La fin de mon séjour.

La fin de mon séjour à Oran est devenue un peu plus mouvementée, les lycéens commençaient à prendre parti et les manifestations ou les grèves ont commencé à prendre un peu d’ampleur. Il faut reconnaître que l’ambiance n’était plus tout à fait au travail.
 
La rue Alsace Lorraine
vue du Bd Clémenceau
 
Entrer dans un lycée lorsqu’il est gardé par des territoriaux armés d’un magnifique fusil Lebel datant de la première guerre mondiale n’était pas réjouissant. Faire le mur, côté Petit Vichy, pour sécher un cours de gym et se trouver dans la ligne de mire de ce genre d’engin, cela commençait à devenir dangereux. Après avoir loupé mon bac Math-élem une première fois j’ai décidé de m’exiler pour me remettre au boulot et tenter d’oublier ce problème, qui , tout compte fait, aurait dû m’être totalement étranger. Mais cela n’est pas possible et pourtant j’ai essayé de mettre de la distance, puisque, négligeant Montpellier, qui accueillait ma grande majorité de mes copains pieds-noirs, j’ai choisi la ville de France la plus au nord: Lille.
Paradoxalement, c’est probablement à cause de l’éloignement (je ne pouvais pas rentrer en dehors des grandes vacances) que je suis devenu encore plus « pied-noir », ou en tout cas plus oranais.
Les gens du nord qui sont pourtant charmants mais sans doute un peu froid, du moins dans la phase de l’approche, ne m’ont pas vraiment accueilli à bras ouvert, la première année; je me suis alors accroché à mes attaches oranaises. J’avais retrouvé mon copain Gérard Villadier et nous avons formé équipe le temps de nouer de nouvelles attaches. Je recevais régulièrement des caisses d’oranges acheminées par les bon soins des cargos Le Borgne ou Schiaffino.
 
Quand les événements se sont accélérés, je tentais le soir aux heures de meilleure propagation d’écouter radio Alger sur 306 m ondes moyennes, ou le relais oranais sur 262m. En 1958 j’ai fixé au mur de ma chambre un énorme portrait du général De Gaulle, une affiche d’au moins 1, 5 m de haut. Je n’imaginais pas alors d’autre avenir que de rentrer au pays, mes études finies, pour y trouver du travail .
Pourtant aux vacances de Pâques 1959, malgré l’ambiance résolument au beau fixe, j’ai senti que mes parents envisageaient un retour en Métropole.
 
Dans ce port il y a certainement quelque part l'Angelina avec lequel nous avions fait de sacrées parties de pêche!...
Mon père avait largement rempli son engagement de 2 ans au départ ! Mon frère aîné sentait le vent tourner probablement mieux que moi. Il est vrai qu’il était achevait ses études à SUPELEC à Paris, puis avec une thèse de Physique nucléaire au CNRS, depuis déjà 3 années. Grand amateur de cinéma 16 mm il avait décidé de fixer sur la pellicule nos meilleurs souvenirs d’Oran. Quelle aventure! après avoir effectué des prises de vues un peu partout en ville il a souhaité agrémenter son film de séquences plus proches de l’actualité de l’époque. J’ai repris contact avec mon copain Jean Bedel et nous sommes allés visiter la ferme familiale, filmer les ouvrages de défense et même quelques moutons égorgés sur la route... Puis, muni d’un téléobjectif assez conséquent pour l’époque, il s’est lancé dans le « reportage » filmant en ville des patrouilles de territoriaux effectuant des fouilles un peu musclées sur des indigènes. Cela n’a probablement pas plu à certains qui ont dénoncé cet agitateur et donné le signalement du véhicule.
Ce qui devait arriver s’est produit: Un après midi j’ai été embauché pour conduire la 403, mon frère s’étant calé debout sur le siège avant et filmant par le toit ouvrant. Les prises de vues du matin n’étant probablement pas suffisantes, il m’a été demandé de piloter le cameraman du côté d’Eckmuhl et du ravin Raz el Aïn. Et là nous avons pu filmer la patrouille de très près, Tellement près que nous avons été interceptés à un barrage et qu’avant même que le véhicule soit complètement immobilisé les portières étaient bloquées par des policiers qui nous menaçaient de leur PM Sten ! Nous avons été gentiment alignés le long d’un mur et maintenu en joue pendant plus d’une heure, en attendant qu’une patrouille mobile et munie de radio vienne faire le point et nous diriger vers le commissariat principal où nous avons passé de longues heures sans avoir le droit de communiquer. Nous étions considérés comme de dangereux activistes. Les films ont été confisqués et ne nous ont été rendus que plusieurs jours après, expurgés pour ne pas dire censurés avec suppression de toutes les séquences dites d’actualités.

Ce sera mon dernier séjour oranais. Quelque temps plus tard, comme vous le savez, non seulement la France ne s’étendait plus de Dunkerque à Tamanrasset, mais on a parlé d’indépendance. J’ai fini par déchirer le grand portrait de ma chambre d’étudiant. Mes parents sont rentrés en 1961 refermant la porte de cette aventure oranaise.



Retour au début.


Vous avez été intéressé !
Vous pouvez peut-être m'aider !
en m'apportant des anecdotes ou des documents

Ecrivez moi:
jcpillon@nordnet.fr