Le défilé

Durant les cinq jours qui précédaient Pâques, tout le quartier redoublait d’activité. A partir de ce jour, il ne nous était plus permis de pénétrer dans la cuisine, sous peine de nous voir infliger une verte réprimande voire une fessée. Les rayons de soleil qui s’autorisaient à s’infiltrer par les persiennes à demi-rabattues se trouvaient criblés de poussière de farine et transportaient dans toute la maisonnée une forte odeur de zeste d’orange. Partout, dans les maisons du quartier, on se mettait à la tâche pour préparer la Mona. Toute la journée, les mains expertes de mémé et de maman pétrissaient la pâte revêche et serrée. Les deux femmes s’appuyaient de tout leur poids dans la cuvette métallique transformée pour l’occasion en pétrin. Les poings s’enfonçaient avec vigueur dans la masse consistante. On y ajoutait, avec parcimonie, le liquide nécessaire à son ramollissement, en prenant grand soin de ne pas dépasser la dose.

Bientôt, à force de tours de poignets, le mélange prenait une teinte brune et devenait plus souple. On laissait monter la pâte, puis on la redécoupait en boules régulières que l’on pétrissait à nouveau pour les laisser encore  reposer. Comme les WC étaient attenants à la cuisine, José et moi devions prendre nos précautions pour nous désaltérer ou nous soulager la vessie avant la fermeture du sanctuaire improvisé. C’était le moment de tous les dangers. La porte de la cuisine était fermée et barricadée avec une chaise calée entre le chambranle et la poignée.

Ce calfeutrage inopiné devait conserver dans la pièce une température élevée mais surtout constante. Le moindre courant d’air serait néfaste à l’action du levain. Les boules de pâte, avant de devenir de savoureuses monas, prenaient tout leur temps pour la métamorphose. Deux heures de repos! Deux heures pendant lesquelles les portions enflaient, s’élevaient et finissaient par se stabiliser. Durant tout ce temps, nous étions condamnés à aller boire à la fontaine de la rue de Bitch et à uriner contre un arbre à l’abri des regards. Deux heures! Aussi, pour éviter des va-et-vient parfois impératifs, les deux pâtissières entreprenaient la découpe finale des brioches après le repas du soir.

--Que tous ceux qui ont besoin d’aller aux cabinets le fassent maintenant, avant de se coucher! annonçait maman.

De crainte d’être pris d’une envie intempestive nous nous forcions de passer au petit coin. Papa n’échappait pas à la règle!

Pendant une partie de la nuit, les deux femmes achevaient les préparatifs. Papa ronflait, José dormait comme un bien heureux, et moi, j’écoutais dans l’obscurité les murmures et les bruits qui me parvenaient calfeutrés de la cuisine mystérieuse.  La maison embaumait la fleur d’oranger et le citron et une vague fragrance de rhum s’insinuait bientôt dans l’heureux mélange...

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Le lendemain, avant que l’animation familiale du lever ne vienne anéantir le labeur de la veille, mémé arrivait dès potron minet, et entrait dans la cuisine toujours bien fermée. Elle se glissait dans la pièce en entrebâillant la porte juste pour laisser passer son corps. Puis elle allait contrôler que toutes les boules avaient bien levé. Elle entreposait chacune d’elles avec délicatesse, il pouvait y en avoir une dizaine, dans deux larges paniers d’osier au fond duquel elle avait étalé un linge immaculé.

Elle balafrait chaque gâteau de deux coups de couteau et déposait entre les lèvres de la blessure un oeuf cru dans sa coquille. Elle recouvrait le tout avec une lourde serviette, pour conserver au maximum la douce chaleur.

