La pêche à la ligne avec Cocaille
Reflets
et Réflexions sur des ruines
Croisière sur l'Apance
Février 1996
Il y a bien une trentaine
d'année, l'eau de l'Apance était, à la sortie du vieux moulin d'Enfonvelle
encore bien claire et presque buvable. Les berges de cette charmante rivière
rassemblaient encore l'été à Châtillon de nombreux estivants, barbotteurs et
pêcheurs.
A l'aplomb du chemin du
Flaget, après le grand taillis, une pâture qui descend vers l'eau et s'achevant
en plate-forme était devenue la "baignade" et les enfants s'amusaient
là comme des fous à piquer des têtes dans la flotte, profonde à cet endroit
d'un ou deux mètres, en se lancant depuis une grosse pierre plate. Cette pierre
qui est toujours là avait servi un été de pilier de base à une petite
passerelle en bois construite par des scouts d'Alsace et dont le camp s'était
implanté au Vérot (un petit stade rustique, lieu de rassemblement pour toutes
les fêtes locales).

Cette passerelle n'est
restée là qu'un été car elle faisait, semble-t-il obstacle au passage des
épaves naturelles que l'Apance entraine au moment des crues de printemps qui
noient souvent les prés environnants.
Il n'empêche que la
"baignade", sur une seule berge au-début, puis sur les deux, était un
endroit "bien fréquenté" et elle fut souvent le décor d'aventures
baroques ou cocasses. Celles-ci, malgré toutes les années passées, me font toujours
sourire quand j'y repense.
Par exemple, celle qui est
advenue à une dame de passage dans la région qui voyant tout ce monde dans
l'eau qui semblait bien s'amuser, décida de se baigner elle aussi, bien qu'on
lui ait signalé que ce jour là, l'eau était particulièrement fraîche.
Qu'importe! Elle sauta dedans à pieds joints sans voir les petits sourires
ironiques des gamins qui s'écartaient poliment pour lui laisser la place.
WHOUAOU ! Suffoquée par les
treize degrés du jour révélés brutalement à son corps pas habitué du tout, elle
poussa, bouche grande ouverte, un tel cri que son dentier fut propulsé à
plusieurs mètres dans un endroit relativement profond.
Crises de rire chez tous les
spectateurs dont certains, pris de pitié devant sa mine se mirent à chercher la
"chose" en tâtonnant du bout des pieds dans les herbes du fond.
C'est mon fils Jean-Pierre
(dix ans à l'époque mais déjà intrépide plongeur) qui l'ayant retrouvé, lui a
rapporté sa fuyante prothèse accueillie avec un grand soulagement quoique
teinté de gêne quand même...
***
Un peu plus loin, avant le
petit déversoir, en face de la source "Sis Similis Fontis" se tenait
pafois spontanément un modeste concours de pêche au coup regroupant les plus
fines gaules du pays. Ce mini-concours ne pouvait pas, bien sûr, rivaliser avec
celui de l'A.P.P locale qui, chaque année, annoncé par voie de presse, avait
lieu sur la Saône en amont du canal et de l'usine.
Ah ! Ce concours ! Le
rassemblement se faisait au coeur même du village devant le café-tabac après
les inscriptions et s'ébranlait à l'heure voulue précédé par la fanfare
municipale. Les deux ou trois cent concurrents galvanisés par les trompettes
marchaient alors gaillardement, la gaule ... sur l'épaule ... droite ! En avant
! Et tout le monde riait.
Oh, bien sûr, raconté comme
ça, à froid, ça fait un peu "Clochemerle" mais c'était quand même
impressionnant et ceux qui l'ont vécu doivent s'en souvenir !
J'y ai participé comme
concurrent au début mais comme je n'ai jamais rien gagné, je suis devenu l'un
des vingt ou trente commissaires chargés de veiller à la régularité de
l'épreuve en pointant sérieusement les prises de chacun. En principe, le signal
du départ était donné par un coup de fusil mais il est arrivé que la cartouche
ne voulant pas "pêter" le "Boum" autorisant l'amorçage puis
la pêche était fait ... vocalement et transmis des deux rives, plus ou moins
rapidement, par les concurrents eux-mêmes. Bien sûr les derniers de chaque file
voyaient leur temps de concours amputé de quelques minutes mais à la fin, il
leur était accordé quelques instants de plus.
Durant l'épreuve, en
général, le silence règnait mais, de temps en temps ...
- " Commissaire ! Le 34
! J'viens d'choper une belle rousse. MMMOOONNN ! Notez bien, hein ! Des fois
que des mauvais m'contesteraient ... Oui, oui, ça s'est vu !
- Oui! C'est noté mais ce
n'est pas la peine de dire tout ça ! Votre numéro suffit !"
A la pesée, le règlement
prévoyant un point par poisson ( d'où l'intérêt du pointage ) et un point par
gramme, on a vu parfois des goujons peser vingt grammes (!) mais ils étaient
rares, pêchés par des étrangers au village qu'on ne voulait pas vexer et puis
ils étaient esché à l'olive alors ! Ca expliquait tout !
Le concours terminé, les feuilles
de contrôle vérifiées et signées, les sacs plastiques numérotés mis de côté en
cas de réclamation, les résultats étaient proclamés au Vérot et les prix remis
aux vainqueurs. Puis, dans l'enthousiasme général, suivait le coup de l'Amitié
et avant de se séparer, la promesse de se retrouver l'année prochaine pour le
concours suivant.
Je n'ai jamais su en fait
pourquoi ce concours avait été supprimé mais c'est bien dommage car il
constituait une belle animation locale, bien faite pour contribuer à la renommée
du cher village dont l'histoire est si grande.
***

Le Pont des Perches a été
bien restauré et c'est toujours aussi agréable de s'asseoir quelques minutes
sur l'un de ses murets au retour d'une promenade au Morvan ou dans le Grand
Bois. Dans l'eau, on aperçoit toujours les mêmes gros poissons, ceux qu'on
attrape jamais. Pfffttt! Des hotus! Pensez donc ! Alors, on rêve de
brochets, de grosses perches( Sur leur pont, c'est normal, non ?) Même de
carpes ! Oui ! Parfaitement ! Et on repart la tête pleine d'images où les
libellules jouent à cache-cache avec les martin-pêcheurs tout en slalomant
entre les calebasses.
Un peu plus loin, à la
Filature, planent encore des souvenirs de culottes d'uniformes 'bleu
horizon" qu'une certaine Memotte - ma mère- a contribué à coudre il y a
... quatre vingt ans !
