2011, l'Odyssée de Neptune ?

...Joyeux Bicentenaire, M. LE VERRIER !





Le 11 Mars 1811, naissait à Saint-Lô (Manche) celui qui devait rester célèbre comme le découvreur de Neptune (en 1845), au point de devenir une "vedette" de l'imagerie populaire, comme on le voit ci-contre.

Ce qui avait frappé alors, à juste titre, autant l'opinion publique que le monde savant, c'était une découverte faite dans un cabinet, par le calcul, et non par l'observation au télescope: c'est exactement la mise en scène de cette image, avec le tableau noir, les feuilles de calcul, la bibliothèque remplie de livres.

Mais n'est-ce que cela,
Urbain-Joseph Le Verrier? Tâchons ici d'en savoir un peu plus sur le personnage et son œuvre.

Deux Statues, Deux Époques

Deux hommages statuaires lui ont été dédiés à plus de 100 ans d'intervalle: l'un, à Paris, devant l'Observatoire qu'il dirigea; l'autre, assez tardif, dans sa ville natale (mais il n'est jamais trop tard pour bien faire). 

Paris, 1889 , H. Chapu Saint-Lô, 2004, L. Derbré

Le "jeu des différences" n'est pas sans intérêt; il est aussi le reflet de deux époques
, de leurs canons, à commencer par le fait que ceux du XIXème siècle sont bien plus étroits,
ceux du XXème siècle beaucoup plus éclatés: les premiers, dictés implicitement par l'académisme qui prévalait, laissent souvent l'impression que "toutes les statues se ressemblent", mais n'oublient jamais en revanche, pour un savant, de glorifier tout à la fois l'homme (qui, souvent, tient plus d'un demi-dieu!) et l'œuvre; plus près de nous, la liberté reconquise des artistes et le souci de plus d'humanité offrent à nos regards le bonheur d'une plus grande variété... mais parfois moins de lisibilité!
    On s'exercera donc ici à comparer les socles (et leurs inscriptions), la représentation en pied/en buste, l'évocation des travaux, l'âge même du personnage: quand Chapu nous montre l'homme mûr, décidé et sûr de lui, qui soumet la sphère céleste -soutenue par quelque nouvel Atlas- à ses calculs (et l'observatoire à sa volonté dictatoriale, mais cela, seul le lieu nous le suggère...), Derbré nous montre un jeune homme appliqué, plutôt timide... une image plus conforme à ce qu'il devait être au moment de sa découverte; lmalheureusement, Neptune est totalement absente de la sculpture!


Les Débuts

Saint-Lô


De la Place du Champ de Mars, où était située sa maison natale, rien ne subsiste après les bombardements intenses subis par la ville lors du débarquement de 1944, d'abord par les Américains, et, un mois plus tard, par les Allemands qui tentent de reprendre la ville. Celle-ci, détruite à plus de 90%, reçoit le surnom, peu enviable, de "Capitale des Ruines".
Des photographies de la maison montraient la présence d'une plaque commémorative des plus simple, avec une inscription disant à peu près:
"Dans cette maison est né l'astronome Urbain Leverrier"

Une nouvelle plaque a été apposée sur un mur situé au même emplacement. Quant au style des maisons, l'uniformité des années 20-30 a laissé place à celle des années 50-60...





Emplacement de la maison natale à Saint-Lô (Manche), place du Champ de Mars

Dans une rue en arrière de la place susbistent quelques maisons assez semblables à celles qui la bordaient avant-guerre: celle de Leverrier avait cette allure, mais avec deux étages au leiu d'un; la plaque avait été apposée entre les fenêtres du premier étage et celles du second. Au bout du Champ de Mars, le clocher reconstruit en béton (architecte: Marcel Mersier) de l'église Sainte-Croix apparait au second plan, derrière le buste, comme un témoin de la destruction totale de la place.





La ville n'avait pas érigé de monument à Le Verrier... sinon, il n'aurait pas survécu à l'occupation: à Saint-Lô aussi, de nombreuses statues furent fondues à partir de 1941-42. Si une statue de Le Verrier y avait été édifiée, elle aurait connu le même triste sort que celle de Fourier à Auxerre, Poisson à Pithiviers ou Arago à Paris.  Elle s'est rattrapée pour le troisiième millénaire, et un lycée de la ville a reçu le nom de Le Verrier.

L'X, et après... 

