Prendre le Frais.....


A mes grands-parents MENGUAL


Des souvenirs merveilleux émergent de ma mémoire, ces journées heureuses passées en famille au cours de vacances intensément attendues depuis des mois, ces moments uniques de liberté où, tous réunis, nous nous retrouvions au village, dans notre cher village AIN-EL-TURCK.

Des images fortes parviennent à mon esprit, intactes et précieuses comme les rosaces d'une dentelle rare. Elles remontent très vite du tréfonds de mes souvenirs, m'assaillent, me bousculent et me permettent, aujourd'hui encore, de rêver. De songer à cette jeunesse joyeuse parce qu'insouciante, innocente, comblée et chez laquelle tout n'était qu'amusements et bonheur.

C'était le soleil, la plage, la mer, avec ses odeurs pénétrantes, enivrantes, envoûtantes, odeurs que je recherche encore sans jamais les retrouver, au gré de mes pérégrinations et de mes voyages.



Été 49.......j'ai à peine 10 ans.

la nuit est tombée, toute de tiédeur. Nous voilà allongés à même le sol, sur le trottoir en ciment, juste devant la maison où habitaient mes grands-parents, cette maison, juste derrière l'école, dans laquelle ils ont été si généreusement accueillis par le cousin Botella, et dans laquelle ils vivent et vivront heureux.

Nous prenons le frais.
Combien de fois ais-je entendu cette expression ! Surprenante pour certains, elle n'est que le reflet de ce temps passé à se retrouver, le soir, sur le pas de la porte, adultes et enfants réunis, à la fraîche, bien après la fin du jour .

Les grands, les hommes, font le point sur la journée. Ils parlent de leurs soucis des champs.
Les femmes, les mères, des dernières recettes de cuisine, de la vie de tous les jours.
La chaleur du sol nous enveloppe doucement et caresse notre dos. C'est reposant
La lune nous éclaire; elle paraît nous surveiller.

En tournant légèrement la tête, j'aperçois mon grand-père. Il est là, fier, le buste dressé. Son regard est fixe. Il ressemble à un aigle . La chaise sur laquelle il est assis a bien besoin de rempaillage; des brins de jonc pendent par dessous. Ses deux mains croisées s'appuient sur sa canne, âgée et rabougrie, fatiguée par l'usage. L'extrémité est chaussée d'une semelle ronde de caoutchouc, taillée dans une chambre à air me semble -t-il, et ligaturée avec un fil de fer rouillé; ce capuchon sert à amortir les chocs et les bruits sur l'asphalte .

La nuit est tiède
Grand-père a retiré sa casquette : ses cheveux argentés brillent doucement sous les reflets de la lune et quelques petites étoiles scintillent au firmament. L'œil vif, il observe son auditoire. Il sait que nous attendons tous, surtout les petits, qu'il racle un peu sa gorge, qu'il dépose doucement sa canne contre le mur, et qu'il commence à rouler tout doucement se cigarette, suivant un rite bien établi.

Nous savons que ce sont les trois coups annonçant l'ouverture du rideau, le prélude de la pièce qui va se jouer, l'instant où chacun est invité à faire le silence pour écouter les premiers mots du mystère qui commence.

Un tableau peint par Françoise Wils

La canne, elle, est posée....
La blague à tabac sur les genoux, Grand-père tire délicatement de son étui une feuille de papier à cigarette.....c'est le préambule.
Ses mains ne semblent pas trembler, malgré le poids des ans. Avec deux doigts, il dégage doucement une pincée de tabac de la blague et la pose, délicatement sur la feuille de papier, la tapote, la presse, la tasse........ l'odeur en est agréable

Il enroule précieusement , entre le pouce et l'index, le petit rectangle blanc. Avec un petit coup de langue de droite à gauche sur la tranche, sa salive servant de colle, il finit l'une des extrémités en pointe, celle qui sera allumée.....le tour est joué !

Du bout des dents , il retire de sa cigarette le tabac qui dépasse. Puis il la pose délicatement au dessus de son oreille , range son matériel, cherche au fond de sa poche, en tire une allumette en cire qu'il frotte enfin sur un grattoir de fortune, à même le sol, avant de la porter, enflammée à hauteur de son visage.
La flamme brille dans ses yeux, elle danse et vacille sous son souffle. Voilà.....çà y est ! La cigarette a rejoint le coin de ses lèvres et une bouffée odorante s'élève dans la nuit. La boite est rangée, le spectacle commence.

Comme dès les trois coups au théâtre, nous retenons notre respiration. Le rideau se lève mais, nous le savons tous, ici, c'est un raclement de gorge qui annonce le premier personnage de la pièce.
c'est grand-père........il arrive.....il nous parle, il raconte

Il était une fois dans un pays imaginaire................

Mais ce qui était encore plus merveilleux pour nous c'est que ses histoires il ne nous les racontait pas en Français ou dans la langue de Cervantés, mais dans ce Valencien que j'ai encore tant de plaisir à entendre auprès de certains anciens et qui était tellement répandu en Oranie !

Guy Montaner
guydoran de la marine