Puis c'est la Passerelle,
toujours un peu rouillée, toujous un peu tremblante mais toujours aussi solide
avec sa montée vers la Côte des Verniers et sa descente vers le Grand Bois.
Si malgré le rêve qui se
poursuit on se retourne on a alors la plus belle vue du village et de ses
remparts cramponnés sur la roche et l'on comprend bien le rôle de place forte
qu'a assumé Châtillon dans les siècles passés depuis l'époque romaine.
Quelques pas encore et on
arrive au Pont du Chateau dont la grille souvent fermée sous une ambience un
peu sombre due à l'abondance de la ramure environnante fait pense exagérément à
quelque carosse s'enfuyant par l'Allée des Sapins! Pour où ?
Sous les frondaisons qui
l'effleurent, l'Apance semble ralentir sa course devinant que dans quelques
mêtres elle n'existera plus, attirée par les tourbillons qui s'annoncent
auxquels il ne lui est pas possible d'échapper, son eau verte encore pour un
instant refusant de se mêler à celle jaune de la Saône au Confluent sur lequel
courrent encore quelques sinistres légendes.
Et la rêverie du pêcheur
solitaire s'achève là dans un paysage tout différent qui prépare à un autre
monde imposé, celui des espoirs peut être mais des regrets aussi.
Quand ça s'y met
Eh bien oui, tout le monde
le sait: Quand ça s'y met, ça n'arrête pas! Une chose en entraîne une autre et
on finit par renoncer, accablé, papattes en rond et naseaux au sol ou au
contraire, on se pique la vraie colère avec jurons, gros mots et gestes
furibards.
C'est cette attitude là qui
me revient en repensant à un vieil ami gravement handicapé par la perte de sa
main gauche dans un accident de chasse mais excellent pêcheur n'ayant jamais eu
besoin de personne pour bricoler ses affutiaux : Avez-vous essayé de monter un
hameçon de 14 sur un crin avec les doigts d'une seule main. Ben, faites le donc
et vous comprendrez que ce n'est pas donné à tout le monde. Lui, il le fait
couramment.
Toujours est-il qu'un été,
guettant avec mon aîné les remontées des "rousses" le long d'une
berge de la Saône ensoleillée, nous voyons arriver sur l'autre rive, obragée
celle-là, notre ami Louis avec tout son fourniment dans la main droite,
évidemment. Il s'assied sur le bord de la pâture puis s'appuyant sur son
crochet qui remplace sa main gauche depuis tant d'années, il se laisse glisser
sur le derrière jusqu'à ce que ses pieds, bottés de caoutchouc, touchent la mini-plage
qu'un décrue de la rivière avait mise à nu.
Las! A peine ses pieds
ont-ils pris contact avac la mini-plage en question que, dérapant d'un seul
coup, tout son corps semble aspiré par la rivière! Plouf! Râlant come un
voleur, patinant sur place à plusieurs reprises pour tenter de se mettre à
genoux afin de se relever, sa gaule plantée dans la boue, nagette flottant
allègrement dans les airs, ses bottes pleines d'eau... Enfin, il arrive à se
redresser et entreprend de se refaire un moral d'acier en rallumant son
"clope" toujours coincé au coin des lèvres.
Casquette en arrière, il
reprend sa canne et s'aperçoit alors que n'ayant plus de ver à son hameçon, il
lui faut escher à nouveau; ce qu'il s'emploit à faire calmement, mais au moment
de lancer sa ligne... Patatras! Nouvelle glissade qui accaparant son attention
l'empêche de contrôler le mouvement du nylon fouetté de bas en haut ... vers
les basses branches du peuplier dont l'ombre accueillante l'avait séduit à son
arrivée.
Question : Que fait une
ligne lancée en l'air par-dessus une brassée de branches, je vous le demande?
... Oui! Gagné! Elle s'y emmêle de façon quasi diabolique. Dans ce genre de
situation, à l'énoncé du problème, un polytechnicien dirait: "Simple. Il
suffit avec un sécateur de couper les branches qu'on peut facilement atteindre
à l'aide d'une échelle. Elémentaire mon cher. Ah ces ruraux!"
Ouiche! Mais des échelles en
bords de Saône, il n'y en a pas tellement et puis on ne va pas à la pêche avec
un sécateur; avec une chopine de piquette mêlée d'eau, passe encore, mais un
sécateur ...
De plus en plus perplexe
devant tant de malheurs, Louis se gratte d'abord le front puis la casquette
ramenée sur les yeux pour mieux voir, le lobe de l'oreille gauche. Il examine
calmement la situation et entreprend de détortiller son fil du peuplier en
grommelant des tas de mots dont depuis l'autre rive on ne perçoit que des
"Sacr... Bon... mer..."
Le tout en s'appuyant
prudemment sur les bouts de ses pieds qui "floc-floquent" dans ses
bottes car ça menace de glisser à chaque mouvement.
Enfin, miracle! La ligne
sollicitée avec une patience d'ange, se détache et tombe à l'eau. Avec un
sourire en coin qui semble dire: "Eh ben, oui, j'y suis arrivé,. Vous
pouvez bien vous marrer, vous autres là-bas en face... Sacrées cancouelles va!
Non mais!" Il ramène alors sa ligne près de sa gaule pour, dans un
mouvement de balancier d'arrière en avant que tous les pêcheurs connaisent
bien, relancer le fil dans le courant, en amont afin de se ménager la meilleure
coulée et la plus longue.
Vous me direz que parfois,
trop c'est trop. C'est vrai mais ... c'est arrivé! Le tout petit mouvement
contrôlé cependant de son bras, communiqué de façon quasi imperceptible à son
corps a suffit pour faire repartir ses bottes, un instant oubliées, en avant,
les talons ne retenant plus rien! Ce coup là, c'est les bras écartés, le c...
dans la flotte qu'il est parti le Louis! Il se raccroche comme il peut à la
berge, se rétablit et s'aperçoit une fois debout que sa ligne est repartie dans
les branches! Alors là c'est l'explosion! Comme tout à l'heure, mais cette fois
à haute voix, avec plein de jurons, de gros mots que la décence la plus
élémentaire et le respect que j'ai pour vous tous qui riez peut-être en lisant
ces lignes, m'empêchent de citer ici; mais ça gueule ! Ah la la!
Puis la rage le prend et
arrachant la ligne du peuplier, il massacre le fil et sans un regard pour la
nagette, enfin libre, qui se balance au vent léger à quatre mètres au-dessus de
lui, il balance la gaule dans le pré qu'il regagne à quatre pattes, démonte les
bouts, se les colle sous le bras puis sans se retourner, fuit ces lieux
inhospitaliers en pestant contre la méchanceté des choses et l'incompréhension
de ses congénères pêcheurs.