Brillant, le jeune Urbain prépare Polytechnique au Collège Royal de Caen, mais échoue en 1830, à la surprise générale; il "monte" se préparer à Paris, et il est reçu l'année suivante. Sorti 8ème, en 1833, quelle école d'application va-t-il choisir? La réponse est dans Molière!

 "Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme."

Molière, Don Juan, acte I, scène 1

Son choix peut, à bon droit, nous surpendre en des temps moins favorables aux fumeurs; mais c'est à l'époque une création flambant neuve (si l'on ose dire!). Et du coup, c'est sur la chimie du phosphore (si utile aux alumettes) qu'il signe son premier article.


L'École d'Application des Tabacs,  une École d'Application comme une autre...

"La manufacture du Gros-Caillou est située sur le quai d’Orsay, dans cette île aux Cygnes qu’on ne savait comment utiliser au siècle dernier[...]. Elle s’étend sans aucune symétrie sur une superficie de deux hectares et demi [...]
A l’origine du monopole, la fabrication des tabacs était empirique ; de vieux contre-maîtres, ayant précieusement conservé la tradition des ateliers, indiquaient les procédés, les faisaient mettre en œuvre [...] A cette heure, il n’en est plus ainsi, et tout ce qui concerne la production du tabac, depuis le semis des graines jusqu’à l’emballage de la poudre ou du scaferlati , est conduit scientifiquement.
L’état a un intérêt puissant à ne fournir que des produits de premier ordre qui, excitant à la consommation, accroissent le revenu de l’impôt
[...] Pour arriver à ce résultat, il ne suffisait pas de remanier l’institution elle-même ; il fallait changer le personnel chargé de la faire mouvoir : c’est ce que l’on fit, et les agens supérieurs des manufactures de tabacs sont aujourd’hui choisis parmi les élèves les plus distingués de l’École polytechnique. Cette innovation date de 1831, mais depuis une vingtaine d’années seulement elle a pris un développement sérieux, et grâce à elle la science s’est emparée d’une industrie à laquelle elle a fait faire d’inconcevables progrès.  [...]

Il ne faut pas croire que les polytechniciens soient aptes à rendre beaucoup de services aux manufactures lorsqu’ils sortent de l’école. Dans ce dernier établissement, ils ont surtout appris à apprendre, ils ont acquis un instrument de travail général qui a besoin d’être développé et spécialisé. De même qu’il faut passer deux années à l’École des Ponts et Chaussées avant de pouvoir construire un pont, il faut, avant d’être admis au grade d’ingénieur aux tabacs, rester pendant deux années à l’École d’application ou, comme on dit, au laboratoire. Il suffira de rappeler que Gay-Lussac a dirigé ce laboratoire pour faire comprendre à quels hommes élevés dans la hiérarchie des sciences on le confie généralement. L’École d’application pour les tabacs est fort modestement installée dans le bâtiment qui jadis contenait la pompe à feu du Gros-Caillou. Les dépenses qu’elle exige sont peu considérables, et ne sont guère en rapport avec les 180 millions que les tabacs rapportent annuellement. Le matériel et le personnel grèvent notre budget d’une somme de 17,200 francs. Une partie de l’installation néanmoins paraît suffisante ; le laboratoire, où tous les fourneaux sont alimentés par le gaz, est très grand, outillé d’une façon convenable, et a vu distiller plus de poisons que les Exili et les Borgia n’en rêvèrent jamais.

Dans toute école, il faut un amphithéâtre. Celui de la manufacture du Gros-Caillou est un objet de curiosité. Jamais école primaire d’un hameau perdu dans les Cévennes ou sur les landes de la Basse-Bretagne n’eut mine plus pauvre et plus piteuse. La chaire du professeur est figurée par un fourneau derrière lequel il s’installe sur une chaise de paille ; les élèves se juchent comme ils peuvent sur deux ou trois planches qui représentent les gradins, et où les bocaux, les ballons, les bassines, les thermomètres, leur disputent la place. C’est là qu’on fait aux élèves les cours techniques de chimie, de physique et de comptabilité administrative qui donnent lieu chaque année à des examens sévères."

Maxime Du Camp, Les Manufactures de Tabac : les établissemens du Gros-Caillou et de Reuilly
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 76  (
1868).
Premier article de Le Verrier (1835): de la chimie!

Partir "en stage" dans une manufacture au fond d'une obscure province lui déplaît profoncément. Il démissionne donc de l'Administration des Tabacs, et vise un poste de répétiteur en chimie à l'École Polytechnique. Mais on lui préfère Regnault, qui se fera un nom dans cette discipline... Un second poste est vacant, en astronomie, qui requiert une bonne habileté mathématique. Il a les qualités requises... et voilà comment se jouent une carrière et un destin!

