LA CONVENTION |
| La Convention nationale et souveraine devait être la
résultante même de la journée du 10 août. Dès le dimanche 26 août, les assemblées
primaires s'étaient réunies pour nommer des électeurs en nombre égal aux élections
dernières : ces électeurs allaient, le dimanche suivant, 2 septembre, procéder ensuite
à l'élection des députés de la Convention nationale. La distinction des Français entre actifs et non actifs, consacrée par la Constitution de 1791, fut supprimée, et les seules conditions à remplir pour être admis aux assemblées électorales furent d'être Français, âgé de 21 ans, domicilié depuis un an, vivant de son revenu ou du produit de son travail. Etaient seuls exceptés ceux qui étaient en état de domesticité. Camille était tout naturellement désigné au choix des électeurs, il était populaire et aimé. Une seule chose pouvait lui nuire, l'éclat même de son talent. |
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On pouvait craindre qu'un satirique aussi
étincelant ne fût un législateur un peu léger. Il fallut deux tours de scrutin pour
que Camille Desmoulins fût proclamé député de Paris. Le samedi 8
septembre 1792, au second tour, sur 677 votants, la majorité absolue étant 339 voix,
Camille obtint contre Kersaint, son adversaire, 465 voix. Il était élu. Il allait
siéger dans cette Convention nationale qui comptait 749 membres. Ce fut le lundi 20 septembre, que sous la présidence du vieux Philippe Rühl, député du Bas-Rhin, octogénaire et hydropique, la Convention se réunit pour la première fois. |
| Quel étonnement de voir réuni, dans ce
palais des Tuileries, devenu édifice national, tout ce que la France comptait de plus
ardent, de plus généreux, de plus terrible, de plus patriotique ; tant d'idées, tant
d'espoir, tant d'utopies, tant de dévouement à la patrie ! Le canon grondait dans la
France envahie. L'émeute hurlait dans la rue, la Champagne était aux Prussiens, Longwy,
Verdun avaient succombé, et les pavés, autour de l'Abbaye, étaient rouges encore des
massacres du 2 septembre. Que d'uvres à accomplir ! Quelle carrière de gloire ! La République à créer, les lois, les arts, le commerce, l'industrie à revivifier, enfin "le peuple à faire". - Le Peuple à faire ! Grand mot de Camille, qui est tout un programme et qui reste encore à remplir. |
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| Qui donc empêcha ce résultat d'être
atteint ? Pourquoi, malgré ses prodiges, la Convention eut-elle pour conclusion cette
tyrannie militaire : l'empire ? Pourquoi, malgré ses déchirements tragiques, a-t-elle, de fond en comble, renouvelé le monde ? Redoutables questions. Notre temps persiste à les poser. Fiévée, dans un livre plein d'idées justes mêlées à quelques erreurs, a voulu expliquer que la Révolution aboutit fatalement à la dictature, parce que les opinions s'y trouvaient opposées aux intérêts. Ce qui explique plutôt les drames terribles dont cette assemblée fut à la fois le théâtre et la victime, c'est l'ignorance où se trouvaient ces hommes et de leurs adversaires et de leurs propres amis. Ils faisaient pis que se méconnaître, ils ne se connaissaient pas. Ils se soupçonnaient et se déchiraient comme dans les ténèbres. Quelque chose d'effaré planait sur eux: la peur et l'ignorance. Ignorance de tout et peur de tout, et cependant cette terreur poussait cette poignée d'hommes à des actes éternellement admirables de courage, et la lâcheté se faisait héroïsme aussi rapidement que la témérité se faisait vilenie. |
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| Il y eut tout d'abord un malheur horrible, quelque chose d'épouvantable et de sinistre : Septembre. Les massacres des Carmes, de l'Abbaye et de la Force devaient à jamais séparer des hommes faits pour s'unir, les Dantonistes et les Girondins. Jamais, les amis de Brissot et de Vergniaud ne pardonnèrent à Danton cette affreuse journée où des travailleurs armés de sabres, de faux et de massues à battre le plâtre, égorgeaient ou assommaient des prisonniers, des prêtres, des femmes. Que Danton ait "organisé", comme on l'a affirmé, les massacres de Septembre, l'histoire dit non. Que Camille Desmoulins ait pris part au forfait, comme l'ont imprimé tant d'écrivains royalistes, c'est ce qui est absolument faux. " Mais il fit sauver l'Abbé Bérardier, son ancien principal au collège Louis-le-Grand ; mais il lui envoya un sauf-conduit dans sa prison." Cela prouve simplement qu'il voulut rendre la liberté à son ancien professeur ; mais cela ne prouve pas qu'il fût même dans le secret du massacre. | |
