Lazare CARNOT, de la Bourgogne au Nord:

"L'Organisateur de la Victoire"



en arrivant sur la place, à Nolay...

Il y a au moins trois Carnot  célèbres, tous de la même famille (voir la "dynastie Carnot" sur Wikipedia): un président de la République assassiné, neveu d'un physicien  précurseur de la Thermodynamique, lui même fils de celui à qui  cette page veut rendre l'hommage qu'il mérite. Car en ce Carnot là, il y a au moins trois talents, dont chacun aurait suffi à le rendre célèbre, puisqu'il fut ingénieur, mathématicien -ce qui lui vaut d'être ici honoré- et, c'est ce que l'on apprenait jadis à l'École Primaire, le membre du Comité de Salut Public à qui la jeune République Française dut de ne pas périr étouffée par la coalition des monarchies d'Europe.

La statue de sa ville natale est l'œuvre du sculpteur Jules Roulleau (1882); avec ses codes du XIX-ème siècle, elle met bien en évidence la dualité homme de science (le compas)/ homme d'action (la carte, présumée d'opérations miltaires).

Voir le détail de la main...

De Nolay au Comité de Salut Public... et aux frontières du Nord 

Lazare CARNOT  (1753-1823) est né à Nolay, en Bourgogne, non loin de Beaune. La maison familiale n'a pas tellement changé, si l'on compare la photo d'aujourd'hui à une gravure ancienne:


Photo du  Mathouriste  (2007) / Dessin disponible sur le site Gallica de la BNF

Il fait des études chez les Oratoriens d'Autun, puis fréquente l'École du Génie de Mézières (1771-1773) où il reçoit l'enseignement de Gaspard Monge. Sorti lieutenant, il est affecté dans diverses places fortes du Pas-de-Calais, où il ne connait aucun avancement en raison de sa naissance modeste. Épris de littérature et de poésie, c'est par ce biais qu'il rencontre Robespierre, à l'Académie d'Arras. On ne s'étonnera donc pas qu'il ait adhéré d'emblée aux idées de la Révolution, et qu'on le retrouve représentant du Pas-de-Calais à l'Assemblée Législative (1791), où il s'occupe déjà de question d'Instruction Publique et d'Organisation des Armées, puis à la Convention (1792). Il siège quelque temps avec la Plaine, mais rejoint assez vite les Montagnards, vote la mort de Louis XVI. Il est l'un des grands artisans de la Levée en Masse de 300000 hommes et multiplie les tournées d'inspection aux Armées; ainsi, il réorganise l'armée du Nord après la trahison (Avril 1793) du général Dumouriez, le vainqueur de Valmy.

Ses réussites lui valent d'entrer au  Comité de Salut Public le 14 Août 1793. Il y restera jusqu'à sa dissolution en 1795, et en sera le seul membre à faire partie du Directoire.Un mathématicien doublé d'un ingénieur, ça sait organiser! Il est celui qui centralise toutes les décisions militaires, fonde et fait équiper les quatorze Armées de la République, nomme des officiers jeunes et compétents sur le seul critère de leur mérite. Et cela fonctionne.

 
1882 : hommage d'abord à l'homme d'action...


La Victoire, près de son épaule droite, comme guide et inspiratrice...

Ses conceptions militaires sont essentiellement défensives; il n'est pas pour rien un admirateur de Vauban dont il a écrit un éloge remarqué en 1784 : on ne fait pas la guerre par plaisir ou soif de conquêtes, on la fait pour défendre la "Patrie en Danger"; il faut économiser au maximum les vies humaines... Son tempérament d'ingénieur le pousse naturellement vers les nouvelles technologies: il est le premier ministre de la Guerre au monde à concevoir... une armée de l'Air! Impressionné par l'expérience des frères Montgolfier en 1784, il fonde en Octobre 1794 l'École Nationale d'Aérostation, deux compagnies disposant chacune de 4 ballons. Une idée dont la phasse d'expérimentation remonte deux ans en arrière, avec une première utilisation sur le champ de bataille le 2 Juin 1794, près de Charleroi, et une deuxième, célèbre et décisive par la supériorité qu'elle confère aux Français dans l'observation, à la bataille de Fleurus (26 Juin 1794).

L'Entreprenant, ballon de l'Armée Française à la bataille de Fleurus (source de l'image: Wikipedia)

Il ne reste pas dans la quiétude (relative, à cette époque...) d'un bureau parisien. Qu'un général (Gratien) recule sur le champ de bataille, et le voici qui se rend sur place pour reprendre les choses en main. C'est ainsi que le 16 Octobre 1793, il est avec Jourdan et Duquesnoy à la tête de l'armée qui bat les Autrichiens du prince de Saxe-Cobourg  près de Maubeuge, à Wattignies, depuis nommée Wattignies-la-Victoire. Un monument célèbre à Maubeuge, près de la Porte de Mons, cette victoire que Napoléon considérait comme la plus importante de la Révolution.


le monument de Maubeuge, de gauche à droite: Duquesnoy, , Carnot, Jourdan.

