HISTOIRE d'ORAN
par Robert TINTHOIN




Document obtenu à partir du Guide agréé par la municipalité, édition 1949-1950, document fourni par Gérard VILLADIER Ce document très dense ne comporte pas d'illustrations. Pour en faciliter la lecture, les sous titres sont de J-C Pillon



- Les Origines préhistoriques…
Le souvenir de l'origine préhistorique de notre, ville est attesté à l'extrémité Sud-Ouest de la commune, où les plans cadastraux portent le lieu dit lfry. C'est un nom d'origine berbère (proche parent d'Ifrane, lfren, Tifrit), qui signifie " grotte ". De fait, les hommes préhistoriques ont habité la grotte démantelée d'Eckmühl ( 1 ), la grotte du Polygône ,(d'Eckmühl) et les grottes de Noiseux. Leurs outils en pierre taillée et polie, leurs instruments en os, les restes de leur alimentation ont été recueillis et sont exposés dans la Salle de Préhistoire du Musée Demaeght.

Nous ne possédons aucun témoignage certain sur l'occupation humaine d'Oran, jusqu'au Xe siècle de notre ère (2). Les Romains, qui nous ont laissé des ruines importantes à Saint-Leu (Portus-Magnus), ne nous ont légué ici qu'un nom flatteur, Portus divini (le port divin) s'appliquant à la baie d'Oran et, semble-t-il, plus encore au port de Mers-el-Kébir qu'à celui d'Oran, créé en 1848. Aux environs existaient également Castra puerorum, aux Andalouses, peut-être alors colonie de vacances (3) ; juste retour des choses, Il existe aujourd'hui le Camp de la Mer et des Pins. On connaît également l'existence d'un centre romain, au Nord de Misserghin (Gilva colonia).

Au Vlle siècle, les Arabes de Sidi-Okba atteignirent l'Oranie, où les Berbères restèrent indépendants jusqu'à l'invasion hibalienne du XIe siècle.

. - La création de la ville par les Andalous.
Ce n'est qu'en 903 qu'Ouahran fut créé par une " bande de marins Andalous qui fréquentaient le port... avec le consentement de la tribu berbère... ", d'origine riffaine, occupant le Sahel d'Oran (Massif du Murdjadjo-M'Sila-Plateau des Ghamra). Sept ans après, la jeune cité est saccagée et brûlée par des tribus. En 911, la ville se relève de ses ruines, mais est incendiée pour la seconde fois par les Beni lfren de Tlemcen, qui mettent, en déroute la tribu berbère des Gharnra. Les habitants furent transportés à Yfgan ou Aïn-Fékan dans l'Ouest de la plaine de Mascara, en 955. Les Oranais d'alors, avec une réelle ténacité, rentrèrent dans la ville et la reconstruisirent à nouveau.

Cette création s'explique : Oran était considérée par les marins andalous comme un point d'appui pour leurs relations commerciales avec l'intérieur du pays africain. Le site géographique offrait une plage de débarquement, de l'eau douce, des matériaux de construction (pierre à bâtir, chaux, argile) et des ravins susceptibles d'être utilisés pour !a défense.

- 5 siècles d'histoire.

Du X° au XI° siècle Oran connaît une certaine importance par suite du commerce maritime de Marseille, Barcelone, Venise et Gênes, qui, possèdent des comptoirs sur les côtes barbaresques.
A la fin du X° siècle, le port de Mers-el-Kébir, bien abrité contre les vents n'a pas son pareil dans tous les pays des Berbères. El Bekri ajoute qu'Oran... est une place très forte ; elle possède des " eaux courantes, des moulins à eau, des jardins, et une rnosquée-cathédrale ".
Ibn Haouqâl à, la fin du Xe siècle, note que " dans ce port, se fait le commerce avec l'Espagne ; les navires y apportent des marchandises et s'en retournent chargés de blé "
. Edrisi, au milieu du XIle siècle, précise que " la ville d'Oran est un "port trop peu considérable pour offrir quelque sécurité aux navires ; mais à deux miles de là, il en existe un plus grand, et Mers-el-Kébir (le grand port), où même les plus grands vaisseaux peuvent mouiller en toute sécurité, protégés contre las vents ".