Inutile de dire que sur une
rive ou l'autre, car nous n'étions pas seuls, il y avait belle lurette que plus
personne ne pêchait, pliés que nous étions à force de rire sans pouvoir nous
retenir. Mais on n'avait pas pu l'aider tant les évènements se sont passés vite
et puis nous étions de l'autre côté de l'eau, nous n'aurions jamais eu le temps
de venir l'aider, d'ailleurs il n'aurait pas voulu.
On riait encore après le
départ de notre malchanceux ami dont la silhouette, vivant symbole de l'accablement,
disparaissait là-bas au loin, absorbée par les hautes herbes de la prairie.
Je lui est reparlé un jour
de cette aventure dont il ne se souvenait plus très bien, ou faisait semblant
de ne pas se souvenir, mais ses yeux malicieux de presque centenaire et son
menton posé sur sa main unique tenant la crosse de sa canne, disaient le
contraire sans pour autant paraître m'en vouloir d'avoir tant ri, il y a si
longtemps et ce seul jour-là, de ses malheurs de pêcheur.
Mais, je le sais par de
nombreux confrères en Saint Pierre, comment et combien de fois il s'est si bien
rattrapé que je ne saurais jamais l'égaler, et c'est bien comme ça.
Les jaunottes du Grand Bois
Dans le temps, quand un pêcheur
trouvait un bon coup, il l'améliorait, l'entretenait, bref le faisait sien sur
l'Apance comme sur la Saône. Il n'en disait mot à personne et souvent même,
pressé de questions, il le situait ailleurs, loin de l'endroit où il avait
camouflé par une branche bien hostile qu'il était seul, et pour cause, à savoir
retirer sans effrayer la gent piscicole habituée à la place. Evidemment, le
confrère qui passait par là, ne pouvait que jeter un coup d'œil dédaigneux sur
ce coin pourri où on ne pouvait même pas poser sa nagette !
Pour les jaunottes .. les
jauterelles, les girolles quoi ... Ah! Ces touristes! C'est presque la même
chose sauf qu'on n'y va pas avec une canne à pêche sur l'épaule. Par même chose
cela signifie qu'on ne dit à personne où elles sont. Non mais des fois! Et quoi
encore?

En général "ça" se
passe le matin de très bonne heure, au lendemain d'une grosse pluie suivie d'un
grand soleil; le surlendemain serait même mieux mais on risquerait alors la
bredouille ; les copains, tiens donc, étant déjà passés et re-passés, le panier
sur la "mob" pudiquement couvert par la veste ou un sac de patates
vide. C'est pas la peine d'essayer de les arrêter, pour causer, comme ça,
simplement, des fois qu'avec le genou en poussant la veste on pourrait voir
l'intérieur du panier, mine de rien! Alors, ben tant pis!On y va soi-même sous
les chênes ou en lisière des sapins et surtout... Oh oui, surtout là où on en a
trouvé la dernière fois, même si c'est l'année passée.
Et on guette la première
petite tâche jaune-orangée qu'accroupi on regarde bien et longtemps, dans les
yeux quoi. Vous savez pourquoi ? Oui, c'est ça. Pour mémoriser la couleur. Et
c'est vrai que, difficile à trouver, la première ramassée, on tombe tout de
suite sur les autres. Elles forment un cercle presque régulier qu'on détecte
sous les feuilles, du bout des yeux, avant de se relever doucement car
lorsqu'on le perd de vue, ce foutu cercle, il n'y a plus qu'à en chercher un
autre.
Comme il est donc beau ce
cercle, dans les rayons tremblotants du soleil au petit matin avec les légères
toiles d'araignées chargées de perles de rosée, telles de somptueux colliers
aux multiples rangs, mouvants à la moindre brise.
Quand la tâche est plus
claire, c'est un pied de mouton. On le ramasse quand même, tant pis s'il est un
peu plus dur et pas tout à fait aussi goûteux. Et puis, si on tombe sur des
"trompettes" ou sur un beau cèpe pas encore bouffé par les limaces,
eh bien, hop! Dans le panier avec les autres.
Le mieux c'est par la Grande
Saumière, de faire les allées un coup dans le zig et un autre dans le zag car
se faisant, on est obligé de repasser par l'allée et on ne risque pas de se
perdre. Encore que, parfois, il s'avère nécessaire d'envoyer des caravanes de
secours du côté d'Enfonvelle ou même de Jonvelle? Oui, oui! Ca c'est vu!
Quand on est bien dans ses
jambes, son dos, sa tête et que le panier, lentement s'alourdit, il arrive
parfois qu'on soit surpris par quelque chose qui passe là bas comme un éclair,
chevreuil ou sanglier, qu'on s'efforce d'entrevoir encore une fois avant de
bouger. Ouïch! FFFTT!
En tous cas, ce qui est sûr
c'est qu'on "sent" les endroits à champignons, jaunottes ou autres,
même les places à mauvais qu'il ne faut pas négliger car souvent, les bons s'y
trouvent mêlés, incognito pourrait-on dire.
Après une ou deux heures
d'une errance parfumée et bruissante on reprend le chemin du retour avec une
halte au charmant petit chalet que des bûcherons ont construit à un carrefour
de coupes. La porte en est toujours ouverte et on trouvait jusqu'à l'année
dernière un cahier; sorte de petit livre d'or, où chaque promeneur laissait
quelques mots pour remercier les "bâtisseurs" et les féliciter pour
leur initiative particulièrement appréciée en temps de pluie. Il a disparu ce
cahier. On ne saura jamais pourquoi et c'est bien dommage car ça ne gênait
vraiment personne sauf peut-être les vandales qui ne respectent rien!
Un jour, il sera remplacé
par un autre petit cahier. Souhaitons le pour le plus grand plaisir du passant,
solitaire ou accompagné, car la forêt, c'est bien connu, ça inspire toujours le
poêtes et les amoureux ... des girolles ou d'autres choses.

La pierre d'eau et le bassin

La pierre d'eau, chez les
"Tontards", comme dans tout le village d'ailleurs, c'était l'évier,
grand bloc de grès des Vosges taillé au burin et encastré lors de la
construction de la maison, dans le mur de la cuisine, côté rue.
Il n'y avait à l'époque ni
eau courante ni tout à l'égout et l'écoulement se faisait par un rainure
verticale pratiquée, à la fois à l'arrière de la pierre et dans le mur
lui-même, débouchant par une "goulotte" à quelques centimètres du
sol, dans la rue.