Ce groupe statuaire, œuvre du sculpteur Léon Fagel, a été inauguré en 1893, à l'occasion du centenaire de la bataille, par... le Président Sadi Carnot, petit-fils du héros.
À Wattignies, une simple colonne, également érigée en 1893, évoque la bataille; le nom de Carnot est gravé sur une des faces (celui de Jourdan figure du côté opposé).


le monument de Wattignies-la-Victoire

Sur cet évènement spécifiquement, on trouvera beaucoup d'éléments historiques, cartes, images, présentation des lieux et du musée sur le


Petit échantillon: carte de la bataille, Carnot -en civil!- emmenant les troupes en montrant son chapeau...
Ces vignettes vous envoient directement vers les images en vraie grandeur du blog.

Carnot avait, grâce peut-être à ses positions modérées au sein du Comité, sans doute parce qu'il restait le ressort essentiel à la tête des armées, passé le cap du 9 Thermidor: il avait été mis en cause, mais avait su faire vibrer l'assemblée des députés :
"Un seul fait répondra, ce me semble, pour les prévenus : c’est que la France était aux abois lorsqu’ils sont entrés au Comité de Salut Public
et qu’elle était sauvée lorsqu’ils en sont sortis.”
C'est dans ces instants que naquit probablement le surnom immortalisé dans l'Hisoire; on dit qu'un des élus s'écria:
"Oserez-vous porter la main sur celui qui a organisé la victoire dans les armées de la République ?"

Il est éliminé par Barras lors du coup d'État du 18 Fructidor An V, et proscrit. Il est rappelé par le Premier Consul,  redevient Ministre de la Guerre, mais vote contre le Consulat à Vie; il écrit sur le registtre du vote:

“Dussé-je signer ma proscription, rien ne saurait me forcer à déguiser mes sentiments. Non. CARNOT.”

Il récidive lors du vote qui doit proclamer Bonaparte empereur, seul défenseur de la Rébublique:

Quelques services qu’un citoyen ait pu rendre à sa patrie, il est des bornes que l”honneur autant que la raison imposent à la reconnaissance nationale. Si ce citoyen a restauré la liberté publique, sera-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté ? Le dépot
 de la liberté a été confié à Bonaparte ; il avait juré de la défendre. En tenant cette promesse, il eut rempli l’attente de la nation, il se fut couvert d’une gloire incomparable. Je vote contre la proposition. 
       

              
Quelques extraits remarquables... (
Texte complet en image à la BnF )
                                                                                                       
Ce discours est une pièce admirable: plus de deux cents ans après, il reste un modèle de droiture et d'honnêteté politique hors du commun. Pour vous en rendre la lecture plus facile (mais sans le cachet du document d'époque...), en voici la transcripton complète.

Il n'exercera plus d'emploi jusquà la Retraite de Russie: il se propose alors au service... certainement plus de la France que de Napoléon; il assure ainsi la défense d'Anvers, qui résistera longuement sous ses ordres. Les Cent-Jours lui donnent l'espoir que l'Empereur a changé: il accepte le portefeuille de l'Intérieur. La Restauration le proscrit comme Régicide, et c'est en exil à Magdebourg qu'il meurt. Ses cendres ne rejoindront la France -et le Panthéon- qu'en 1899, pendant le septennat de son petit-fils Sadi.

Et la Science, dans tout ça?

Ces monuments n'existeraient pas si Carnot n'avait été qu'un mathématicien, c'est évident. A  Nolay, le sculpteur s'acquitte de l'obligation -ne serait-ce que morale- de dresser un portrait le plus synthétique possible du héros, non seulement en plaçant un compas dans sa main, mais aussi en représentant quelques livres, les œuvres dont il est l'auteur, sur la console à l'arrière et à droite du personnage, jouant à les dissimuler au regard du passant ordinaire... œuvres de poésie, œuvres de Mathématiques. Le procédé n'est pas sans rappeler celui des hommages de Beaune à Gaspard Monge: tableau de Naigeon, statue de Rude (voir notre page Monge pour plus de détails). Si un film a pu prendre pout titre Une Bible et un Fusil, celui qu'on imagine ici pouurait bien s'appeler Un Sabre et un Traité de Géométrie...

Nolay, arrière de la statue

Publications

On ne sera pas surpris que l'intense activité que l'on vient d'évoquer ait "mis entre parenthèses", en quelque sorte, le savnt Carnot. Son œuvre se situe donc de part et d'autre des plus chaudes années de la Révolution Française.

Premier Opus, en 1778, l'Essai sur les machines en général (in Œuvres Mathématiques à la BNF) est un ouvrage de Physique et d'Ingéniérie, une réflexion sur l'énergie et les principes de conservation. Il est plus que probable que ses idées aient très fortement influencé son fils Sadi qui publiera un an après le décès de son père, en 1824, ses Réflexions sur la puissance motrice du feu (1824), point de départ de toute la Thermodynamique: lorsque Sadi lui rend visite à Magdebourg (1821), son père est plongé dans l'étude des machines à vapeur... L'estimation exacte de cette influence est encore un problème en débat (passionné!) chez les Physiciens: le Mathouriste  se contentera raisonnablement de les écouter avec intérêt.