C’est ainsi que du mardi après les Rameaux jusqu’au Vendredi Saint, à partir de quatre heures de l’après-midi, on voyait défiler, le long des rues du quartier, des processions de ménagères transportant leurs chargements de monas. Elles se dirigeaient toutes vers leur boulangerie habituelle. Elles confiaient aux faiseurs de pain, la cuisson de leurs gâteaux de Pâques. Les cuisines d’alors ne permettaient pas de cuire de si nombreuses pâtisseries. En outre, rares étaient celles qui disposaient d’un four. Toutes ces femmes

ainsi chargées faisaient penser aux caravanes des Touaregs qui arrivaient du sud, une fois l’an pour se ravitailler à la ville. Nous, les enfants, nous abandonnions nos jeux pour tenter de repérer notre mère, notre grand’mère ou notre proche voisine. Ces groupes de pâtissières improvisées bavardaient en déclamant, à qui voulait les entendre, leur recette personnelle. Quelques-unes unes, les moins timides, chantonnaient en marchant.

A leur passage, la bonne odeur de brioche fermentée qui les couronnait venait s’infiltrer dans nos narines et  aguichait notre gourmandise.

Une fois arrivées chez leur boulanger, nos mères devaient négocier la dîme. En effet, en contre-partie de l’utilisation de son four, le boulanger exigeait une fraction  de la production. Celle-ci variait en fonction de la quantité de monas à cuire et de leur taille. En général, un dixième était demandé. De telle sorte qu’à partir du vendredi, les devantures des boulangeries-pâtisseries offraient à leurs clients des monas de factures différentes...





Ainsi allait la vie à l’époque heureuse de mon enfance! Le temps n’était pas contracté et les cœurs non plus!

La veille du dimanche de Pâques, nous avions fouiné dans les débarras mystérieux, dans les réduits poussiéreux, et fouillé dans les cuisines, un instant délaissées par nos mères...

Christian, grâce à la fonction de son père avait pu permettre, à notre petit groupe, d’aller gratuitement à la « Casse » de l’E.R.M. Nous traversions en tram une partie de la ville vers le sud-ouest. Nous avions une heure pour faire notre choix.

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Dans le cimetière des véhicules démantibulés, roussissaient lentement les carcasses des mécaniques éventrées. Aucun recoin n’échappait à nos investigations tumultueuses. En fin de parcours, nous laissions les tas de ferrailles encore plus désorganisés qu’ils ne l’étaient à notre arrivée.

Lorsque de retour, chargés de nos trésors, nous nous réunissions sous l’encoignure d’une porte espagnole, nous présentions à tour de rôle nos trouvailles hétéroclites:   « Eh, regardez! C’est une vieille casserole que ma grand’mère elle se sert seulement pour ranger le savon et l’ « estropajho ». (lavette en fibre d’alfa)

--Moi, j’ai démonté deux roues et une portière de 4CV. Mais mon frère, il m’a donné un coup de main.

--Une portière!? T’y es maboule toi?

--Mais j’ai préféré garder l’enjoliveur, c’est plus léger!

--Moi, j ‘m’salis pas. Y’a mon frère qui travaille à la D.C.A.N. et y m’a apporté des bouts de tôle.

--Avec tous ces « catcharros » on va faire plus de ramdam que les autres de la place Hoche! »

Le plus envié était celui qui ramenait un couvercle de faitout ou, gloire suprême, le couvercle en fer blanc d’une poubelle de rue. Sa sonorité ne pouvait être égalée que par de véritables cymbales. Nos baguettes de percussion étaient rapidement confectionnées: une branche d’olivier, de mûrier ou d’acacia, au bout de laquelle on entortillait fortement des bandelettes de caoutchouc découpées dans une chambre à air de vélo.

Tout ce remue-ménage donnait à la rue un air de pré-kermesse, comme lorsque les organisateurs s’agitent, se démènent, s’inquiètent de crainte d’avoir oublié un détail ou de ne pas être fin prêts à l’heure exacte. Néanmoins, tous nos mouvements se déroulaient dans un scrupuleux silence, et cela créait une ambiance de mystère mutuel. Nous ne parlions qu’en susurrant, de crainte de nous faire rappeler à l’ordre par une passante ou un voisin, dans le style:

« Vous n’avez pas honte de faire du bruit et de prendre de la distraction quand on sait que le Bon Dieu est encore mort! »

Ces remontrances nous confortaient d’avantage dans la solidité du mythe.