Dans le Sillage de Laplace


 "L'héritage de Laplace était libre; il en prit hardiment possession Il mit en évidence les conditions de stabilité générale du système solaire [...], et chacun comprit, à ce début large et même hautain [...] qu'un grand astronome venait de se révèler. L'Académie s'empressa d'adopter M. Le Verrier.
Presqu'aussitôt, il donna au monde la démonstration du pouvoir de la Science. La dernière planète, Uranus, éprouvait dans sa marche des irrégularité que la théorie n'avait point prévue et qu'elle ne parvenait point à expliquer. Le système conçu par Newton, jusque là victorieux de toutes les objections, allaitil se montrer impuissant et en défaut, aux dernières limites de notre système solaire?
M.
Le Verrier ne le pensa point. [...] Par une analyse admirable et convaincue, il découvrit dans lespace une planète inconnue; il la pesa, comme s'il l'eût tenue dans ses mains; il marqua dans les cieux" sa route et la position qu'elle devait occuper le 1er janvier 1847, comme s'il eût lui-même dirigé le char."

M. Dumas, Vice-Président du Conseil Supérieur de l'Instruction Publique, Discours aux Funérailles


De ces deux exploits mathématiques, le  Mathouriste  vous en reparlea plus longuement dans la page "jumelle" de celle-ci: Le Verrier ou le Triomphe du Calcul... car on ne peut être astronome sans être un peu (beaucoup, à la folie...) mathématicien. Le premier n'est pas le moindre: si sa méthode de calcul des valeurs propres n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt historique, il est quand même notable de le voir former pour la première fois, en cette circonstance... le polynôme caractéristique d'une matrice!


L'article de Le Verrier, dans le Journal de Liouville (tome 5, 1840)


Vous trouverez commentés, sur le site BibNum, ces deux articles fondamentaux:


À l'Observatoire: Directeur ou... Dictateur?

Nomination

Ses divers travaux en astronomie lui ont valu la gloire dans le monde savant, la célébrité populaire, et, en 1846, l'élection à l'Académie des Sciences. Pour l'Observatoire... il lui faut attendre encore. Son ancien mentor Arago, avec lequel il s'est brouillé, s'affaiblit mais en conserve la direction, alors qu'il est de moins à moins à même de l'exercer. Pendant ce temps, Le Verrier profite de sa notoriété pour se faire élire député de la Manche en 1949, puis sénateur de l'Empire en 1852. C'est un conservateur qui fréquentait Louis-Philippe sous la Monarchie de Juillet, puis soutient le coup d'état qui installe le Second Empire. Donc, une homme proche du pouvoir.
Or, en 1853, le ministre de l'Instruction Publique forme une commission chargée de réformer l'organisation de l'Observatoire, et ses liens avec le Bureau des Longitudes, dont il dépendait, et qui nommait annuellement un Directeur des Observations, tacitement reconduit d'année en année. Ses membres sont tout dévoués à l'empereur, et les seuls astronomes sont Le Verrier et un Biot octogénaire; ceux qui travaillement actuellement dans la place, bref le "clan Arago", en ont été soigneusement écartés. Dès lors, elle dira ce que Le Verrier voudra qu'elle dise...


"La Commission [est] unanimement d'avis qu'un directeur permanent doit être placé à la tête de l'Observatoire de Paris.[...]
La Commission pense que le Directeur de l'Observatoire de Paris doit, comme ceux des autres grands établissements, tenir directement son pouvoir du Chef de l'État. Elle estime qu'il doit être nommé par l'Empereur, sur la proposition du ministre de l'Instruction Publique et en dehors de toute présentation.
L'autorité d'un
directeur, ainsi nommé, doit être pleine et entière. Son action ne doit point être gênée par l'intervention d'un corps délibérant. Le Directeur préside donc seul aux travaux de l'Observatoire. Il conduit les observations d'après un plan que lui-même a tracé et qui, revêtu de l'approbation ministérielle, est obligatoire pour tous les collaborateurs. Il règle le service des astronomes, des adjoints et des élèves placés sous ses ordres. Il a à sa disposition le matériel de l'Observatoire . Mais toute cette autorité qu'à condition qu'elle tournera à l'avantage de la science. "

Extrait du Rapport (20 Janvier 1854)

En résumé, les pleins pouvoirs pour le Directeur, qui ne sera plus gêné par le Bureau des Longitudes -c'est bien lui qui est visé. Mais, ouf, la morale est sauve: tout ceci pour la grande cause de la science! Le lendemain de cette publication, le Directeur est nommé; il s'appelle Urbain Le Verrier.