| Quel est le principal
accusateur de Camille en cette affaire ? C'est ce Roch Marcandier , son
compatriote, son ancien secrétaire, son obligé, qui, après avoir collaboré à ses
numéros les plus violents, se tourne contre lui, l'attaque et le calomnie. Un autre témoin à charge est ce Peltier , l'ancien directeur des Actes des Apôtres, qui , dans son Histoire de la Révolution du 10 août, accuse nettement Danton et ses deux secrétaires, Camille Desmoulins et Fabre d'Eglantine. Mais le témoignage de Peltier est plus que suspect ; il déteste Camille, il le calomnie jusque dans sa femme. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Lorsqu'un crime est anonyme, ou multiple, comme Septembre, on a toute facilité pour en accuser ceux-là même qui en sont innocents. |
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La fatalité voulut
que l'homme qui eût pu sauver, féconder, pondérer la Révolution, fût aux yeux des
Girondins " l'homme de Septembre", et que Danton portât le poids du crime de la
foule. On ne saurait ici suivre les diverses phases de ces luttes qui entamèrent,
d'abord, décimèrent ensuite, discréditèrent enfin la Convention nationale. Cette
histoire est celle d'un homme, et non d'une époque. Lorsque la Convention frappa le roi, Camille Desmoulins, qui vota la mort du roi, crut devoir mêler la facétie à la condamnation, et il souleva de violents murmures en motivant ainsi son vote :" Manuel, dans son opinion du mois de novembre, a dit : Un roi mort, ce n'est pas un homme de moins. Je vote pour la mort, trop tard peut-être pour l'honneur de la Convention nationale." |
| C'est
en de telles circonstances qu'on eût souhaité que Lucile apprît à Camille à modérer
sa nature toujours prête à quelques traits excessifs et que la femme aimée lui eût
enseigné avec la modération et la fermeté, une certaine netteté d'attitude plus proche
de la dignité. Mais Camille, médiocre orateur et partant ne faisant guère figure à la
tribune de la Convention ( il faisait partie du Comité de correspondance, et s'y trouvait
mieux à sa place), Camille dépité de demeurer au second plan, voulait sans doute, par
de tels éclats, maintenir sa popularité, sa réputation d'impitoyable frondeur. Quant à Lucile, elle-même se laissait entraîner à des écarts de pensée, d'imagination, et on a bien la preuve de l'exaltation de ses idées dans certaines pages tombées alors de sa plume féminine. |
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| C'est ainsi qu'elle écrit, à propos de
Marie-Antoinette bientôt accusée comme Louis XVI, et plus encore inutilement encore
immolée que lui : " Ce que je ferais si j'étais à sa place." "Si le destin m'avait placée sur le trône, si j'étais Reine
enfin, et qu'ayant fait le malheur de mes sujets, une mort certaine, qui serait la juste
punition de mes crimes, me fût préparée, je n'attendrais pas le moment où une populace
effrénée viendrait m'arracher à mon palais pour me traîner indignement au pied de
l'échafaud, je préviendrais ses coups, dis-je, et voudrais en mourant en imposer à
l'univers entier. |
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| Ce n'était donc point Lucile qui pouvait ramener et maintenir Camille dans la voie grave. Cette jeune fille souriante, qui sut mourir comme une Romaine, vécut en Athénienne, honnête, aimant, - plus que cela, adorant - son mari ; mais ne sachant ni le conseiller, ni le modérer. | |
| C'est ainsi qu'en mai 1793, Camille, poussé par Robespierre, publiait son Histoire des Brissotins ( Fragment de l'Histoire secrète de la Révolution). Dans la lutte engagée entre la Gironde et la Montagne, il prenait contre la Gironde un parti décisif. Jamais son style n'avait été si féroce. Il parlait de la scélératesse de Brissot, de l'hypocrisie de Roland, de la complicité de Gensonné avec Dumouriez, de la vénalité de Guadet, et , pour arriver à "la poule au pot pour tout le monde", comme il dit, il proposait le vomissement des Brissotins hors du sein de la Convention et les amputations du Tribunal révolutionnaire. | |