Pas de robinet non plus
puisque les canalisations d'amenée d'eau n'existaient pas. L'eau, il fallait la
"tirer" en face, à la fontaine de l'autre côté de la rue ...à
l'abreuvoir des chevaux qui en attendant leur tour d'être ferrrés par notre
voisin Amand, le maréchal-charron-tonnelier-menuisier, pouvaient ainsi
"boire un coup", un peu comme nous chez le coiffeur.
Bien sûr, on puisait pas l'eau
à même l'abreuvoir mais on la recueillait à son arrivée, juste au-dessus, d'où,
par un coude en bronze, elle coulait en permanence.
On en remplissait un grand
seau en zinc et il était lourd ce seu même vide! C'est pour dire! Il sonnait
comme une cloche quant on le posait sur les trois barreaux de fer encastrés
dans la pierre sous le jet de la fontaine.
Lourd, il l'était encore
bien plus une fois plein et comme j'étais trop petit ni assez fort non plus
pour le soulever par l'anse afin de la dégager de la fontaine et le poser par
terre, je le tirais à deux mains, comme je pouvais et le prenais, à bras le
corps si je peux dire. En général, je ratais mon coup et je me ramassais sur la
chemise, le pull, la culotte, au mieux la moitié du seau, au pire le seau tout
entier.
La grand-mère Emma ayant
fait l'expérience à différentes reprises de mon savoir faire en la matière,
préfèra par la suite se charger elle-même du seau plutôt que d'avoir à me
changer deux à trois fois par jour, déjà que, même sans m'occuper du seau ...
La pauvre, je lui en donnais du boulot!
Il y avait d'ailleurs deux
seaux, celui qu'on laissait sur la pierre d'eau et l'autre, la réserve, qu'on
plaçait en dessous, recouvert d'un linge pour le protèger de la poussière et
des mouches. en plein été, l'eau dans ce seau-là était toujours fraîche et pour
servir à boire, on utilisait une sorte de louche en laiton un peu plate, à
manche de laiton également et terminé en crochet; ce qui permettait de la
suspendre au rebord du seau. C'était ça, le bassin avec lequel tout le monde
depuis des générations probablement, buvait l'eau limpide. Plongé dans le seau,
dans l'ombre, car la minuscule fenêtre ne dispensait guère de lumière, il
brillait comme un petit soleil ce truc!
La pierre d'eau est restée
longtemps à la même place dans la maison qui a été rachetée par le voisin mais
la "goulotte" a disparue, la porte et la fenêtre aussi lorsque son
gendre a récemment fait refair le crépi.
Disparu aussi le bassin et
bien sûr les seaux. J'ai eu un jour l'occasion de racheter un de ces bassins,
en souvenir de l'autre mais il est moins brillant et il ne "parle"
pas, celui-là! C'est drôle mais je ne me souviens pas d'avoir jamais vu la
grand-mère le frotter, son bassin. Pourtant on l'aurait crû en or. Celui que
j'ai acheté et qui n'est pourtant pas neuf, verdit au bout de quelques heures.
Ce doit être dû à l'action du désoxydant qui après avoir avivé l'éclat du métal
le laisse retomber, plus moche qu'avant.
Par la "goulotte"
de la pierre d'eau, les garnements du village s'amusaient parfois à introduire
une mèche souffrée allumée discrètement à la tombée du jour. Je n'ai jamais
très bien compris à quoi pouvaient servir ces mèches, n'en ayant jamais utilisé
moi-même. Je crois savoi que ce devait être pour traiter l'intérieur des
tonneaux destinés à recevoir le vin de la vendange. A ce vin ! Presque noir
qu'il est ! J'en ai bu quelques fois avec le sourire ...
Toujours est-il que le feu
de la mèche attisé par le conduit formant cheminée balancait un nuage de fumée
de souffre plein la maison dont les habitants, toussant et crachant comme des
malheureux, n'avaient plus qu'à ouvrir portes et fenêtres, à moins que,
l'émission de fumée étant toujours précédée d'un grondement significatif dans
la canalisation, ils aient eu le temps d'obturer le trou de la pierre d'eau au
moyen d'une serpillère ou mieux encore, d'y balancer une partie de la réserve
d'eau toujours à disposition.
Marrants, hein ... les jeux
de la campagne à l'époque ? J'imagine le dialogue, vers 1900 entre le père Léon
et la grand-mère Emma, sous le cône de lumière de la lampe à pétrole, car même
bien plus tard, il n'y a jamais eu l'électricité dans la maison. Emma
prétendant que : "Mooon, c'machin là, c'est un truc du diable. Tout juste
bon à fout' le feu à la grange".
- "Emma, vous n'sentez
rien ?
- Ma foi si Léyon. J'crois
bien qu'on nous mèchés!
- Va falloir aérer. Ah, les
brigands!"
Et Emma, la tête bien prise
dans son bonnet de dentelle blanche, de se lever et d'ouvrir la porte sur la
rue et celle de la grange pour faire un appel d'air. Puis, de retour à table
d'où "Leyon" ... n'a lui, pas bougé, elle prend dans l'immense poche
de son jupon, sous le tablier, sa tabatière, y puise deux pincées de tabac en
poudre qu'elle aspire par chacune de ces narines et , la tabatière refermée
avec un petit claquement alourdi par l'usage, disparaît de nouveau dans la
grande poche d'où ressort un mouchoir quadrillé de gris et violet, grand comme
une nappe qui essuie le nez, les yeux, la bouche aussi puis disparait à son
tour, mouliné autour de la main.
Et le dialogue continue:
- "Leyon ?
- Oui Emma!
- Qu'est c'que j'vas vous
faire à souper c'soir?
- Fait moi donc
"une" oeuf. Ca ira bien!"
Pauvres mots, pauvres vies
mais c'étaient les leurs.
Refermons la porte
maintenant que la fumée est partie et ne les dérangeons pas.
Le poêle
C'est le nom qu'on donnait
et qu'on donne toujours d'ailleurs, en Lorraine et en Franche-Comté à la grande
pièce qui jouxte la salle commune laquelle est à la fois cuisine, salle à
manger, lieu de réunion etc... Cette pièce servait de chambre souvent pour
toute la famille qui s'y partageait quatre, cinq lits et parfois plus. Chez la
grand-mère Emma, il y en avait quatre.