Nomination à la tête de l'Observatoire
 (1854)
portrait par Giacomotti (1878)
Observatoire de Paris

Action...


Première action: faire évacuer de leurs logements, sous les délais les plus brefs, les membres du "clan Arago". Comme, sur la question du cursus polytechnicien, Joseph Liouville s'est allié à Arago contre Le Verrier, le réglement de comptes atteint son fils Ernest, élève-astronome logé à l'Observatoire: le samedi 11 Février, il est sommé, par un écrit sec du nouveau directeur (qu'il n'a encore jamais vu!) d'avoir libéré son appartement... le lundi  matin! Nous le savons par une des nombreuses lettres de Liouville à Dirichlet.
Quant au bel amphithéâtre d'Arago, où était donné le cours d'Astronomie Populaire, il est détruit pour faire place aux appartements du nouveau directeur!

Bien sûr, et heureusement, la direction de Le Verrier aura aussi ses aspects positifs, avec l'acquisition et la réalisation sur commande de nouveaux instruments, lunettes d'abord, puis télescopes. Ces derniers doivent tout à Léon Foucault, embauché en 1855 Le Verrier a eu la main quelque peu forcée, mais il est pris au piège de son propre système: c'est... Napoléon III, que l'exhibition du pendule avait beaucoup impressionné, qui impose Foucault à Le Verrier comme il a imposé Le Verrier à l'Observatoire! Mais il s'adoucira devant la qualité et la maniabilité de ses appareils.

Son cheval de bataille reste la mécanique céleste, dont les observations régulière et minutieuses ne sont là que pour attester le triomphe de ses prédictions. Cela nécessite d'importants volumes de calcul pour lesquels un tableur serait aujourd"hui un outil naturel.

Mais si vous croyez que cet outil n'a été inventé que dans la décennie 1970-80 ... vous commettez une erreur de plus d'un siècle, voire de presque deux!

Le Verrier est le premier en France à avoir appliqué à l'astronomie, ce qu'on pourrait appeler le tableur humain: il recrute des gens "de petite condition" (sic) à qui il confie des opérations aussi fastidieuses que répétitives
(Dès 1840, à l'Observatoire de Greenwich, Airy employait ainsi des adolescents d'une quinzaine d'années). L'astronome a préparé des feuilles de calcul, et les "petites mains", payées à la tâche (gare aux erreurs! Elles affecteront la rétribution...), appliquent l'algorithme prévu sans comprendre quoi que ce soit. La toute première application du principe de division du travail aux calculs était encore plus ancienne, et s'était aussi déroulée à l'Observatoire , mais à des fins cadastrales: la construction des Grandes Tables de Logarithmes n'avait coûté que deux années à Gaspard de Prony, de 1793 à 1795.


... et Réactions!

Seulement, Le Verrier a un sens très particulier de ce qu'on appelle de nos jours la gestion des ressources humaines. Et si, dans l'éloge d'un confrère à l'Académie, Jospeh Bertrand, alors secrétaire perpétuel, l'évoque avec une ironie qui adoucit la description, Camille Flammarion, futur grand vulgarisateur de l'astronomie qui a connu la maison comme élève-astronome, ne prend pas de gants pour évoquer quantitativement les dégâts. D'ailleurs, le ministre finit par s'en inquiéter!


"Malgré d'éminentes qualités, Le Verrier, d'après le bruit commun, inspirait de grandes préventions, et l'opinion générale lui reprochait un caractère difficile, dont ses collaborateurs se plaignaient; agressif avec les uns, tyrannique avec les autres, il les tenait en défiance et en hostilité. Vigilant d'ailleurs, et attentif aux détails, singulièrement habile à tout régenter, il avait fait de l'Observatoire une excellente école, réputée insupportable. On s'y élevait contre lui avec emportement, et au delà de toute vraisemblance. On amplifiait sans doute, et sans vouloir trahir la vérité, les passions courroucées lui prêtaient de trop vives couleurs. Le maréchal Vaillant, ami de l'autorité, mais d'humeur conciliante, avait dit et aimait à redire:
 « L'Observatoire est impossible sans Le Verrier, et avec lui plus impossible encore. »
"

