LA PLUS BELLE
Semaine d'avant rentrée en septembre,
Place ombreuse de la Poste avec ses
kiosques, son église Saint Esprit, ses bancs, son marché aux livres
d'occasion... en ces temps là un Hemery ou un Carpentier Fialip restaient
valables dix ans. Son bouquiniste à l'ombre des PTT qui retrouvait pour
quelques jours de l'animation au dam du magasin de musique mitoyen.
Avec quelques uns je traficotais,
rachetais des ouvrages à des vendeurs naïfs ou pressés ou les deux pour les
revendre, un peu plus tard, avec bénéfice à des acheteurs pressés ou naïfs - ou
les deux-.
Vers 18 heures cet après
midi là, moment où les transactions se multipliaient, avec les cris des
revendeurs devenus hurlements, un silence impressionnant se fit progressant en
houle depuis la rue d'Alsace lorraine jusqu'à la fontaine centrale encore
pareille à la corbeille de la Bourse.
Le grand manque de bruit nous inquiéta
et d'ailleurs, Ben Bella, lui-même impressionné, remit à un autre jour son
hold-up de la Poste
Et puis la foule
silencieuse des chalands s'ouvrit et ELLE apparut... Servie par mon
copain Riqué !
C’est la première fois que je la voyais... et pourtant
Dieu sait que pour traîner, je traînais ... comment le Créateur pourrait-il
réussir mieux une autre fois? Son visage? Je pense au modèle de Raphaël, la
Fornarina je crois...
Et bien c'était mieux encore car il y
avait de l'espièglerie, du mutin, un je ne sais quoi, que la Bella Donna
n'avait pas, toute qu'elle était à la majesté de son Baby Sitting.
Sa peau, je n'ose en parler car dans
tous les endroits visibles du corps elle était éblouissante, et translucide
avec le fin réseau bleu qui palpitait posément. Et comme elle sortait de l’été...
La mode en ce temps là commençait à être à la multiplication des jupons sous la
jupe ou la robe et çà se portait aux genoux, avec la taille serrée dans une
large ceinture et surtout, un haut dénudant les épaules et révélant la
naissance des seins dans un bouillonnement de rubans, de smokes ou de dentelles.
C’est cet étage là qui
nous fascinait tous autant que nous étions, même les naïfs et les pressés,
tandis qu'elle glissait sur ses ballerines à la conquête de son Nouveau Monde.
Derrière, souriant mais ne la ramenant pas, Riqué suivait, ouvrait,
couvait ... LOTH dans une foule de statues.
Comme
souvent chez nous, ELLE avait éclos durant l'été: gamine encore cagneuse
jouant sur la plage, elle avait reçu en une seule fois, comme Aphrodite, la
divine liqueur de Chronos.
Roger Monbrun 5/97