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L'épouvantable pamphlet ! Et, comme
Desmoulins en sera châtié lorsqu'il verra se retourner contre lui les accusations qu'il
formule contre les Girondins, et quand, après les avoir accusés d'une conspiration
orléaniste et anglo-prussienne, il sera, avec Danton, frappé de mort pour avoir été
l'ami du duc d'Orléans et la fauteur d'une imaginaire restauration monarchique ! En politique, tout se tient. Les Girondins, épris de liberté, avaient commis la faute de demander la mise en accusation de Marat, sans calculer que la popularité de cet avocat sinistre des vieilles haines populaires leur renverrait Marat absous et grandi par le verdict du Tribunal révolutionnaire. Le triomphe de Marat avait été le premier échec violent de la Gironde. Quel homme parut plus puissant que l'Ami du Peuple - son mauvais génie - après un tel acquittement ? |
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La Gironde devait payer cher sa fausse
attaque contre Marat, ainsi terminée par une mise en liberté triomphale. Pourtant, ce ne fut point Marat, mais Robespierre, qui porta à la Gironde les plus rudes coups, et Camille, pour le moment, plus dominé par Maximilien que par Danton, plus Jacobin que Cordelier, tient la plume tandis que Robespierre dicte... ou conseille. De là, l'Histoire des Brissotins, assemblage de calomnies et de menus propos. Le pamphlet cruel eut un succès énorme. Il s'en débita plus de quatre mille. Il fut - et Camille s'en vante ( lettre à son père) "le précurseur de la Révolution du 31 mai, il en fut le manifeste." En effet, l'Histoire des Brissotins servit à précipiter la chute de la Gironde. Et Camille, en rédigeant ensuite l'Adresse des Jacobins aux départements sur l'insurrection du 31 mai, croyait encore avoir rendu service à la République.
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| Un coup de foudre lui dessila les yeux, au bruit du couteau de Sanson tombant lourdement sur les têtes des Brissotins. Quoi ! Boyer-Fonfrède, Ducos, Isnard, Girey-Dupré, Carra, Valazé, voilà ceux qu'il avait voulu que la Convention vomît ? Eh bien, c'en était fait. Mais on ne joue pas avec la dénonciation. L'étourderie sinistre de Camille devait lui peser bientôt comme un remords. On ne devait pas s'arrêter à l'épuration, on devait aller jusqu'au sacrifice. | |
Camille, qui aurait voulu sauver les Girondins, assista à leur condamnation. Danton aussi les eût volontiers arrachés à la mort, et Bazire, l'honnête Bazire, que Chabot entraînera dans sa chute, cachait leur dossier au Comité de sûreté générale, comme si dérober les noms des accusés c'eût été sauver leurs têtes. |
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Lorsque la condamnation fut rendue ( 31 octobre), Camille, pâle, tout en pleurs, s'écria, se frappant la poitrine et le front: " Ah ! malheureux, c'est moi, c'est mon Histoire des Brissotins qui les tue ! Et ils meurent républicains ! " Devant l'accusation de Fouquier-Tinville, Camille effaçait, voulait effacer son mensonge avec ses pleurs. Ainsi, le remords venait. Il pleurait maintenant sur ces pages, et ses larmes coulaient, amères mais inutiles. |
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On dit qu'un soir de ce lugubre été de
1793, Danton et Camille Desmoulins, remontant jusqu'à
la Cour du Commerce, longeant la Seine par le quai des Lunettes, et songeant à ce 31 mai
qui devait finir par le 31 octobre, Danton indiqua tout à coup à Camille le grand fleuve
dans lequel le soleil couchant, derrière la colline de Passy, reflétait ses rayons
rouges, si bien qu'il semblait rouler quelque chose de sanglant . " Regarde, dit
Danton , vois que de sang ! La Seine coule du sang ! Ah ! c'est trop de sang versé !
Allons, reprends ta plume, écris et demande qu'on soit clément; je te soutiendrai
!" Le réveil de Danton devait être un cri de clémence.