D'après ce même auteur, le commerce y était florissant. Les Marseillais eurent à Oran, dès la fin du XI° siècle, leur fondouck particulier, véritable petit quartier. Les navires mouillaient à Oran en été, à Mers el Kébir en hiver. Dès le début du XIll° siècle, las Génois, et au XV° siècle les Vénitiens, eurent leurs fondoucks à Tlemcen, en liaison avec ceux d'Oran, qui fait figure de port de l'important royaume de Tlemcen. Oran, par l'importance des affaires, se classe alors, après Ceuta et Bougie. Les importations consistent en textiles, mercerie, quincaillerie, épices, parfums, produits médicaux et tinctoriaux. Aux exportations, on note : laines, cuirs, peaux, grains, dattes, cire et parfois des esclaves. En particulier, les Génois achètent des écorces tannantes, des fruits secs et surtout de l'huile pour leurs savonneries.

Au XIV° siècle, les " galéasses à voiles des Vénitiens " fréquentent Mers-el-Kébir. Tous les ans, la "grande conserve de Barbarie " visite Oran où elle séjourne dix jours contre quatre seulement à Bougie ou Alger. Ils achètent en particulier le coton cultivé dans la plaine de la M'léta (4), des. haïkhs et burnous fins, des tapis, du cumin, des noix de galle, des esclaves noirs. Ils vendent tissus, verreries, épices, parfums, benjoin, ambre, joyaux, perles et pierres précieuses.

En outre, Oran est un entrepôt du commerce du Soudan. Tous les ans, une caravane, à laquelle se mêlent quelques marchands chrétiens, gagne le Niger par Tlemcen, Oudjda, Fez et le Tafilalet. Elle y porte des produits de l'industrie tlemcénienne et ramène de l'ivoire, de la poudre d'or, de l'ambre gris, des plumes d'autruche et des esclaves. L'idée récente de faire d'Oran la tète de ligne du Transsaharien n'est donc pas nouvelle. L'or en poudre du Soudan, appoint primordial pour l'islam occidental, pendant des siècles, a été l'une des raisons de la prospérité de l'Afrique du Nord, notamment de Tlemcen et d'Oran, dont il permit le développement urbain et la richesse. Ce courant commercial ne se tarit qu'au XVe siècle, avec la prise de possession des routes maritimes du Golfe de Guinée par les Portugais, sous l'impulsion de Henri le Navigateur.

Pour assurer la sécurité d'Oran, vers 1347, le Sultan mérinide de Fez, Abn Lhassen, constructeur de la mosquée de Sidi bou Médine, à Tlemcen, fait élever le " Donjon des Maltais ", qui subsiste aujourd'hui ou cœur du Château Neuf. En 1437, constamment assiégé par les troupes tlemcéniennes des Beni Zian, Oran tombe entre leurs mains.

A deux reprises, les Morisques - Musulmans d'Espagne contraints à adopter le christianisme - après la prise de Grenade, en 1492 et 1 502, se réfugient en Oranie et fondent notamment une petite colonie sur la plage des Andalouses, qui lui doit son nom. Ces Andalous, en même temps qu'ils introduisent des méthodes de cultures nouvelles (coton) , apportent, un appoint redoutable à la piraterie barbaresque et Mers-el-Kébir arme des " brigantins " et des " frustes " pour la course en Méditerranée occidentale.

- Oran entre les occupations espagnoles et turques.
Après les premières années du XVI° siècle, l'Oranie, comme toute l'Afrique du Nord, subit une éclipse indéniable. Une complète décadence politique, spirituelle, intellectuelle et artistique suit la ruine du commerce soudanais par le continent. L'insécurité prédomine et cette situation est éminemment favorable aux incursions portugaise, espagnole et turque. Oran, comme Alger, n'est plus qu'un nid de pirates barbaresques et les puissances méditerranéennes agissent contre leurs méfaits.