Joseph Bertrand, Notice Historique sur la Vie et les Travaux de Félix Tisserand (Acad. Sc., 18 Décembre 1889)
"Je n'ai pas encore dit que M. Le Verrier avait le caractère le plus épouvantable qui se puisse imaginer. Hautain, dédaigneux, intraitable, cet autocrate considérait tous les fonctionnaires de l'Observatoire comme des esclaves.
Il était très détesté. Le jour de son arrivée à l'Observatoire de Paris, le 5 février 1854, nommé par décret de l'empereur à la succession d'Arago, tous les anciens fonctionnaires s'enfuirent, sans exception. Il ne resta personne! [...] Le nouveau personnel fut plutôt une tribu de nomades. Dès la première année, sur les deux astronomes principaux,
[...] l'un se suicida, l'autre devint fou. Personne ne pouvait travailler tranquillement. C'est à qui abandonnerait la place. [...]Pendant le règne de Le Verrier (1854-1870), cent quatre fonctionnaires sont passés par l'Observatoire, sans pouvoir s'y maintenir. J'y suis resté quatre ans, et je suis l'un de ceux qui y sont demeurés le plus longtemps. [...]
Ce caractère entier et intraitable du brutal directeur n'enlève rien à son génie de mathématicien; mais il a exercé la plus funeste influence dans l'administration de l'Observatoire de Paris. [...]  Jaloux de toute indépendance et de toute initiative personnelle, il était accoutumé à régner seul et à tout écraser.

Camille Flammarion,  Mémoires Biographiques et Philosophiques d'un Astronome  (Flammarion, 1911)
[ Le portrait ci-contre, le seul fait du vivant de Le Verrier (Ch. Daverdoingt, 1846) -donc avant son entrée à l'observatoire, reflète assez bien l'allure déterminée, ambiteuse, voire la morgue du peronnage. ]
" Sire, depuis quatre ans je n'ose pas regarder dans l'Observatoire. Il n'est plus possible de s'abstenir. L'Empereur en sera convaincu s'il veut bien jeter les yeux sur le dossier ci-joint. Votre Majesté y verra que onze astronomes ou astronomes-adjoints sont à peu près hors de service, que tous les fonctionnaires qui se trouvaient en 1854 à l'Observatoire ont été renvoyés, sauf un seul, qui est resté sans emploi que, sur soixante-huit calculateurs successivement appelés par Le Verrier, quarante-huit se sont retirés. Les gens de service eux-mêmes n'y tiennent pas; trente-trois sont partis. Les traitements sont arbitrairement suspendus, diminués, supprimés. La science souffre de ces changementsde personnel et de l'irritation qu'ils causent ",

Victor Duruy, Ministre de l'Instruction Publique à Napoléon III, 1867


Camille Flammarion raconte sa mise à pied soudaine (1862); on ne le soupçonnera guère d'exagération, si l'on se souvient de la rapidité d'expulsion d'Ernest Liouville et de la famille Arago. Il tente bien une lettre d'excuses pour rester à l'Observatoire car, financièrement, cela tombe bien mal pour lui. En vain, bien sûr!

" Mon heure de départ avait sonné à son tour à la terrible horloge dictatoriale.
Je n'eus aucune scène avec l'irascible autocrate. Il
me dit simplement, de son ton autoritaire qui n'admettait pas de réplique: « Je vois, monsieur, que vous ne tenez pas à rester ici. Rien n'est plus simple, vous pouvez vous retirer ».
J'avais cessé de plaire; tout ce que je faisais était mauvais; mes idées étaient fausses; je n'étais pas un élève-astronome,mais un élève-poète. Quand on veut tuer son chien, on déclare qu'il est malade.

Je ne suis pas méchant, et l'on assure que j'ai très bon caractère. Cependant, en partant, je fis un serment, comme autrefois les Romains, nos aïeux, le serment de me venger: « IL ME FAIT PARTIR, IL PARTIRA »  Ce serment, je l'ai tenu, comme on le verra dans la suite. Nous parlerons plus loin de la Révocation de Le Verrier. Elle a été retentissante. Celui qui sème le vent récolte la tempête."

