MOHOLY-NAGY LÁSZLÓ (1895-1946)

Peintre, sculpteur, photographe et " photo-monteur ", cinéaste, scénographe, architecte d’intérieur et designer, graphiste et typographe, Moholy-Nagy est avant tout un théoricien de l’art et un brillant pédagogue.

Né en 1895 à Bácsborsod en Hongrie, Moholy-Nagy participe à la Première Guerre mondiale dans les rangs de l’armée austro-hongroise. Blessé, il réalise ses premiers dessins à l’hôpital, dans un style noir et oppressant proche de l’expressionnisme. En 1919, Moholy, marxiste engagé, participe au groupe MA (Aujourd’hui), mouvement d’avant-garde révolutionnaire qui publie à Vienne une revue du même nom. Après la défaite de la République soviétique de Hongrie, Moholy émigre à Berlin où il fréquente les cercles d’avant-garde. Il y rencontre les dadaïstes berlinois, se lie d’amitié avec Kurt Schwitters, découvre et étudie l’art russe issu de la révolution, en particulier le suprématisme et le constructivisme. En 1921, il rencontre Theo Van Doesburg qui publie dans De Stijl  le Manifeste de l’art élémentariste  que Moholy signe avec Raoul Hausmann, Hans Arp et Ivan Puni. La personnalité de Moholy, enthousiaste et ouverte aux idées nouvelles, et son refus de toute classification des mouvements artistiques l’amènent à utiliser l’expérience de ses contemporains et à tenter d’en faire la synthèse théorique. Cette attitude, peu respectueuse de la propriété intellectuelle, lui vaudra d’être accusé de plagiat (de la part d’El Lissitzky principalement).

Au carrefour du suprématisme, de Dada et du constructivisme, la pensée de Moholy-Nagy, complexe et prolixe, peut se résumer en quatre thèses fondamentales. 1. L’art doit être productif . Dans un monde hautement industriel qui soumet l’individu à l’esclavage de la machine, l’art doit abandonner toute fonction de représentation (reproduction) pour, au contraire, produire de nouvelles structures, proposer de nouvelles expériences de perception et donc contribuer à l’éducation des individus afin qu’ils maîtrisent leur milieu. 2. L’œuvre d’art est le produit d’une expérience  par laquelle l’artiste d’abord, le spectateur ensuite vont découvrir, parfois a posteriori, de nouvelles structures entre les éléments qui la constituent. Or la lumière qui rend visibles les éléments a un pouvoir structurant. Expérimenter de nouvelles structures signifie alors travailler sur la lumière. En conséquence, toute œuvre d’art est avant tout une modulation de lumière. Le lieu privilégié de cette expérimentation est bien sûr la photographie, en particulier le photogramme, image réalisée en laboratoire, sans appareil, par simple exposition d’objets placés directement sur le papier sensible. 3. L’artiste est un exécutant anonyme  dont l’intervention est limitée au contrôle mental du processus de production, lequel peut être parfaitement automatisé. En 1922, Moholy expose trois " tableaux téléphonés " réalisés sur plaque émaillée par un technicien auquel Moholy a communiqué, par téléphone, toutes les indications nécessaires à leur réalisation. 4. Le spectateur participe activement à l’œuvre . Moholy ira jusqu’au bout de cette idée en créant, en 1935, un Space Modulator , surface de zinc perforée et piquée d’épingles déplaçables selon le bon vouloir du spectateur.

La rencontre entre Moholy-Nagy et Lucia Schültz, en 1922, est déterminante. Lucia, photographe née à Prague, lui apporte la rigueur théorique qui lui fait souvent défaut et, surtout, lui fait découvrir la photographie et le photogramme qui occuperont Moholy-Nagy durant une décennie. Les photographies, qu’il réalise surtout en voyage, naissent du " regard neuf " qu’il porte sur le monde : un tuyau de béton étayé par deux pieux de bois croisés devient, dans l’image, un cercle barré d’une croix. La plupart de ses photographies sont prises d’un point de vue nouveau, souvent élevé et en plongée (jusqu’à la verticale) qui lui permet d’épurer la forme des objets et de découvrir entre eux des rapports inopinés qu’il ne constate parfois qu’après la prise de vue, alors qu’il a déjà l’image dans les mains. À la différence des " rayogrammes " de Man Ray, les objets qui composent les photogrammes de Moholy-Nagy (passoires, grilles, bobines, spirales) sont rendus méconnaissables.