C'était aussi la pièce où
l'on gardait les belles choses comme les meubles dont un joir quelqu'un a dit
qu'ils étaient de valeur. Ce qui était souvent vrai car venant des
"anciens" on leur portait presque une certaine vénération qui les
suivait d'une génération à l'autre. C'était le cas pour les maies ou pétrins à
pain, les grandes armoires et bien sûr, les grandes horloges dites comtoises au
rythme si lent dont il fallait remonter les poids de fonte et astiquer les
balanciers de cuivre ou de laiton.
Bref! C'est un endroit où on
n'entre pas comme dans un moulin, avec les pieds crottés ! Oh! Bien sûr ! Les
nouvelles constructions sont un peu différentes de ce qu'elles étaient au
XIXème siècle et le nom de "poêle" a tendance à disparaître, remplacé
par celui de "chambre du fond". Il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui
encore on se sert de cette pièce un peu comme étant le musée de la famille et
il n'est pas rare d'y trouver, sous un globe de verre, une couronne de mariée.
Mais pourquoi ce nom de poêle
(qui n'a rien à voir avec l'ustensile de cuisine)? C'est bien simple: lorsqu'il
faisait froid, très froid même, ce qui n'est pas rare dans nos régions, on
allumait le feu dans un poêle de faïence, décorée ou toute blanche, qui donnait
longtemps sa chaleur et qui, même éteint depuis des heures,
"dégourdissait" encore l'air glacé de ces maisons de plein pied
souvent humides et sans fondation, aux murs de soixante-quinze voire
quatre-vingt-dix centimètres d'épaisseur, montés en grès des Vosges, comme la cathédrale
de Strasbourg.

De la cuisine, une trappe donnait accès au
"fumoir", cavité pratiquée dans le conduit de fumée où l'on traitait,
à l'ancienne, jambon, lard et saucisses, à l'entrée de l'hiver qui marquait
aussi la fin de l'existence du cochon! Quelques fois l'accès au fumoir se
faisait directement derrière le poêle de faïence par une sorte de guichet
donnant sur la cuisine où se raccordait aussi le tuyau de la cuisinière,
toujours alimentée en bois. D'autres fois encore, le "fumoir" se
trouvait au grenier et on y accédait depuis la grange par une grande échelle
mais dans tous les cas, le conduit final de sortie de la fumée était unique et
il n'y avait qu'une seule cheminée sur le toit de la maison. C'est peut-être de
cette unicité de cheminée et donc de feu que longtemps on a estimé la
population d'un village à un feu par famille.
Dans le "poêle" en cet été de 1938,
celui des dernières vacances avant la tourmente qui dispersé toute la famille,
nous étions tous ensemble chez la grand-mère où nous couchions à sept ... Dans
la même pièce, dans seulement quatre lits et au milieu des rires. Le pire, et
ça devenait du délire, c'est quand il pleuvait au milieu de la nuit car le toit
de la vieille maison avait tellement de trous, de "gouttières", que
la flotte traversait le plafond de bois de la chambre et "gouttait"
un peu partout. A tel point que la grand-mère, ma mère et ma tante en chemises
de nuit couraient toutes les trois, de ci, de là, répartissant sous les coulées
d'eau tout ce qui leur tombait sous la main, seaux, cuvettes, saladiers, bols
etc ... A nous les gosses qu'on obligeait à rester au lit "pour ne pas
gêner" on donnait à chacun un parapluie! J'aime autant vous dire que ces
nuits-là on ne dormait pas beaucoup chez les "Tontards"; mais
qu'est-ce qu'on pouvait rire! Après plusieurs séances de cette facture mon père
a fini par faire exécuter, à notre grand regret à nous, les travaux de
réfection du toit.
Chaque matin, la grand-mère se levait la
première, rajustant son bonnet de dentelle, pour rallumer le feu, faire le café
et chauffer le lait. Avec mes cousines nous guettions, les yeux mi-clos, son
premier geste qui était, dès qu'elle posait le pied par terre, d'ouvrir la
porte de la vieille armoire qui grinçait comme j'imagine, les ponts-levis de
jadis, d'en sortir la "topette" de mirabelle et de s'en envoyer une
gorgée, jamais deux. Puis elle rebouchait le flacon, le rangeait et faisait de
nouveau grincer la porte en la refermant. Alors dans le froid du petit matin,
la grand-mère sortie, le parfum de la mirabelle se répandait dans la pièce.
J'ai retrouvé la "topette" mais
malheureusement, elle a été cassée depuis; c'était une petite carafe faite d'un
verre bizarre, tout léger et chaque fois que je la prenait en main son contact
presque chaud faisait renaître dans ma mémoire la silhouette de la grand-mère
Emma dans sa grande chemise blanche, son bonnet un peu de traviole et
j'entendais le "NNNIIIII" de l'armoire, le "PLOFF" du
bouchon et le "GLOU", un seul, de sa gorgée de "goutte".
C'est drôle comme avec le recul du temps les
choses prennent, ou perdent, de l'importance. Par exemple, l'odeur de la lampe
à pétrole qui fumait quand la mèche était trop longue ou charbonneuse, cette
odeur qu'il me semble parfois sentir à nouveau.
Il était fréquent que le soir, seul avec la
grand-mère, après avoir soupé, elle me servait dans un bol une demie louche de
crème fraîche et trois cuillerées de confitures de fraises. Je
"touillais" le tout et , j'avais dix ans, les yeux fixés sur la
petite flamme de la lampe, sans regarder ma cuillère, je me régalais, surveillé
du coin de l'œil par ma grand-mère, qui s'amusait de me voir faire. C'est
peut-être à cause de cela que maintenant ....Le grand-père que je suis devenu
se fait, en cachette quand tout le monde est couché et la TV éteinte, un petit
dessert comme il y a soixante ans et je sens l'odeur de la lampe à pétrole où
du moins je crois la sentir.
Une autre odeur dont je me souviens bien aussi
est celle des briques chauffées dans le four de la cuisinière puis enveloppées
dans un journal et enfin enfouies au fond du lit les jours où, dans le
"poêle", il faisait trop froid. Vicieusement du bout de mes orteils,
j'essayais de défaire un coin du paquet ... pour le plaisir de me brûler un peu
les doigts de pieds.
Non, je vous jure! Il y en a qui ne savent
plus quoi inventer pour se distraire avant de dormir! Ah, ces jeunes!
Le village au crépuscule

En été, avant d'aller se
coucher, il y avait dans le village du temps de mes oncles comme du mien
d'ailleurs, une curiosité, sans vice pourtant, manifestée par tous les
garnements qui était d'aller regarder ... les "vieux" se déshabiller
pour se mettre au lit.