En 1501, la flotte du Roi de Portugal, Don Manuel, tente en vain de s'emparer de Mers-el-Kébir et d'Oran. Les Espagnols, - avec plus de ténacité et soutenus par l'esprit de la Reconquista chrétienne " et de la haine, du " Moro " - se contentent d'installer des " presidios " sur la côte d'Oran. En 1497, l'expédition du duc Médina échoue devant Oran et Mers-el-Kébir. En 1505, Diégo Hernandez de Cordoue s'empare de Mers-el-Kébir. Enfin, en 1509, le cardinal Xirnenès, à la suite d'une véritable croisade espagnole, enlève Oran grâce à une trahison.

De 1505 à 1708 et de 1732 à 1790, à deux reprises, les Espagnols ne font que de l'occupation " restreinte ", limitée à la place d'Oran. Leurs expéditions de 1541, 1552, 1558, 1701, sur Mostaganem et Tlemcen, n'aboutissent qu'à de sanglants échecs. Comme Fey l'écrit, avec beaucoup de justesse, en 1858 : " ... l'Espagne n'eut jamais la moindre pensée colonisatrice à l'égard de cette conquête ; elle ne vit là qu'un moyen d'assurer plus de sécurité à son littoral en détruisant une fourmilière de pirates... ". En effet, ajoute-t-il, " cette " place... " n'a jamais été pour l'Espagne qu'une lourde charge, sans aucune compensation profitable... ". Pendant la deuxième moitié du XVI° siècle, le XVIle et le XVIII°, les habitants d'Oran, enfermés dans leurs fortifications, bloqués par les Arabes ou les Turcs ou décimés par la peste, ne peuvent pas trouver de ravitaillement dans le pays, bien que les approvisionnements arrivent d'Espagne d'une façon irrégulière. Le seul moyen de vivre est de prodiguer périodiquement des " razzias " au détriment des gens et du bétail des tribus voisines.

Oran n'est alors qu'une petite ville de 10 hectares environ, adossée au Pic de l'Aïdour, couronné par le fort de Santa-Cruz et enfermée dans une chemise de fortifications, où seul le ravin de l'oued er Rehhi (rivière des Moulins), l'actuel Ras el Aïn, jette la note gaie de ses jardins et de ses légumes. Aucun souci d'urbanisme : rues étroites en pente rapide, des maisons vieilles et mal construites, une ville austère de casernes, de couvents et de forçats. Le port est à Mers-el-Kébir, relié à Oran par des barques. La cité ne livre alors aux commerçants espagnols, chaque année, que quelques tonnes de grains, cuirs, laines, cire et fruits d'Afrique. En 1708, après un siège de cinq mois, la ville ne compte que 2.OO0 habitants, tombe aux mains des Turcs et n'est réoccupée par les Espagnols qu'en 1732.

D'après Don Antonio de Clariona Y Gualès, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, Oran en 1732, lors du premier départ des Espagnols, est une ville du royaume de Tlemcen..., voisine du port de Marsa quisir (Mers-el-Kébir), défendue du côté de la mer par une citadelle : le Rosalcazar ( 5) ou Château Neuf et les forts Saint-Grégoire et Sainte-Thérèse et du côté de la terre par les forteresses de Saint-André (6) et de Saint-Philippe (7), chacun d'eux pouvant soutenir un long siège.

La ville se peuple rapidement d'indigènes venus des tribus de l'" intérieur ". et des commerçants français s'y installent ; l'un d'eux, Dedaux, est consul de France. Il obtient en 1723 le privilège exclusif du commerce, d'Oran, mais ne le conservera pas, à la suite des protestations de la Chambre de Commerce de Marseille.

En 1732, sous la domination turque, qui tenait toute l'Oranie avec ses tribus maghzen Douaïrs et Zmélas, à la fois gendarmes et percepteurs d'impôts - particulièrement lourds (8 ) -, on pouvait tirer d'Oran - capitale du Beylick de l'Ouest tous les ans, 4.000 quintaux de laine,, 300 de cire, 1 5.000 de peaux de bœufs, 8 à 10 cargaisons de blé, orge, fèves, Pois chiches. En échange, on importait tissus de France, -soufre, alun, fer en barre, et un peu d'épices, de quoi tout juste charger deux cargos modernes de tonnage moyen.