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| Danton voulut, demandant un congé, aller se reposer à
Arcis. La lassitude était venue, les reins du colosse pliaient. Lui aussi, Camille Desmoulins était las. Avant même la mort des Girondins, il avait ressenti le remords et l'accablement. Dès le 10 août 1793, il semble envier, dans la lettre qu'il écrit à son père, la mort de son frère tombé en combattant pour la patrie. La vie, si heureuse jusqu'ici, cette charmante vie entre Fréron, Brune, Mme Duplessis, Lucile, lui apparaît sombre et pleine de pressentiments funestes. |
| Trop longtemps, il a été fou, heureux, éperdument heureux. Il a vu Fréron-Lapin jouer avec des lapins du jardin, Patagon ( c'était le surnom de Brune dans ce groupe jeune et souriant) errer sous les arbres de Bourg-la-Reine avec Saturne ( Duplain, de la Commune).Le lapereau ( le petit Horace), la belle-maman Melpomène , les folies dans les jardins, alors que Lucile, l'être indéfinissable, jetait des potées d'eau à Fréron qui riait, tout cela est loin ! Pauvres éclats de rire d'autrefois ! Camille ne les entendra plus. Il a peur maintenant de perdre son fils, " cet enfant si aimable et que nous aimons tant." |
| " La vie, dit-il, est si mêlée de maux et de
biens en proportions, et depuis quelques années le mal se déborde tellement autour de
moi sans m'atteindre, qu'il me semble toujours que mon tour va arriver d'être
submergé." Camille est père, époux et ami. Lui qui attaquait hier, il défend aujourd'hui, il prend la défense du général Dillon, détenu aux Madelonnettes. " Tout le monde a eu son Dillon", devait-il dire plus tard au tribunal, lorsqu'on lui reprocha sa liaison avec ce royaliste convaincu ou déguisé, ancien cavalier-servant de Marie-Antoinette, et qu'on a pu accuser d'avoir dénoncé aux Prussiens les mouvements du brave et malheureux Custine en 92. Un de ses interlocuteurs au tribunal osera lui dire : - Mais connaissez-vous bien Dillon ? Desmoulins de répondre : - Il faut que je le connaisse pour m'être fait de si rudes affaires à son corps défendant. - Votre femme le connaît mieux que vous. - Bon ! que voulez-vous dire ? - Je crains de vous affliger. - N'ayez peur. - Votre femme voit-elle souvent Dillon ? - Je ne crois pas qu'elle l'ait vu quatre fois en sa vie. - Un mari ne sait jamais cela. Puisque vous prenez la chose en philosophe, sachez que Dillon vous trahit aussi bien que la République. Vous n'êtes pas un joli garçon. - Tant s'en faut. - Votre femme est charmante, Dillon est encore vert, le temps que vous passez à la Convention est bien favorable, et les femmes sont si volages ! - Du moins quelques-unes. - J'en suis fâché pour vous, car je vous aimais pour vos Révolutions qui faisaient les délices de ma femme à la campagne. - Mais, mon cher collègue, d'où êtes-vous si bien instruit ? - C'est le bruit public, et cinq cents personnes me l'ont dit ce matin. - Ah ! vous me rassurez. Je vois bien que vous ne connaissez pas ma femme, et si Dillon trahit la République comme il me trahit, je réponds de son innocence. |
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Camille a beau être un enfant terrible, il
va trop loin. On ne parle pas au public de certaines choses. Et cet amateur de
l'antiquité eût dû se souvenir que le gynécée était sacré. L'amour profond de
Lucile pour lui était un plus sûr garant de sa vertu que cette plaisanterie presque
sacrilège. Mais quoi ! sous cette raillerie, il y a une pitié ; Camille défend un
accusé, et voilà pourquoi on peut lui pardonner. Il semble, en effet, que Camille soit mû désormais par les sentiments les plus touchants et les plus humains. Il veut lutter. Il veut réagir contre la Terreur, contre les fureurs. Mais tout l'accable dans les sociétés populaires. Les vulgaires orateurs des clubs lui ôtent la parole ou l'étouffent. L'envie lui prend alors, devant tant d'injustices , d'ingratitude, de s'aller faire
tuer en Vendée ou aux frontières " pour se délivrer du spectacle de tant de
maux." |
| S'il ne lui restait point la liberté de la
presse, Camille serait tout à fait accablé et sans espoir. Mais, pense-t-il, il peut
lutter contre l'ambition, la cupidité et l'intrigue. "L'état des choses, tel qu'il
est, est incomparablement mieux" qu'il y a quatre ans, parce qu'il y a l'espoir de
"l'améliorer". Et il est tenté alors de répéter le cri qui servait
d'épigraphe à la Lettre au général Dillon : - A moi mon écritoire !
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