En 1923, Walter Gropius invite Moholy-Nagy à reprendre le cours de Johannes Itten au Bauhaus de Weimar et à diriger l’atelier métal. C’est là que Moholy établit les grandes lignes de sa pédagogie. En 1924, il publie Malerei. Fotografie. Film  (trad. franç. Peinture, photographie, film , éd. Jacqueline Chambon, 1993), son premier ouvrage théorique, et commence à travailler sur la transparence. En 1925, le Bauhaus déménage à Dessau. Moholy-Nagy et Gropius entreprennent la publication des fameux Bauhausbücher  (écrits de Klee, Kandinsky, Mondrian, Van Doesburg, Malevitch, Gleize et enfin Gropius et Moholy eux-mêmes).

Moholy-Nagy quitte le Bauhaus en 1928 et entreprend une carrière de scénographe à l’Opéra national de Berlin puis au théâtre de Piscator. Il fait de la typographie, met en scène l’exposition Film und Foto  (Stuttgart, 1929) où il expose plus de quatre-vingts photos, crée des stands dans des foires industrielles. En 1930, il achève son œuvre principale, commencée en 1922, qui est aussi la clé de sa théorie : le Licht-Raum-Modulator  (Modulateur espace-lumière ). Il s’agit d’une sculpture cinétique en métal et en verre qui peut donner les effets lumineux les plus variés. Moholy l’a conçu littéralement comme un instrument dont il dit lui-même qu’il l’a souvent utilisé pour créer d’autres œuvres.

Puisque l’apparence des objets se transforme avec la lumière autant qu’avec leur mouvement, il est logique que Moholy-Nagy ait été tenté par l’art qui associe intimement ces deux phénomènes : le cinéma. En 1921, il avait écrit le scénario d’un film non réalisé Dynamik der Grosstadt , film expérimental se situant entre le Berlin, symphonie d’une grande ville  de Richter et L’Homme à la caméra  de Vertov. Après Berliner Stilleben  en 1926 et Marseille, Vieux Port  (1929), il filme les multiples possibilités d’ombres et de lumière de son Modulateur espace-lumière  (Lichtspiel Schwarz-Weiss-Grau , Jeu de lumière noir blanc gris, 1930). Au total, Moholy-Nagy réalisera une dizaine de films.

En 1933, l’arrivée des nazis au pouvoir le contraint à émigrer pour la seconde fois, d’abord à Amsterdam où il travaille sur le film et la photo en couleurs, ensuite à Londres. Il expérimente de nouveaux matériaux et réalise des tableaux transparents sur rhodoïd et les perfore pour obtenir des effets d’ombres et de couleurs. En 1937, par l’entremise de Gropius, on lui propose la direction du New Bauhaus de Chicago. Mais l’école ferme dès 1938 et Moholy-Nagy fonde alors la School of Design. Après 1940, il réalise encore des sculptures en Plexiglas chauffé et déformé, qu’il intitule à nouveau Space Modulator . En 1944, il prend la nationalité américaine. Atteint de la leucémie, il écrit son dernier ouvrage théorique, Vision in Motion , synthèse de sa théorie de la perception, de son enseignement et de sa philosophie sociale. L’ouvrage paraîtra en 1947, un an après sa mort.

Deux monographies importantes sur Moholy-Nagy sont dues à la plume de ses deux épouses, Lucia (en 1972) et Sybil (en 1950). On se référera utilement au livre d’Andreas Haus, Moholy-Nagy, Fotos und Fotogramme  (Munich, 1978 ; trad. franç., Chêne, Paris, 1979) ainsi qu’à l’ouvrage très complet de Krisztina Passuth, Moholy-Nagy  (Budapest, 1982 ; trad. franç., Flammarion, Paris, 1984).