Les fréquentes incursions des Pirates de Mers-el-Kébir sur les côtes d'Espagne amènent bientôt les Espagnols à envisager la reconquête de la Place d'Oran. Ce fut chose faite en 1732, après le débarquement de 26.000 hommes sur la plage des Andalouses. De cette date à 1754, l'activité commerciale française, de 12 à 84 navires selon les années, entretient à Oran l'existence d'une petite colonie composée en général d'anciens soldats de l'armée espagnole qui participent au ravitaillement de la place en vendant directement aux habitants des produits alimentaires, des tissus, des cuirs, du charbon.

Lors de la deuxième période d'occupation espagnole, en 1774, Oran ne compte que 8.000 habitants, dont 4.300 soldats, 2.300 déportés, 2.800 Maures réfugiés et quelques centaines de renégats indigènes, les Moros del Paz, " abrités sous ses remparts ". La cité se compose de deux villes distinctes : la Blanca, entre le Château Neuf, et la Casba autour de la Plaza Major (Place de la Perle actuelle), la Calère au-dessus de la plage de halage, quelques constructions à la Marine (manutention militaire actuelle) et une ville nouvelle sur la rive droite du Ras el Ain, qui coule alors à ciel ouvert jusqu'à la mer. Oran n'est alors qu'un bagne et qu'une forteresse en état de siège, dont les sentinelles sont égorgées aux portes même de la ville et dont les murailles sont constamment battues par les tribus de "l'Intérieur ".

- 1790, Tremblement de terre et prédominance turque.
Malgré tout, en enrôlant de force dans la péninsule ibérique, les soldats de la garnison, les Espagnols se maintiennent tant bien que mal jusqu'au cataclysme de 1790. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790, les habitants ressentent les vingt-deux secousses d'un tremblement de terre. " Toutes les constructions un peu anciennes, les deux tiers de la " ville, sont renversées,. notamment les fortifications du Chateau Vieux " (Vieille Casbah), mais les édifices plus récents de la rive droite du Ravin Ras el Ain résistent ". Sur une population, tant civile que militaire, de 8.000 âmes non compris 2.000 galériens, plus de la moitié sont ensevelis sous les décombres. Les rescapés campent sous des tentes ou dans des abris en planches entre le Château Neuf et le fort Saint-André.

En remarquant que les édifices résistèrent sur la rive droite du ravin (à l'Ouest de la Préfecture actuelle), on peut se demander s'il ne s'agit pas plutôt d'un gigantesque effondrement de terrain, comparable aux plissements plus localisés qui affectent périodiquement aujourd'hui, le quartier actuel de la Calère et certaines villas de la route d'Oran à Mers-el-Kébir.

Aussitôt, le Bey turc et les tribus profitent de la confusion et assiègent la ville, qui n'est plus défendue que par 15.000 hommes. Le roi d'Espagne Charles IV fait lui-même des ouvertures au gouvernement turc d'Alger. Le traité, signé le 12 septembre 1792, entraîne l'évacuation et la prise en possession de la ville par les Turcs, en mars 1792. Bientôt après, il ne reste plus à Oran qu'un seul habitant européen, un Parisien, ancien soldat de l'armée espagnole, qui devient joaillier du bey et que nos soldats retrouvèrent en 1830.

La ville déserte se repeuple d'aventuriers venus de tous les points de l'Oranie, attirés par les dépouilles espagnoles et par les franchises d'impôts, accordées aux membres des tribus moghzen. Pour remplacer les commerçants espagnols, les Turcs attirèrent une communauté israélite dont les membres viennent de Mostaganem, Mascara, Nédroma et Tlemcen. Le Bey Mohamed el Kébir leur vend, pour 800.000 francs (valeur de 1948), un vaste emplacement couvert de baraques en bois, entre le ravin Ras el Aïn et la rue des Jardins (le quartier actuel de la, rue d'Austerlitz) , et leur concède à titre gratuit un terrain pour cimetière à Sidi Chaaban (cimetière israélite actuel).

En 1797, le voyageur anglais Shaw visite Oran. C'est alors une ville fortifiée de 25 hectares, peuplée de 12.000 habitants, alimentée en eau douce par la source du ravin Ras el Ain, dont la vallée est plantée d'orangers et de bosquets. La ville est défendue par les forts espagnols, qui ont été en partie restaurés.