En 1797 parait Réflexions sur la Métaphysique du Calcul Infinitésimal (in Œuvres Mathématiques à la BNF), puis en 1801 De la correlation des figures de géométrie et enfin en 1803 sa Géométrie de Position dont on commence seulement à réévaluer l'intérêt, mais qui avait en son temps exercé une influence déterminante sur les idées de Poncelet (voir notre page sur le Traité des Propriétés Projectives des Figures conçu en 1812).
Voici à titre d'exemple un beau théorème de Carnot qu'il contient


emprunté à l'ouvrage de M. BERGER donné en lien

Pour plus de détails, lire cet intéressant dossier conçu par Dominique TOURNÈS.

Carnot, l'Organisateur... des Études Scientifiques

Lazare Carnot est également l'âme de la réorganisation et de la modernisation -mais le mot est faible, il faudrait dire: la mise en pointe- de la formation des élites scientifiques et techniques de la Nation. Pour lui, la Levée en Masse ne saurait être que militaire, il faut aussi mobiliser les compétences scientifiques et former des cadres nombreux et compétents. Ces principes -joints à la nécessité d'effectuer cette mutation à une extrême rapidité- vont structurer duablement, irréversiblement le système Universitaire Français, avec la création des Grandes Écoles, à commencer par l'École Centrale des Travaux Publics le 21 Ventôse An II (11 Mars 1794), qui deviendra un an plus tard l'École Polytechnique. Celle-ci, c'est bien la moindre des choses, ne peut qu'exposer son buste dans son Hall d'Honneur


 Lazare Carnot , qui a une pleine confiance en Monge, donne à celui-ci carte blanche l'organiser en détails; de fait il s'en occupera peu en personne. Mais il serait injuste d'oublier pour cette raison une aussi forte paternité!



Portrait à l'X, détail de l'inscription:
"Appuie de toute son influence au Comité de Salut Public la création de l'Ecole polytechnique"

Carnot est aussi à l'origine de la création de l'École Normale de l'An III, qui deviendra École Normale Supérieure (Décret du 9 Brumaire An III (30 Octobre 1794)

sa porte d'entrée nous le rappelle encore aujourd'hui...

Comment ne pas évoquer à ce propos quelle fantastique illustration de l'élitsme de masse de son concepteur elle constitua, malgré son caractère éphémère: 1400 étudiants triés à la hâte pour représenter toute la France, écoutant Laplace "bousculer" la vieille démonstration du Théorème de D'Alembert en proposant  une nouvelle vision, personnelle et inédite (certes, il faudra bien attendre Gauss pour que tout soit en place, mais quelle audace!)
Il n'y a pas d'équivalent, dans l'Histoire de France, d'un tel effort et d'un tel succès du gouvernement en la matière. Que le lecteur le lui permette ou non en cette page, le Mathouriste  ne pourra s'empêcher de dire que tous ceux qui, depuis, de droite ou de gauche, s'abritent frileusement derrière la conjoncture, les chaos du Monde, les difficultés économiques pour s'excuser de ne pas faire plus, paraissent bien petits à côté de celui qu'on a si justement nommé le Grand Carnot: peu ont objectivement fait face à un environnement aussi hostile. Laissons à l'Histoire le soin de juger qui sont les Hommes d'Exceptton!

Honneurs

Il faut d'abord citer... une double infâmie.  Élu le 13 thermidor an IV (1er Août 1796) à l'Institut, il voit son fauteuil déclaré vacant  le 5 Vendémiaire an VI (26 Septembre 1797) lors de sa première proscription par le Directoire. Providence pour un jeune aussi plein d'ambition que dépourvu de travaux scientifiques de renom: le général Bonaparte, soutenu par un Monge que ne semble pas étouffer, en la circonstance, le plus élémentaire respect pour son ancien collègue... On imagine, au vu de ses courageuses prises de position rappelées plus haut, quelle aurait pu être la réaction d'un Carnot si la situation avait été inverse, et que le banni se fût appelé Monge! Carnot est réélu le 5 germinal an VIII (26 mars 1800) mais une deuxième fois rayé de la liste des membres par ordonnance royale du 21 mars 1816.

Avant de pénétrer au Panthéon  lors du Centenaire  de la Révolution, il entre dans le célèbre groupe que réalise, de 1831 à 1837, David d'Angers pour le fronton : La Patrie couronnant les hommes célèbres.
 
Monge est le troisième au premier rang du même côté, en face...le Général Bonaparte!


Carnot est aussi l'un des 72 savants inscrits sur la Tour Eiffel ; il est bien précisé en effet qu'il s'agit du Mathématicien!

Quelques liens

Écrits de Carnot à la B.N.F (sélection)

Liens à caractère historique

Liens à caractère scientifique

Bibliographie

  • Henri CARRÉ, Le Grand Carnot, 1753-1823 (La Table Ronde 1947)
  • J. DHOMBRES, N. DHOMBRES, Carnot (Fayard 1977) 
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