Camille Flammarion,  Mémoires Biographiques et Philosophiques d'un Astronome  (Flammarion, 1911)

Flammarion, qui s'est fait journaliste, ne manque aucune occasion de tirer publiquement sur Le Verrier. Duruy a a bien été créée une commission en 1867 pour tenter de contrôler le directeur (ne faisant en cela qu'appliquer le statut prévu en 1854!). Mais Le Verrier, qui sait qu'il n'y a pas d'amis, bien au contraire, n'en tient aucun compte. Y figurent notamment, au rang de ses "ennemis", Serret (que mentionne Flammarion dans son courrier), Delaunay, son futur successeur, et Liouville, avec qui les contentieux sont anciens!

" 1867. Depuis quatorze ans, cet orgueilleux savant s'est placé au-dessus du ministre de l'Instruction publique, au dessus du souverain, au-dessus de la loi; depuis quatorze ans il règne en autocrate, supprimant à sa fantaisie les traitements de ses administrés, s'opposant systématiquement à toute recherche personnelle, couvrant tout de son orgueil et de sa personnalité, jetant sur le pavé de la misère des astronomes qu'il avait d'abord fait venir de l'étranger avec mille promesses, détruisant des observatoires élevés à grands frais par des particuliers, suspendant de sa plein, autorité la plus importante opération géodésique du siècle, contre-carrant les résolutions du ministère de la Marine, et n'acceptant, sous sa haute protection, que des âmes qui consentent à une continuelle abnégation.

La commission nommée par le ministre s'est déjà réunie quatre fois dans les bureaux du ministère de l'Instruction publique. Elle entend actuellement les dépositions des victimes et des témoins. Nous donnerons des nouvelles de la position de l'accusé aussitôt que la marche de l'affaire aura dénoué la discrétion que nous devons garder aujourd'hui. Il va sans dire que l'accusé s'est révolté et n'admet même pas la légalité de l'enquête. "

Camille Flammarion, dans le journal  Le Siècle 1867

Le journal dans lequel écrit Flammarion (la date est celle de la première réunion de la commission) Source: Gallica BnF
" La commission dont nous avons parlé ne servit à rien, M. Le Verrier continuant d'agir sans la consulter et dédaignant d'assister aux séances. La situation ne fit qu'empirer en 1868 et 1869. Enfin, en janvier 1870, tous les chefs de services, astronomes et astronomes adjoints réunis, MM. Yvon Villarceau, Marié-Davy, Wolf, Loewy, André, Folain, Fron, Leveau, Périgaud, Lévy, Rayet, Sonrel, Tisserand, tous rédigèrent un Rapport officiel adressé au ministre de l'Instruction publique, exposant en 18 pages grand format d'impression in-8°, que j'ai en ce moment sous les yeux, les griefs innombrables relevés depuis quinze ans contre l'administration du funeste directeur et déclarant qu'elle est absolument intolérable. Ce Rapport, signé par tous les fonctionnaires de l'Observatoire, est significatif. Et il ne dit pas tout des cruautés exercées par M. Le Verrier. "

Camille Flammarion,  Mémoires Biographiques et Philosophiques d'un Astronome  (Flammarion, 1911)
 

Les astronomes concluent par une démission collective et remettent leur rapport au ministre, Segris, le 1/02/1870. Celui-ci demande, dès le lendemain des explications à Le Verrier, qui veut contrattaquer en interpelant le gouvernement... en tant que sénateur! C'en est trop pour un ministre qui s'est montré patient, scrupuleux dans son enquête, que de se retrouver convoqué au Sénat... par son subordonné! Annulant le rendez-vous qu'il lui avait fixé, il lui notifie par lettre sa destitution. Un 5 février, le même jour que celui qui avait vu son entrée triomphale dans les lieux!




" En restant plus longtemps dans la situation qui leur est faite, les astronomes partageraient, malgré leurs protestations, la ruine de l'astronomie française. Leur honneur les obligeait impérieusement à rendre une aussi mourde responsabilité à qui elle appartient. Ils le font avec un profond regret, mais avec le calme et la fermeté que donne le sentiment d'un devoir accompli. "
Fin du texte de la pétition remise au ministre.
Brouillon rageur de Le Verrier
(ninterpellation du 4/02)
révoqué par le ministre!
(5/02/1870)

Pourtant la disgrâce sera de courte durée, et Le Verrier reviendra à la direction de l'Observatoire le 13/02/1873, à la suite de la noyade accidentelle de Delaunay en 1872. Mais c'est déjà un homme affaibli, malade -quoiquil parvienne encore à rassembler son énergie pour travailler! qui décède le 23 septembre 1877.