Je l'ai fait, comme les
autres bien sûr, et maintenant je trouve celà parfaitement débile mais sur le
coup ...
Il faut vous dire qu'chez
nous, à la campagne, ousqu'on est pas riche, on n'ferme pas souvent les volets,
les persiennes et puis y en a pas partout ... et bien sûr, c'est tentant de
jeter un oeil dans une pièce éclairée, même si elle ne l'est que faiblement,
lorsqu'on est dans le noir, invisible.
En bordure du Paquis, sorte
de champ communal, proprièté banalisée comme d'ailleurs le bois qui lui fait
suite, il y avait quelques maisons, plus nombreuses maintenant que l'on
construit plus facilement. En face de l'une d'elles, le pré étant légèrement
plus haut, à plat ventre dans l'herbe, on avait une vue plongeante dans
certaines chambres en contrebas.
Je me souviens d'un couple,
dont cependant j'ai perdu le nom, de personnes agées qui confiantes dans leur
intimité, se dévêtaient tranquilement ensemble, et de nous qui nous étouffions
de rire quand nous apercevions le grand-père en caleçons longs et la grand-mère
en jupons! Que nous étions bêtes et comme celà paraît ridicule à présent!
Un autre jeu consistait à se
partager en deux groupes, l'un devait se cacher et l'autre devait le trouver,
une sorte de cache-cache mais en groupe, et ceux qui étaient découverts
aidaient à chercher les autres, toutes les astuces étant permises. Pourtant au
bout de très peu de temps, il y avait beaucoup plus de chercheurs que de
cherchés.
A dix ans, je ne trouvais
pas malice à tout celà mais les plus grands, eux s'arrangeaient toujours pour
faire équipe avec une fille... tant qu'à faire! Marc, le fils d'un voisin,
était un grand, lui. Il avait bien dix sept ou dix huit ans et ma cousine
germaine aussi. Nous faisions équipe ensemble car ils n'arrivaient pas à me
décramponner. Il advint qu'un soir, sur le point d'être découverts, talonnés
par les "chercheurs" et n'ayant plus le temps de nous cacher
ailleurs, nous nous sommes tous les trois blottis dans le lit de Marc avec nos
gaudasses boueuses que nous n'avions pas eu le temps de retirer. Je crois que
Marie, la mère de Marc, n'a pas du apprécier notre initiative en voyant l'état
du lit le lendemain mais nous, enfin, eux surtout, avions bien rigolé.

Une autre image du
crépuscule est celle des parlottes avec le voisins du quartier sur le pas de la
porte de l'un ou de l'autre jusque parfois assez tard. En général, chacun y
allait de sa petite histoire qu'à la longue les autres connaissaient aussi,
bien sûr, mais que par amitié et politesse ils laissaient "finir" de
raconter. Presque toujours, c'étaient des souvenirs relatifs aux
"vieux" du village dont certains vivaient encore à l'époque ou sur un
fait particulier qui avait attiré l'attention du conteur. J'y ai même appris
des trucs sur mes grands parents que j'ignorais complètement.
Tout celà c'était avant que
la TV n'envahisse tous les foyers car depuis, même en plein été et dès sept
heures du soir, les rues sont vides et les portes closes.
Alors dans le ciel qui
lentement s'assombrit, il n'y a plus que les chauve-souris qui se poursuivent
au-dessus des toits de leur vol saccadé, silencieux et presque inquiétant.
Joueraient-elles aussi à "cachette" ces bestioles?
J'ai un jour réalisé un
petit film super 8 sur le village et ayant besoin d'un plan panoramique pour
clore une séquence, je suis monté, pour la première fois de ma vie, dans le
clocher de l'église. A vingt mètres du sol, ma vue à travers l'objectif, portait
très loin avec le soleil et j'ai revu, comme çà, tout d'un coup, tous les coins
oubliés par ma mémoire hésitante où nous nous cachions jadis.
Celà m'a fait un drôle
d'effet de parcourir ainsi, du bout des yeux, tous les chemins à travers
champs, vers le bois, vers l'usine...
L'usine! Ah! Que de fois
j'en ai rasé les murs en allant à la pêche, gamin d'abord puis, plus tard avec
mes fils. Dangereux? Non! On ne peut pas dire mais difficile, surtoit avec la gaule
tendue dans une main, un doigt pressant l'hameçon sur le bambou et dans l'autre
le panier ou le sac de pêche contenant tout le bazar qu'on y fourre
habituellement, avec aux pieds les bottes de caoutchouc et l'herbe mouillée de
la berge s'inclinant vicieusement vers la Saône... comme je ne voulais rien
lâcher... ZZIIIP! PLOUF! et M....
Le boucher de Chatillon

Il n'y a pas si longtemps
plusieurs commerces exercaient leurs activités dans le village, il n'en reste
que deux, le boulanger et le boucher.
Le café de la Poste, dernier
des trois qui existaient encore à la Libération, a fermé ses portes, son
billard et ses tables de belote en juin dernier au grand regret des habitués
après plus d'un siècle et demi de fonctionnement.
Les trois épiceries ont
elles, disparues depuis longtemps et la fromagerie a fermé ses volets voici
deux ou trois ans. De même le beau magasin de vêtements, agence Lafont, où l'on
trouvait des chemises de bûcheron allant jusqu'à la taille 50 et au-delà avec
des "pannets" très impressionnants, a liquidé ses stocks et cessé son
activité. C'est le drame que connaissent bien des campagnes quelle que soit la
région concernée et auquel, malheureusement, on voit pas de solution.
Chez nous restent donc le
boulanger qui sert le pain, les patisseries et les confiseries à tout le
village mais aussi à tous ceux des environs où son klaxon rallie chaque matin
les clients qui le guettent. Bien sûr, ici aussi des commercants itinérants
passent assez régulièrement ce qui rend bien service mais malgré leur
compétence et leur gentillesse ce n'est quand même plus "comme
avant".
Et puis, il y a le boucher
qui fournit viandes, volailles, charcuteries et conserves et qui livre
également aux environs dans son beau camion frigo blanc aux lettres rouges bien
connu, comme le fait le boulanger. Mais Robert, mon copain aux moustaches
impériales, fait aussi les repas pour les collectivités, mariages, associations
et fêtes locales à la plus grande satisfaction des organisateurs ainsi
déchargés de bien des problèmes.
