auteur d'un tel accident reste impuni. Avec une certaine naïveté je voulais éviter qu'une autre personne soit inquiétée à ma place. Mais, visiblement, ce n'était pas le souci du chef d'équipe. Il n'était pas concerné par ces futilités. Sans doute qu'au fond de son Texas natal il avait appris à réparer des lignes télégraphiques. Depuis des mois il attendait une occasion de pouvoir montrer ses talents. Je venais de la lui fournir. Mon rôle était terminé. En m'obstinant je devenais un fâcheux. Je l'empêchais de travailler efficacement…

. Je n'ai pas insisté. Trois heures plus tard le chef d'équipe, avec ses gars qui, six mois auparavant, étaient encore plombiers, charcutiers, garçons de bureau ou cultivateurs, avait terminé le travail. Dorénavant les lignes des PTT et celles de l'US army passaient dans un conduit, sous la route d'accès à la base.

Je n'ai plus jamais entendu parler de cette affaire.

Léon




Je ne connais pas l'aéroport de La Sénia aujourd'hui. Il a sans doute énormément changé mais les souvenirs de Léon ont permis à Marc BORONAD, créateur d'un site dédié au "Clos Salembier" de revenir sur un pan de son passé puisqu'il a effectué une partie de son service militaire à La Sénia.en 1958
Il m'a adressé cette carte postale déjà ancienne qui était vendue au mess de La Sénia. Lui-même a vécu au rez-de-chaussée et la grande salle de bain était tout à fait à droite (ou tout à fait à gauche). C'est un document qui pourra sans doute intéresser les milliers d'hommes qui sont passés dans ce bâtiment. Marc serait heureux que ceux qui sont passés par ce casernement à la même époque prennent contact avec lui.