Pionnier de la Météorologie en France

Voici un aspect à la fois plus positif et peu connu de notre savant. Il a, dès sa nomination, envisagé une coordination française, puis européenne des relevés météorologiques, tout particulièrement dans les ports, afin de fournir une aide à la navigation. Mais - les temps ont-ils vraiment changé? - rien de telle qu'une catastrophe d'ampleur pour qu'enfin, les pouvoirs publics entendent la sonnette tirée. Ce sera la perte en Mer Noire, dans une tempête, de 38 navires de la coalition franco-anglaise  lors de la guerre de Crimée, qui permettra à Le Verrier de démontrer l'utilité de mettre en réseau les relevés pour la prévision:


" On n'a pas oublié l'ouragan, qui, le 14 novembre 1854, causa de nombreux sinistres dans la mer Noire [...] Le même jour, ou à un jour d' intervalle suivant les localités, des coups de vent éclataient dans l'ouest de l'Europe, sur l'Autriche et sur l'Algérie. [...] J'adressai une circulaie aux astronomes et aux météorologistes de tous les pays, les priant de me transmettre les renseignements qu'ils auraient  pu recueillir sur l'état de l'atmosphère pendant les journées des 12,13,14,15 et 16 novembre 1854. [...] En réponse, l'Observatoire a reçu plus de deux cent cinquante documents. [...]
On se demande enfin, en voyant cette transmission régulière de la tempête de novembre, si la présence d'un télégraphe électrique, entre Vienne et la Crimée, n'eût pas pu servir à prévenir nos armées et nos flottes. En apprenant, à Vienne, que la tempête avait sévi à telle heure sur les côtes de France,à telle heure à Paris, à telle heure à Munich, et toujours en augmentant d'intensité, ne pouvait-on prévoir qu'elle allait atteindre la mer Noire? Nous ne nous dissimulons pas qu'on rencontrera de grandes difficultés pratiques pour arriver à des résultats de cette importance; mais on pourra sans doute parvenir à les lever."

U. Le Verrier,  Communication à l'Académie des Sciences  (31/12/1855)


Cartes météorologiques de France et d'Europe étabmies à l'Observatoire de Paris, sous Le Verrier 

Il laisse entendre - belle vision anticipatrice!- que la question pourra être traitée par des calculs mathématiques.


" En présence de phénomènes aussi étendus, et devant la généralité desquels disparaissent les petites actions locales, on peut sans doute espérer qu'il sera possible de soumettre à l'analyse les principales circonstances de la transmission, et je vois avec plaisir M. Cauchy faire un geste d'assentiment.  Mais, avant d'attaquer mathématiquement cette étude, il faut d'abord bien connaître les conditions du phénomène, et pour cela, multipliser encore les observations déjà nombreuses."

U. Le Verrier,  Communication à l'Académie des Sciences  (31/12/1855)
[ci-contre, un Cray-2, au Musée des Arts & Métiers (Paris), le premier super-calculateur dont ait disposé la Météorologie Nationale à partir de 1992. La météo est régie par les équations aux dérivées partielles des fluides en mouvement, dont on ne connait pas les solutions exactes -c'est l'un des Problèmes du Millénaire, un "problème à un million de dollars" que de les obtenir. Le calcul approché, le seul possible actuellement, nécessite beaucoup de données (maillage de l'espace) et des moyens de calcul très au dessus de la normale; ainsi Le Verrier avait vu juste:  ses prophéties sont confirmées!]

Le Temps des Hommages 

Sa Sépulture


Le Verrier repose au cimetière Montparnasse; le monument, à la fois sobre et original, salue l'astronome par une simple sphère céleste dont l'équateur porte le zodiaque.


Tombeau de Le Verrier au cimetière Montparnasse (Paris)


Lors de ses funérailles s'enchaînent quelques discours qui, évidemment, ne retiennent que le côté pile du grand homme... Georges Brassens le dit tellement bien, n'est-ce pas?
Si vous souhaitez jugez par vous-même, les voici in extenso (tirés des CRAS n°85, 1877; source: Gallica BnF)


" Il est toujours joli, le temps passé,
Un' fois qu'ils ont cassé leur pipe.
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés,
Les morts sont tous des braves types. "

 

chanté (avec un petit sourire gêné pour quelques fausses notes, si attendrissant!)
Georges Brassens, le Temps Passé (1961)


Le 10 Mars 1879, Joseph Bertrand fait à l'Académie des Sciences un éloge historique (à lire intégralement sur le site de l'Académie) plus équilibré: la part de l'éloge du savant y est prépondérante, et c'est normal (c'est ce pour quoi il restra dans l'histoire); mais les faiblesses de l'homme n'y sont pas camouflées.