Lui, je le connais depuis
bien des années comme j'ai bien connu son père, un bien brave homme ce Joseph
qui a fait marcher la boutique pour la mettre à son nom. L'ancien propriétaire,
un Robert, lui-aussi, fondateur de la boucherie je crois, était devenu par
mariage un mien cousin, issu de germain comme on dit et à l'époque, avant la
"dernière", il abattait encore sur place dans l'atelier, porcs, veaux
et moutons mais pas les grosses bêtes.
Quand c'était un mouton, il
m'appelait par dessus la route séparant la boucherie de la maison de ma
grand-mère Emma, afin de venir l'aider pour le décharger du dépouillage car la
peau était alors bien commercialisée. Cette peau se détachait mieux après un
"gonflage" à l'aide d'une pompe à pied branchée sur une patte et une
répartition de l'air insufflé par des coups de bâton répétés tout le long des
flans de la bestiole.
Souvent le matin, je
courrais en pyjamas et pantoufles pour "faire mon ouvrage" et il y
avait parfois dispute avec ma cousine Georgette, dit Gleglette, qui elle aussi
voulait aider mais préferait "pomper" plutôt que
"bastonner", alors on permuttait, une fois c'était elle et l'autre
moi. Quand la peau était bien détacheée, pendue ausx esses de l'atelier venait
alors la découpe de la viande et là; on faisait tous les deux un pas en arrière
à cause du sang qui giclait toujours un peu trop loin et nous impressionnait.
Pour le cochon, Robert
n'avait pas besoin de nous appeler car de loin on entendait les hurlements
stridents du "condamné" arraché à sa cage de transport puis saigné
dans les règles de l'art par le Maître des lieux parfois aidé par de grands
costauds. Là, il n'y avait pas de peau à enlever mais des poils à brûler avec
une torche de paille enflammée puis à râcler avec un couteau en faisant bien
attention de ne pas entailler la peau, ce qui a bien du arriver quelque fois.
Des seaux d'eau bouillante
achevaient de nettoyer les pièces qui, proprement débitées allaient décorer le
magasin où la cousine, l'autre, Yvonne, la femme de Robert, opérait comme le
fait Josette maintenant et comme avant elle le faisait Hélène au temps de
Joseph. Les enfants, bien que toujours un peu effrayés par la tête du cochon
posée sur un plateau aimaient bien faire "les courses avec maman"
chez le boucher car Joseph les gratifiaient chaque fois d'une tranche de
saucisson qu'ils préfèraient à un bonbon.
Je me souviens même d'un
jour où, revenant de la pêche et ayant, "par hasard" attrapé un
brochet dan sla Saône, j'ai tenu à en connaître le poids et tout naturellement
en passant devant la boucherie, j'ai demandé à Hélène de le peser... Deux kilos
deux cent cinquante qu'il faisait, le truc! Et Hélène de s'extasier :
-"Ah! Qu'il est beau!
Comme "mes hommes" aimeraient en attraper un comme ça de temps en
temps, mais ils n'ont jamais le temps d'aller à la pêche! Et dire que moi
j'adore le poisson!"
Alors tous les deux on a
réfléchi; moi de mon côté, le poisson ne me manquait pas et du sien c'était
l'inverse. Alors on a fait un échange: le brochet, dont j'ai quand même
récupéré la tête pour la naturaliser, contre un beau morceau de lard fumé et
triomphalement, j'ai ramené "ma pêche" dans la filoche à la maison où
ma femme et mes enfants s'en sont bien régalés car vous connaissez
l'expression:
-"Qui c'est qu't'aime
le pls, ton père ou ta mère ?
- Moi, j'aime mieux l'lard
!"
La pêche à la ligne avec Cocaille
Quand on voit l'ahurissant arsenal
présenté par les fabricands et marchands d'articles de pêche , on se demande
comment on a pu faire pour prendre du poisson avant et comment il pourra encore
en rester à pêcher demain.
Pendant les quelques années
qui ont précédées la dernière guerre, à chaque séjour au village, je ne
manquais jamais l'occasion d'aller à la pêche avec Cocaille.
Cocaille c'était le
sobriquet que les gars du pays avaient donné, allez savoir pourquoi, à mon
oncle Arthur, le frère de ma mère.
"- Cocaille! Sautes
dans la paille!" qu'ils disaient dans leur enfance commune. Il devait bien
y avoir une raison mais je ne l'ai jamais connue. Nous, en tout cas, nous
l'avons toujours appellé "Tutur" çà au moins, c'est clair!
Le pauvre! Je suis sûr que bien
souvent, il a du regretter de me voir ainsi coller à lui, à emmêler ma ligne, à
l'accrocher dans les branches ou dans les calebasses, c'est comme ça qu'on
appelle les nénuphars chez moi. Parfois, quand par miracle, j'étais tranquille,
pas accroché, pas emmêlé, hypocritement, sur la pointe des pieds, il
s'éloignait et enfin, pouvait pêcher "pour lui" calmement. Mais ça ne
durait jamais bien longtemps car n'attrapant rien, je finissais toujours par le
rejoindre en chouinant.
Avec ma gaule à trois brins
je ne pouvais pas lancer ma "nagette" aussi loin que la sienne mais
sa patience aidant, il me placait ma ligne et mettait la sienne un peu plus
loin. Plusieurs fois, il m'est arrivé après avoir poussé un grand cri de joie
lorsqu'un goujon suicidaire s'était pris à mon hameçon - ben oui, ça arrivait
quand même - de faire une "lippe" pas possible quand mon Tonton me le
prenait des mains avant qu'il ne soit complètement écrabouillé et l'accrochait
à sa ligne à lui, montée en conséquence.

Je sais bien tout ce que
celà peut avoir d'irréel de nos jours, d'incroyable même, mais c'est vrai, je
l'affirme: Il lui est arrivé d'attraper ainsi un brochet ou une grosse perche,
là à un mètre de moi et pas qu'une seule fois! Malgré le bazar que je faisais.
son poisson, sur l'herbe, il restait un moment à le regarder, on aurait presque
dit qu'il lui parlait, comme pour se faire pardonner, avant de le mettre dans
sa musette. Bien sûr, m'imaginant qu'il y avait un "truc" qu'il ne
m'avait pas dit ou que son endroit était meilleur que le mien, je m'empressais
de foutre ma ligne où était la sienne quelques secondes avant et ...je
n'attrapais rien de plus.