Car, en effet, Dieu ne ressusciterait que le lendemain, et nous nous préparions à l’annoncer les premiers. Nous fêterions ce retour à la vie dans le plus fantastique tintamarre. Notre gloire, plus que celle du fils de l’homme, mériterait l’auréole de la primauté ou la honte du retardataire...

Le matin de Pâques, alors que la paix du sommeil régnait encore dans les maisonnées, chacun des participants, à pas feutrés, quittait son lit, s’habillait, tournait la clef en retenant sa respiration, sortait et rejoignait la cachette où attendaient solennellement les « instruments » confectionnés la veille avec tant d’émoi.

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Malheur à celui qui se laissait surprendre par cet inexplicable sixième sens que seules semblent posséder les mères. Le moindre froissement de toile et elle vous surprenait. Et c’en était fini! Malgré nos supplications, nos motifs religieux, nos pleurs, nos appels au secours auprès de l’autorité paternelle, la remise au lit, même tout habillé était irrévocable. Il était de rigueur que nous nous rassemblions de très bonne heure! Notre victoire sur les autres formations du quartier ne pouvait être couronnée de succès que si notre symphonie cacophonique précédait de quelques secondes les volées de cloches de la cathédrale:  Là était notre point d’honneur!

Mais le prestige et la vanité exigeaient encore plus de nous. Il nous fallait être les premiers à taper avant les autres « musiciens » des rues voisines. Cette émulation, cette course à la percussion, créaient finalement une unité inconsciente. En fin de compte, ce ne serait pas un seul orchestre qui serait l’annonciateur, mais dix, vingt, cent, toute la ville!  En colonne par deux, comme à l’école, le manche frappeur levé, le couvercle ou la casserole tendu, le sifflet serré entre les dents, nous attendions le signal. Et ce fut simultané: « Digueding! Diguedong! Plan Rataplan Plan Plan !!!  truiit!  Spaff! Ping! Tong! Boum! Crii créé! »

Les cloches de la cathédrale, les percussionnistes, les siffleurs, les crieurs s’exprimaient dans des tempos disparates, transportant dans le matin nouveau, le concerto de la résurrection.

Et les processions s’ébranlaient, réveillaient en sursaut les rues endormies. Les bandes se rejoignaient, s’emmêlaient, grossissant d’affluents vibrants un gigantesque fleuve sonore.  Les persiennes claquaient, les balcons se peuplaient de têtes hirsutes, les paupières encore collées par le sommeil.

Certains grognaient aux fenêtres, d’autres applaudissaient, et s’agitaient aux rythmes des exécutants. Une ribambelle de petits, échappés aux mères distraites, ajoutait au défilé une queue criarde, comme à un cerf-volant rampant. Quelques minutes plus tard, fusant de tous côtés, le vacarme était accompagné par les musiques des radios hier encore muettes.

    Dieu avait ressuscité et ce peuple bruyant aller le célébrer!

Les volées de cloches de la cathédrale se répercutaient dans l’air dominical. Elles soutenaient notre tempo et nous faisaient redoubler de vigueur…

Puis c’était la dislocation! Les concertistes de tout le quartier, se précipitaient vers leur demeure respective. Nous nous empressions, sous les sonores remontrances maternelles, de nous laver le plus rapidement possible, et le plus succinctement, pour enfiler nos habits du dimanche. Nous courrions chercher la petite branche décorée et garnie d’œufs au chocolat. Depuis le dimanche des Rameaux, nous l’avions gardée bien dissimulée, à l’abri des investigations gourmandes!

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Nous comptions soigneusement le nombre de friandises suspendues à notre branche d’olivier, pour contrôler  la totalité de nos sucreries.

Puis, entourés de la famille endimanchée, nous partions tous, fiers et vaniteux vers la « Petite Chapelle », la paroisse de notre quartier. Nous tenions, bien dressée dans nos mains, la branche bénie des Rameaux, la faisant tourner entre nos doigts, pour bien la montrer aux autres.

Après la messe nous engloutirions les savoureuses décorations! 

Dieu devait être bien compatissant envers ces fervents annonciateurs aux coutumes si religieuses mais à l’âme si païenne!!