Marian
Rejewski (1905 -
1980),
Jerzy
Różycki
(1909 -1942) et
Henryk
Zygalski (1908
- 1978) sont les trois mathématiciens que le Bureau du
Chiffre polonais, le
Biuro
Szyfrów , recruta,
à l'issue d'un séminaire ultra secret de
formation
à l'analyse des messages codés auquel assistaient
20 étudiants mathématiciens de 3
ème
ou 4
ème année, tous de
l'Université de
Poznań. Pourquoi celle-ci? Parce qu'elle était
située à l'Ouest de la Pologne, dans un
territoire Allemand jusqu'en 1918 (le château
impérial avait été construit pour
Guillaume II en 1910)... donc tous ses étudiants avaient une
connaissance parfaite de l'Allemand. Mais, si cela constituait un
avantage appréciable (un déchiffreur doit pouvoir
"raccrocher" des bribes imparfaites, inévitablement produite
par ses tâtonnements, à des mots existant dans la
langue codée; donc une meilleure connaissance
accélère ses intuitions),
l'idée la plus
révolutionnaire du Biuro
Szyfrów
était d'engager des mathématiciens
plutôt que des linguistes pour réagir à
l'autre révolution, la mécanisation du codage,
incarnée par la
machine Enigma
(voir aussi
l'article
en Allemand, très riche en détails et
illustrations) brevetée par l'ingénieur
électricien
Arthur
Scherbius en
1918, et adoptée massivement par l'armée
Allemande à partir de 1925, quand elle réalisa,
avecc dix années de retard, comment la saisie de ses livres
de code lors du naufrage de son croiseur
Magdeburg, en 1914,
avait
donné à l'Angleterre un avantage
décisif dans la guerre maritime.
"Ils se complétaient
adirablement. Rejewski orientait les recherches et élaborait, sur
des bases parfois fragmentaires, des théories que d'un esprit extraordinairement
intuitif."
David KAHN, La Guerre des Codes Secrets.
Le
Biuro
Szyfrów fut sans doute encouragé
dans sa
démarche par un précédent
fructueux: son fondateur, un officier féru de
cryptologie,.
Jan Kowalewski
avait eu
recours à trois mathématicens de renom,
Stefan
Mazurkiewicz,
Wacław Sierpiński et
Stanisław
Leśniewski dont
l'aide avait été précieuse lors du
conflit Ukraino-Polonais (1919-1921, une des nombreuses
séquelles des questions pas ou mal résolues par
le Traité de Versailles). Se sentant menacée
à l'Est comme à l'Ouest par deux super-puissances
(le
Pacte-Germano-Soviétique
devait lui donner tragiquement raison), la Pologne misait sur l'avance
scientifique pour gagner, tout au moins, la bataille du renseignement.
Machine
ENIGMA,.Arithmeum de Bonn
On voit les
câblages à l'avant, les places des 3 rotors (sous
les trois petites fenêtres)
Rejewski fut le premier à appliquer la
théorie
des Groupes à la cryptanalyse (voir
l'article
qu'il publia en 1980).
Il fut aussi le concepteur des premières machines
à
briser le code, les fameuses "Bombes" (la terminologie devait
être reprise en Angleterre, au centre de cryptanalyse de
Bletchley Park, les machines Anglaises ayant beaucoup
hérité des Polonaises -on verra dans quelles
circonstances). Zygalski, de son côté, avait mis
au point
une technique à base de
feuilles perforées,
qu'il superposait puis faisait glisser les unes sur les autres pour
découvrir les combinaisons. Les
procédés restaient
lents eu égard au nombre de combinaisons à
tester,
l'adjonction de rotors supplémentaires sur les
Enigma compliqua
la tâche, mais la machine n'était pas aussi
invincible que les
Allemands le croyaient.
"Quand
Hermann Göring se rendit à Varsovie en 1934, il
était loin de se douter que ses communications
étaient
interceptées et déchiffrées. Alors
qu'il
déposait en compagnie d'autres dignitaires allemands une
couronne sur la tombe du soldat inconnu près du Biuro
Szyfrów, il était sous les yeux de Rejewski qui
le
regardait de sa fenêtre, jubilant à
l'idée qu'il
lisait ses correspondances les plus secrètes"
Simon SINGH, Histoire des Codes Secrets.

En 1932, le Biuro
Szyfrów était installé dans le Palais
Saxon de Varsovie; le
monument au Soldat Inconnu était situé
sous les arches.
Tout ce qu'il en reste aujourd'hui après sa destruction,
consécutive au soulèvement de Varsovie
(Décembre 1944): trois arches!
En 1939, les événements se
précipitèrent: face au péril de plus
en plus
évident, le chef du renseignement Polonais, le
lieutenant-colonel Langer, fit
venir des Français et des Britanniques et leur
révéla ce que ses alliés
eux-mêmes
ignoraient jusque là: que les Polonais avaient vaincu la
machine, fabriqué des "Bombes" à
déchiffrer et
pris une dizaine d'années d'avance sur toutes les autres
nations. Les plans des "Bombes", ainsi que deux
répliques
des machines Enigma qu'ils avaient construites -et qui firent la
stupéfaction de leurs visiteurs- furent
expédiées
sur le champ en France par la valise diplomatique; puis l'une
d'elles traversa la Manche le 19 Août, dans les bagages de
Sacha
Guitry, qui partait en tournée en Angleterre: les ports
étaient infestés d'espions, la
discrétion de
l'opération devait être la plus parfaite
possible...