La Statue de l'Observatoire


L'idée en est lancée immédiatement après le décès, et la souscription nationale, proposée en 1878 et chapeautée par Fizeau, recueille très rapidement les fonds nécessaires. mais le choix du lieu fait naître des réticences de la ville. Le politique prend -déplorablement- le pas sur le scientifique: la République (re)naissante, encore fragile, ne saurait honorer dans l'espace public un suppôt de l'Empire. Le Verrier n'avait rien d'un républicain, encore moins d'un démocrate, mais il aurait été bon de mettre les deux statuts de Le Verrier à leur juste place respective: la Manche et le Palais du Luxembourg à Paris connaissaient le Sénateur, alors que le monde entier connaissait l'astronome! Hélas, cette absence de distinction de l'essentiel et de l'accessoire est une caractéristique permanente de la plupart des élus du pays, et, pour s'en tenir à la Ville de Paris, ce n'est pas la pitoyable polémique sur la plaque commémorative en l'honneur de l'immense musicien qu'était Henri Dutilleux qui suggérera que jamais, au grand jamais, de tels manques de clairvoyance ne pourraient se produire au troisième millénaire...

En 1888 est accordée l'autorisation de l'installer devant l'Observatoire, où elle se trouve toujours. Elle est dûe au ciseau d'Henri Chapu, qui lui adjoint deux reliefs sur le socle. La nécessité de renforcer les fondations retarde encore l'inauguration; celle-ci est présidée par le ministre de l'Instruction publque, Fallières, futur président de la République. C'est évisemment l'occasion de nouveaux discours d'hommage. (texte intégral sur le site 
Gallica BnF)


Le(s) Centenaire(s)


En 1911, Le Verrier aurait eu 100 ans; peu ou pas de cérémonies, que ce soit à Saint-Lô ou à Paris. L'Académie des Sciences sauve l'honneur en publiant une brochure.



Le centenaire de la découverte de Neptune en 1946 connait une meilleure fortune: à Paris ont lieu une exposition à l'Observatoire, une cérémonie à la Sorbonne, et l'on frappe une médaille pour l'occasion: Le Verrier sur l'endroit, la découverte de Neptune sur l'envers. Cette deuxième page est choisie comme illustration en couverture du catalogue; Neptune est symbolisé par le trident du dieu, et le Capricorne indique la constellation, toile de fond au moment de la découverte.




Catalogue de l'exposition médaille (École Polytechnique) Programme de la cérémonie

Sont disponibles en ligne: le discours de Louis de Broglie et celui d'André Danjon
 



À Saint-Lô, une petite cérémonie est également organisée: de l'Hôtel de Ville en ruines (plan intermédiaire, entre les personnages et l'église au fond), on a pu retirer, quasiment intact, le buste de Le Verrier par Pradier.
Ce buste honorait plus, dans ces locaux, le sénateur que le scientifique... on y faisait donc de moins en moins atention, au point que lors du centenaire de 1911, il était tout au plus... un banal porte-chapeaux!


À Saint-Lô le 22 septembre, à Paris le 23, puis à Bruxelles, le Directeur de l'Observatoire, André Danjon, a pour l'occasion donné une conférence sur la découverte de Neptune. Le texte de celle de Bruxelles a été conservé (il est différent de celui de Paris) et vous le trouverez ici: merci à la revue belge Ciel & Terre , qui l'a imprimée (n°62, 1946)... et à la NASA, qui nous l'offre en ligne!




Le BI-centenaire

Une exposition et des conférences ont été organisées à l'Observatoire de Paris pour fêter l'événement, du 31/03/2011 au 30/10/2011; nos photos de documents en proviennent. Mais comme l'Observatoire a la bonne idée de conserver sous forme virtuelle ses expositions antérieures, vous la retrouverez (parmi bien d'autres!) dans cette page du site de l'Observatoire.
Toutes les informations utiles... en cliquant sur l'affichette!



Références

Si vous voulez vraiment tout savoir, consultez donc en priorité
  • J.LEQUEUX, Le Verrier, Savant Magnifique et Détesté (EDP Sciences)


Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, il y a une mini-interview de l'auteur sur le site lechoixdeslibraires.com

Les références ci-dessous  sont limitées aux aspects biographiques et commémoratifs.
Les références sur les travaux se trouvent dans la pabe suivante:
Le Verrier ou le Triomphe du Calcul

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