Un marsouin à Lartigue
1955-1957


Entré dans la Marine Nationale en janvier 1955 comme appelé, j'ai, après trois mois de formation en métropole, débarqué à Oran par une splendide journée d'Avril, mon pompon rouge sur la tête, mon sac marin sur l'épaule, et le cœur heureux de cette aventure que m'offrait généreusement la République.

Je dis le cœur heureux, car à l'époque on parlait bien de troubles en Algérie, mais c'était lointain et pas encore très médiatisé. De plus, pour ce qui me concerne, je n'étais pas du tout politisé (et beaucoup de camarades de mon âge étaient dans le même cas), donc on ne se posait pas trop de questions philosophiques, on marchait dans le rang et au pas.
Par ailleurs ayant des attaches algériennes du côté d'Alger (où j'avais séjourné 9 mois en 1947) et en Kabylie, je voyais une occasion de me rendre dans ces lieux pour y renouer des liens un peu oubliés. Les vacances quoi !

La première image que je garde d'Oran, est la vision de la montagne de Santa Cruz envahie par des dizaines de cerfs-volants que l'on apercevait sur notre droite avant d'entrer dans le port, les gamins qui vous vendent des agrumes à la descente du bateau, puis la montée vers le front de mer qui vous plonge une ville animée et encore insouciante du drame qui la frappera peu d'années plus tard. L'accueil se fait dans l'indifférence tant il était effectivement banal de voir arriver des militaires dans cette région encore calme. J'ai traversé la ville dans un camion militaire en direction de La Sénia, puis nous avons continué la route pour arriver à environ 25km d'Oran à la Base Aéronavale Lartigue, près du village de Tafaraoui.

Cette base forte de 2000 hommes environ était en fait sous un régime spécial en liaison avec les forces de l'OTAN et n'avait que très peu d'unités de maintien de l'ordre. Un important personnel civil y travaillait dans les ateliers et services de la DCAN

Pour un militaire, les contacts avec la population étaient assez limités et très souvent fugitifs.
Celui que j'avais avec la vie oranaise s'est essentiellement situé au niveau des relations que je pouvais nouer lors de mes incursions dans les différents dancings de la ville ou de la région (centre ville, Choupot, Canastel). Je trouvais toutes les Oranaises superbes, leur seule défaut à mes yeux c'est quelles étaient trop vertueuses et rien que pour un flirt, il fallait non seulement développer des trésors d'imagination, mais aussi faire preuve d'une persévérance extraordinaire.
Je me souviens de ces dancings tellement bourrés de monde qu'il était impératif de se placer à moins de deux mètres de la cavalière que l'on ambitionnait d'inviter, faute de quoi il était quasi impossible de l'approcher avant qu'un autre vous ait brûlé la politesse.
Par contre, une fois que vous aviez réussi à vous faire accepter, l'accueil était d'une chaleur sans pareil (quoique chaste), et bientôt c'était toute une pléiade d'amis qui vous prenait en main pour vous faire oublier votre exil.
Et que dire de la nostalgie qui émane de mon cœur à la simple évocation du nom de " Canastel ", avec cette piste de danse du casino qui dominait la mer du haut de sa falaise.
Et quels plaisirs surgissent du tréfonds de mon être lorsque les noms d'Arzew, Aïn El Turc, cap Falcon ou Mers El Kébir sont prononcés devant moi.

Je me souviens également de ce Noël 1955 que j'ai passé dans la famille d'un compagnon Oranais, matelot comme moi et qui était mon professeur de judo à la Base. Sa famille originaire du beaujolais m'a accueilli très maternellement, ce qui m'a énormément ému.

Une autre fois j'ai été invité par une amie en plein Bled à un mariage dans une famille que je ne connaissais pas, mais là-bas, le dicton " les amis de mes amis sont mes amis " n'était pas une simple formule.

Comme tous je suppose, il y a aussi la mémoire olfactive qui me garde enchaîné à cette époque à jamais disparue. Il suffit parfois d'un soupçon de parfum pour que je revois tous ces petits restaurants qui nous accueillaient pour " trois francs, six sous ", et mettaient un peu d'exotisme dans l'alimentation quotidienne que nous dispensait l'Armée.

Si mes contacts avec la population d'origine européenne étaient assez réduits, ils furent quasi inexistants avec la population "musulmane", et réduits à l'échange de quelques paroles à l'occasion d'emplettes dans les magasins. On sentait bien qu'il commençait à s'établir une barrière invisible qui voulait que cette population se tienne à distance prudente, ménageant la chèvre et le choux (on ne sait jamais comment vont tourner les choses). Pour ce qui me concerne, ce n'était déjà plus des civils comme les autres car même malgré moi je ne pouvais m'empêcher d'avoir une certaine méfiance à leur égard. " Le ver était dans le fruit !".

A l'époque je ne comprenais pas que l'on ne puisse trouver une solution plus pacifique au problème, l'antagonisme entre les deux communautés ne me semblait pas plus important que celui qui opposait fréquemment patrons et ouvriers en métropole. Cependant le précédent de ce qui s'était passé en Indochine me laissait perplexe car j'avais tendance (sûrement à tort) à assimiler les deux situations.
En rentrant en métropole en 1957, je dois avouer que dans un premier temps j'ai occulté toute cette préoccupation de conflit pour ne garder que le souvenir nostalgique de la vie douce, des petites amies laissées à Oran. Ce n'est que plus tard que m'est venue la peine pour tous les Pieds Noirs (et aussi les musulmans) qui ont souffert.
Avec le recul je me suis fait une opinion de ce qui s'est passé qui ne concerne que ma propre conscience, mais ce qui est certain c'est que la population qui m'a accueilli à cette époque a gardé toute ma sympathie et 50 ans après je souffre encore pour elle.

Il m'arrive très souvent d'évoquer cette belle ville avec des amis Oranais, ou d'autres qui y sont allé, et c'est toujours avec enthousiasme.

André MECHKAK E-Mail MECHKAK@aol.com