Le 1er Septembre, les troupes de Hitler envahissaient la Pologne, et le
17, jour où celles de Staline faisaient de même
à
l'Est, nos trois héros passaient la frontière
Roumaine, puis rejoignaient la France, au
PC
Bruno,
une cellule cryptographique installée au Chateau de
Vignolles
à Gretz-Armainvillers (Seine et Marne). Ils n'eurent
évidemment pas le loisir d'y rester longtemps, et furent
évacués en Algérie deux jours
après
l'armistice, le 24 Juin 1940. Mais ils reprirent du service dans une
autre cellule située en Zone Libre, au Château des
Fouzes
à Uzès (Gard); dénommée
Les deux survivants
poursuivirent leur existence loin des projecteurs:
Poznań (
Poznańskie Towarzystwo
Przyjacioł Nauk, PTPN), qui devait fêter en
2007 son 150
ème anniversaire, soutint
le projet, et un concours fut lancé en 2003. Parmi
24 projets, le jury fixa son choix, à
l'unanimité, sur celui de
Graźyna Bielska-Kozakiewicz et
Mariusz Kozakiewicz.
C'est, comme on l'a vu, un prisme, haut de 2,80m dont la base
est un triangle équilatéral de 1,20m de
côté. Il y a, à l'évidence,
un symbolisme fort dans cette symétrie sur la part
égale des contributions des trois mathématiciens.
Sur chacune des faces, un nom apparait, seul texte clair dans un flux
de chiffres, apparemment sans signification cohérente (sauf
si, ultime clin d'oeil, quelqu'un y avait crypté un texte
d'hommage... ); et si cela vous saute aux yeux, c'est que le polissage
des caractères en est différent:
sobriété du moyen pour un effet pleinement
réussi en plein jour, saisissant la nuit! Le jury a
motivé son choix en soulignant que cette stèle
"represente dans la forme la
plus pure la pensée brillante des trois
mathématiciens. L'artiste lui-même semble
s'être mis en retrait pour permettre au spectateur de
contempler la perfectionde la prouesse purement intellectuelle des
trois cryptanalystes."
C'est en se penchant sur la base du monument que
le passant non averti découvre la justification de celui ci:
"À la
mémoire des cryptanalystes Polonais et de leurs
collaborateurs, Ils cassèrent le code de l'Enigma,
contribuant par là à la victoire des Forces
Alliées lors de la Seconde Guerre Mondiale. Leurs noms sont
à jamais gravés dans les Annales de la Science."
Lors
de la fondation, une autre plaque a été
enterrée sous un angle,
"pour marquer le souvenir de Marian Rejewski, Jerzy Roźycki et Henryk
Zygalski [...].pour rappeler aux Polonais et au monde entier que la
contribution Polonaise lors de la Seconde Guerre Mondiale ne s'est pas
mesurée que par le courage et le sang de ses fils, mais
aussi par leur savoir".
À la cérémonie d'inauguration
étaient présents d'anciens collégues
du
Biuro
Szyfrów, du
PC Bruno,
et deRoźycki.
Bydgoszcz, ville natale de Rejewski, lui a aussi rendu un touchant
hommage, avec une statue inaugurée en 2005 et
faisant volontairement écho
(matériau, posture sur le banc) à celle
d'Alan Turing à Manchester. Faute d'y être
passé lui-même (ce n'est pas sans regrets!),
le
Mathouriste
vous invite à les comparer à partir des pages
Wikipedia dont elles sont extraites, et que vous rejoindrez en cliquant
sur chaque vignette. Notez la machine
Enigma à
côté de Rejewski, moins tragique que la pomme
fatale que tient Turing...
Rejewski à
Bydgoszcz, Turing à Manchester (source: Wikipedia)
Une formule-choc a qualifié les résultats de
Rejewski comme "théorème
qui a gagné la Seconde Guerre Mondiale". Lui même
relativisait (un peu
trop?) dans une lettre à un ami:
"‘On
a fait beaucoup de bruit autour de notre victoire sur Enigma. En fait,
nous n'avons rien fait de plus qu'appliquer ce que nous avions appris
de nos professeurs,Krygowski et Abramowicz, durant nos
premières
années d'études "
En
outre, on pourrait sans doute en dire autant, avec une
légitimité bien
trempée, de la programmation linéaire de Georges
Dantzig, ou du
E =
mc²
clef de la bombe A. Eisenhower, lui, voyait dans la jeep l'outil
décisif de cette guerre. Un historien concluait,
non sans humour, que
si chacun revendiquait pour ses inventions ou découvertes
deux mois de
guerre de moins, celle-ci avait sans doute pris fin dix bonnes
années
avant d'avoir commencé... Cela n'enlève
rien, ni au rôle stratégique
capital du travail des Polonais, ni à l'importance nouvelle
de
Mathématiques réputées jusqu'alors
abstraites et sans applications. Importance qui est même sans
doute à l'origine de cette exagération: ces
travaux marquent l'écroulement du vieux rêve
pacifiste de Hardy de garder un coin de mathématiques pures,
exempt d'applications militaires. Arithmétique,
Théorie des Groupes faisaient une entrée
fracassante dans un monde cryptographique; bientôt ce serait
le tour de la théorie des corps de Galois!

Cyphers in the night
Exchangin' glances
Wond'ring
in the night
What were the chances
With breaking the codes
Before the night was through...
(petite fantaisie de
l'auteur)