Quelquefois, on allait
"au chevesne" ou "au barbillon" et là, je dois dire que de
moi-même, je m'éloignais. Oh! Pas parce que j'avais décidé de ne pas gêner mais
parceque Tutur pêchait "au sang" en amorçant avec un mélange de sang,
donné par le boucher et de bouse de vache qu'il puisait dans un vieux seau de
fer blanc et qu'il lancait avec une vieille louche ou une planchette, en amont,
dans le courant. Il pêchait alors dans le nuage qui lentement s'éffilochait et
souvent la touche se produisait en "fin de coulée". Ca marchait assez
bien mais dégouté comme je l'étais, je ne m'intéressais pas autant à ces prises
là, tandis que le brochet, là sous mon nez!... Ah la la !
Quand il faisit très chaud
on essayait la "volante" en remplacant la ligne avec plombs et
bagette par un simple crin sur l'hameçon duquel il fallait accrocher sans la
blesser, S.V.P. , une petite sauterelle. Il fallait alors poser la bestiole
tout doucement dans les espaces libres, entre les calebasses. Je le voyais
faire, je savais comment il fallait s'y prendre, eh bien ... Je n'ai jamais pu
attraper un poisson ainsi car ma sauterelle était déjà bouffée lorsque je
ferrais et je ratais tout et Tutur de s'écrier :
-"Tous dans le poignet,
Pierrot, comme ça, nom de d'la! MMMOOONNN!"
Je lisais dans son oeil
gauche, car il avait perdu l'autre en 18 du côté de Verdun, sa vive
désapprobation et je baissais la tête. Il repartait alors vers sa ligne, les
bras écarté, en signe d'impuissance devant tant de fatale inconscience de la
part de son neveu.
Eh bien oui! Il aurait fallu
ferrer plus tôt, en souplesse, et pour celà être plus attentif, plus concentré
- rassurez-vous, je me suis amélioré depuis - Mais que voulez-vous ! A dix ans,
on ne peut pas rester insensible au vol d'un martin pêcheur ou aux évolutions
d'un couple de libellules autour d'un roseau frémissant sous la brise.
Attentif, par contre, je
l'étais pendant les séances d'épervier. Ah! Qu'il était joli l'envol de cette
nappe plombée! Elle retombait telle une grande corolle vite disparue, à la
surface sombre de l'eau à peine troublée. C'était ensuite le tremblant retrait
du filet ramené avec précautions - aussi avec des bouts de branches - avec la
longue corde "qu'il ne fallait jamais attacher à son poignet". Le
tout suivi par les exclamations joyeuses à la vue des beaux barbeaux gigotant
entre les mailles. Il n'y avait guère que pour le "tramail" à poser
au crépuscule qu'on m'envoyait "dinguer", par contre, pour les
"lignettes", dont je ne dirais rien de plus, j'aimais bien aussi.
Une fois, il y eut même un
festival de pêche aux vairons! Tout le monde s'y est mis! Le Tonton, ma mère,
mon père, ma tante et mes cousines et on a ramené un plein seau de ces petits
poissons d'argent que la grand-mère Emma, après leur avoir tout simplement
pressé sur le ventre pour les vider, a fait frire dans une grande poële avec des
oeufs, comme une omelette. C'était en juillet 38, les dernières vacances
insousciantes et heureuses.
Le village se trouvant
pendant l'occupation en zone interdite, seul Tutur, à l'époque employé à la
SNCF a pu y retourner avec son laisser-passer. Y-a-t'il pêché? Je ne le sais
pas. Pour moi, en raison de circonstances bien involontaires, je n'ai pu y
revenir que vingt ans plus tard avec ma famille.
Sur le bord de la rivière là
où Tutur prenait des brochets quand moi je n'attrapais que des goujons, j'ai passé
mon temps à démêler et décrocher les lignes de mes deux fils à qui j'ai raconté
l'histoire et qui voulaient absolument voir où celà s'était passé. Tou comme
moi, trente ans plus tôt, ils ont râlé comme des voleurs quand je leur ai piqué
le petit "truc" qu"ils avaient réussi à sortir de l'eau pour
l'accrocher à ma ligne, exactement comme l'avait fait mon Tonton.
Mais il devait y avoir un
petit quelque chose de magique car là, je n'ai jamais attrapé de brochet!
J'ai encore du faire une
erreur !
Reflets et Réflexions ... sur des ruines
du haut de son clocher

Du haut de son clocher,
j'ai revu mon village
Je l'avais cru petit mais
à cette altitude
Il m'a paru plus grand et
son histoire plus rude
Soulignée si souvent par
tant d'actions sauvages.
J'ai revu ces maisons
jadis si opulentes
Ruinées plusieurs fois par
des meutes hurlantes
Au pillage envoyées par
des princes stupides
Peu soucieux des ravages
mais amoureux du vide.
Quand tout était brisé,
brûlé, anéanti
Bourgogne s'en allait,
Lorraine revenait
On changeait les pendus et
puis on rebrûlait
Les décombres fumants du
village aplati
Lorsqu'après les Suèdois
vint la Peste en surplus
Chassés de tous côtés dans
les bois il fallut
Pendant plus d'une année
comme bêtes se cacher
Pour qu'enfin de l'église
on revoit le clocher
Du roi point de salut, on
n'en attendait guère
Celui-là comme les autres
avait d'autres soucis
Cramponné à son trône là
bas aux Tuileries
Il n'a même jamais sû
qu'ici règnait la guerre.
La terre tant mouillée de
sueur et de larmes
Refleurit un beau jour, on
ne sait par quel charme.
Mars s'était endormi car
Cérès le fit taire
La peur enfin partie on
pouvait tout refaire.
Seules les vieilles
pierres dans un parfum de sauge
Menthe et persil mêlés qui
saoule les lézards
Pourraient encore parler
de l'accent des houzards
Déferlant comme vagues
sous le soleil des Vosges
Des villages martyrs il y
en eut bien d'autres
Leur souvenir est proche
et vous avez le vôtre
Je doute cependant qu'ils
furent aussi broyés
Que le fut celui-ci dans
les siècles passés.
Les faits sont peu connus
et ces temps trop anciens
Pour qu'aujourd'hui encore
ils émeuvent quelqu'un
Saura-t'on dans cent ans
évoquer Oradour?
Dans un monde abruti,
indifférent et sourd.
Les toits du village
fument en ce doux soir d'automne
La journée est finie et la
vallée s'endort.
Une clanche qui claque au
loin, un aboiement sonore
Et les fleurs du jardin
dans l'ombre qui en frissonnent.
Alors je me suis assis sur
la bordure de pierre
qui domine le vallon tout
seul, tranquille.
J'ai relevé le col de mon
blouson,
Baissé la tête, fermé les
yeux ...
... et je me suis souvenu.
Pierre "Tontard"
mis en forme par J-P. HOFSTETTER (15/12/1998)