Les Beys d'Oran sont victimes, soit de la jalousie ombrageuse des Deys d'Alger, soit des révolutions de palais et des exactions des fonctionnaires turcs qui gardent en partie pour eux les lourds impôts levés par la force sur les populations indigènes. Oran, résidence du Bey, avec son palais (Château Neuf), son harem (Tribunal militaire actuel) et sa maison militaire (Casbah) , possède trois mosquées .

- Débarquement français, Reconstruction de la ville
En Juillet 1830, le fils du Maréchal de Bourmont débarque à la tête d'une petite troupe, au fort de Mers-el-Kébir. En Décembre, le Général Damrémont occupe définitivement Mers-el-Kébir et arrive à Oran par la montagne. Ce n'est que le 4 Janvier 1831 que nos soldats font leur entrée dans Oran.

Les Français se trouvent en présence d'une ville de 6 à 7.000 habitants, divisée en trois parties distinctes, enfermée dans une seule enceinte flanquée de forts. La Vieille Ville - entre Ras el Aîn et la Casbah - et la Marine - à ses pieds au bord de la mer - s'élèvent sur la rive gauche du ravin, dont les eaux actionnent des tanneries et des moulins à farine ; la Ville neuve gravit la rive droite, du fort Saint-André au Château Neuf. En dehors des murs s'étendent, abandonnés par leurs habitants, les deux faubourgs de Ras et Ain et de Karguentah (Vieille Mosquée). Les anciens édifices construits par les Espagnols tombent en ruines ou ont été remplacés par de mauvaises masures construites par les indigènes sur le rempart, le fossé et le glacis de la rive droite du ravin, L'armée doit détruire ces habitations et les deux faubourgs pour rétablir les fortifications.

Au début de l'occupation française, Oran porte encore le " cachet que " les Espagnols lui. ont imprimé". En 1840, elle compte environ 8.000 habitants . 5 à 600 Indigènes ou Maures, 4.000 Israélites, 3.500 Européens (Français et Espagnols)
. " Le quartier de la Marine est seul "habitable", avec des rues mal entretenues, un grouillement bruyant d'hommes et de bêtes de somme, transportant des outres d'eau potable, puisée dans le ruisseau du ravin. La nuit c'étaient des cris des sentinelles, "prenez garde à vous" , qui se répétaient le long des murailles et que soulignaient de temps à. autre des coups de feu tirés contre les factionnaires. A cette époque, toutes les provisions venaient de France, toutes, jusqu'au bois de chauffage. Le pays fournissait à peine quelques bœufs, vendus par les Arabes qui les avaient volés à leurs coreligionnaires" .

La ville est toujours divisée en trois parties, séparées par le ravin. La rue principale, la rue Philippe, traverse alors Oran d'un bout à l'autre. Bordée, en 1833, d'arbres et d'échoppes de cordonniers, tailleurs, tisserands, menuisiers tanneurs, et de cafés maures, elle possède des maisons européennes, en 1844, et gagne la place Napoléon (la place Foch actuelle) . En 1847, le Général de Létang, soucieux de créer des ouvrages utiles et " de donner de l'agrément à la ville ", transforme les glacis du Château Neuf en une promenade qui porte son nom. Là, n'existait qu'un mauvais village de pêcheurs, le quartier de la Marine se développe de 1842 à 1850 avec une halle aux poissons, un abattoir, les magasins militaires (9), occupant d'anciens bâtiments espagnols. La mairie s'élève sur la place de la République actuelle, le Tribunal rue Bassano et la Prison civile rue de Gênes. Le sous-directeur de l'intérieur, Mercier-Lacombe, le Préfet d'alors, occupe de pauvres locaux rue Philippe et est réduit à coucher dans son bureau et à manger dans une pièce sans plafond où l'on fait la cuisine

En même temps, on reconstruit la vieille ville, puis le " Village des Nègres " s'élève en 1 845, sous l'impulsion de Lamoricière, peuplé en partie par nos alliés, les Douaïrs et les Zmélas. De 1850 à 1866, on construit une deuxième enceinte, celle dont il existe encore quelques témoins aujourd'hui, à proximité des anciennes portes de Tlemcen, Mascara, Gambetta. En 1856, au Nord, le quartier de Karguentah (rue de la Vieille Mosquée) est annexé à la commune. Puis apparaissent les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Michel, au S.-E. et au Sud. En 1881, l'extension urbaine dépasse les murs de la deuxième enceinte, vers Eckrnühl et Gambetta. Après 1918, neuf nouveaux faubourgs commencent à apparaître, notamment Saint-Eugène. En 1939, l'agglomération urbaine d'Oran groupe, sur 1.100 hectares, 40 faubourgs ou cités créés par des lotissements.

Lentement se sont organisés : la mise en viabilité des rues, la construction de boulevards circulaires, l'alimentation en eau, la construction d'égouts, de marchés et de halles centrales, l'amélioration de l'éclairage, de la circulation et des jardins, l'élaboration d'un plan d'aménagement, d'extension et d'embellissement en cours de réalisation

- Développement du port 1848-1948

L'extension et l'importance de la ville a suivi, depuis 1848, la création, puis l'agrandissement et le développement de la fonction portuaire. A partir de 1848 seulement, la création du petit Bassin du Vieux Port (4 hectares), a détrôné Mers-el-Kébir, port unique d'Oran pendant de longs siècles, puis village de pêcheurs jusqu'en 1938.

Successivement, la surface totale des bassins est passée à 27 hectares en 1876 (bassin Aucour), 50 en 1906 (bassin du Maroc), 100 en 1924 (bassin Poincaré), 147 en 1 930 (avant-port actuel) . Un projet prévoit la création d'un bassin de charbonnage de 90 hectares, la construction de deux formes de radoub et l'ouverture d'un canal maritime, jumelant ,les ports d'Oran et de Mers-el-Kébir.

Grâce aux travaux de nos ingénieurs maritimes, le port d'Oran, créé de toutes pièces, offre aujourd'hui : 150 hectares de plan d'eau abrités par une jetée, 60 hectares de terre-pleins, 14 kilomètres de voies ferrées, 38 grues, 10 élévateurs Clarck automobiles, 556 chalands, 5 bateaux-citernes à eau douce, 26 remorqueurs, une cale de halage, 21.500 mètres carrés de magasins, une gare maritime de 10.000 mètres carrés, un silo pouvant contenir 30.000 tonnes de céréales, un hangar abri pour primeurs de 3.250 mètres carrés, un parc à charbon, des réservoirs à pétrole, essence et mazout (stocks moyens de 200.000 à 400.000 litres).

Cet outillage s'est avéré suffisant pendant l'époque de trafic intense qui a précédé les opérations alliées de libération de la France, en 1945. La construction d'un grand chai à vin est à l'étude, une grande centrale électrique commence à sortir de terre.

Deuxième organisme portuaire de l'Algérie, il est même passé, un moment, au premier rang vers 1930. Doublé de Mers-el-Kébir, et situé à 445 kilomètres de l'Atlantique, à 167 de l'Espagne, à 800 de la France, il assure les multiples fonctions de port de relâche, de marchandises, de pêche, de voyageurs et de cabotage. Il exporte les produits agricoles de son sol : les vins des coteaux et des plaines (348.000 tonnes en 1947 et 61.000 tonnes de futaille), l'alfa et le crin végétal des Hautes Plaines steppiques (50.000 tonnes), les fruits et légumes primeurs des plaines irriguées (34.000 tonnes) ; en année d'abondance, les céréales produites en culture sèche par labours préparatoires et les moutons des Hautes Plaines steppiques ; puis, du charbon, du mazout et du gaz-oil pour bateaux relâcheurs.

Il importe les produits nécessaires à l'alimentation, à l'équipement industriel et à la mise en valeur agricole de l'Oranie -. charbon (203.000 tonnes en 1947), essence, pétrole et mazout (250.000 tonnes) pour ses chemins de fer, ses usines, ses centrales électriques, ses automobiles.. ses camions et ses tracteurs ; des bois (36.000 tonnes) et des matériaux (67.000 tonnes) pour la construction, des céréales (60.000 tonnes) et des denrées (44.000 tonnes) pour l'alimentation de ses populations, notamment du sucre, des engrais (31.000 tonnes), des objets manufacturés en fer, des tissus, des papiers, des machines agricoles, des automobiles.

En se promenant sur ses quais ou sur les routes d'accès vers l'intérieur, on saisit sur le vif l'importance économique du port d'Oran, vers lequel affluent avec un rythme saisonnier les produits d'un vaste hinterland agricole, d'économie de plus en plus intensive. Ralenti, un moment, par les hostilités et la succession de sept années sèches sur neuf, le port recouvre lentement son activité d'avant-guerre.

Le port d'Oran est en relations suivies avec Marseille, Sète, Brest, Rouen, Dunkerque, Caen et Anvers et un des points d'escale de 10 ligne Marseille-Amérique du Sud par Alger, Casablanca et Dakar. L'année 1947, Oran a abrité 3.341 navires entrés et sortis, d'un tonnage de 5.670.000 tonneaux, dont 53 % battant pavillon français, 10 % pavillon italien, 7 % pavillon norvégien, 6 % pavillon anglais.

- Oran en 1949
Actuellement, l'ancienne bourgade berbère, le nid de pirates barbaresques, la modeste petite ville espagnole ou turque, est devenue une grande cité méditerranéenne, peuplée d'environ 250.000 habitants (10). C'est la plus européenne des villes principales d'Algérie. Là comme ailleurs, l'accroissement annuel de la population urbaine, évaluée à 5.000 habitants, exige l'établissement d'un important programme de construction pour permettre le logement convenable de la population.

Il est regrettable que malgré un site naturel de premier ordre - baie magnifique dominée à l'Ouest par la "Montagnette" du Murdjadjo, couvert d'une pinède artificielle, plateau étagé si, prêtant à l'extension d'une grande ville, il n'ait pas été possible de réaliser, dès le début, un plan d'urbanisme moderne comparable à celui d'Alger et des grandes villes marocaines. Les hommes n'ont guère réussi, là où la nature avait prodigué un cadre, peut-être aride, mais grandiose. La question si importante de l'alimentation en eau douce doit être résolue dans quelques années par la construction en cours d'une conduite de 250 kilomètres, amenant à Oran l'eau de la Tafna, accumulée derrière le barrage-réservoir des Beni-Bahdel.

La grande cité oranaise, ceinturée d'un chapelet de riches villages vivant de la vigne, des agrumes et des cultures maraîchères, est en même temps un important centre commercial, où se traitent la plupart des transactions agricoles de l'Oranie. Depuis 1938, un faubourg industriel commence à y attirer l'industrialisation nécessaire : tissage, fabrique d'engrais, verrerie, travail du fer, ateliers mécaniques, minoteries, fabrique de pâtes alimentaires, meubles, tabac, etc...

Robert TINTHOIN,
Docteur-ès-Lettres.

(1) Fouillée par Fr. Doumergue ("Abri Alain" et fouilles de Pallary).
(2) Nous ne possédons, en particulier, aucun témoin de l'occupation phénicienne.
(3) ou camp d'entraînement des recrues ou parc d'esclaves avant l'embarquement pour l'Italie.
(4) Région d'Hammam-Bou-Hadjar et Aïn-et-Arba actuels, au Sud de la grande Sebkha d'Oran.
(5) Déformation de l'arabe Ras el Cacer la tête de la forteresse.
(6) A l'emplacement de l'église Saint-André actuelle.
(7)A l'emplacement du Camp Saint-Philippe et de la poudrière d'Eckmühl.
(8) Ces impôts contribuèrent à faire disparaître du Tell oranais certaines cultures riches comme le coton et les arbres fruitiers.; les populations étaient ,dans une gêne voisine de la misère.
(9) L'Etat fit élever une douane, une manutention, des hangars, des ateliers pour la Marine, l'artillerie et le train des équipages ; les particuliers, le haut commerce surtout, y firent bâtir des maisons et de vastes magasins
(10) D'après le recensement officiel du 31 octobre 1948.


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