LE VIEUX CORDELIER |
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écritoire, Camille allait bientôt la ressaisir et y tremper une plume aussi vaillante à
la clémence qu'elle l'avait été à l'attaque. Le Vieux Cordelier allait naître, indestructible monument de pitié, de généreuse ardeur, de courage et d'humanité. La mort des Girondins avait laissé dans l'âme de Danton une tristesse profonde, une débordante amertume. Déjà traqué par Saint-Just, et "saoul des hommes" ( ces mots énergiques sont de lui), il était parti de Paris vers le milieu d'octobre 1793, et il était allé, jusqu'à la fin de novembre ( vers le 15 ou le 20), à Arcis-sur-Aube, où il eût voulu cultiver son jardin , comme Candide. |
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Là, dans son coin de terre natale, sous le toit maternel, il respirait, il
oubliait. Il voulait être loin de Paris, durant cette tuerie du 31 octobre, où le sang
le plus pur de la Gironde allait couler. Il se retrouvait auprès de sa mère, auprès de la vieille Marguerite Hariot, sa nourrice, et sa rude écorce se fondait. Il lui semblait, en arrivant de Paris, dans la petite cité champenoise, passer de l'atmosphère d'une forge dans l'air calmant d'une oasis. Cette halte de Danton, cette retraite,
comparable à la courte échappée que fit Robespierre à Ermenonville à
la veille de Thermidor, cette abdication passagère fut fatale à Danton. |
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comptait, à la fin de 1793, qu'un seul ami, Hérault de Séchelles, dont
le Comité devait se débarrasser bientôt. A la vérité, Billaud-Varennes
et Saint-Just régnaient, Robespierre était populaire et puissant aux
Jacobins, à la Convention et au Comité. La terreur était mise à l'ordre du jour.
Saint-Just avait beau lui donner le nom de justice , Billaud-Varennes l'appelait
nettement la Terreur et voulait qu'on la pratiquât sous ce nom. |
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Le Vieux Cordelier parut le 15 frimaire, an II ( 5 décembre 1793), deux jours après une séance au Club des Jacobins où Danton, ayant demandé qu'on se défiât "de ceux qui veulent porter le peuple au-delà des bornes de la Révolution et qui proposent des mesures ultra-révolutionnaires ", il avait été accueilli par des murmures, si bien que Robespierre avait dû le défendre, ce qui prouvait bien que la popularité de Danton , son influence sur le club, étaient irrémédiablement perdues. Qu'importe ! Il fallait lutter. L'influence de Robespierre suffisait, d'ailleurs, au besoin, pour mener à bonne fin l'entreprise. |
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Ainsi, au début, l'alliance est évidente. Robespierre, comme Danton, veut qu'on en finisse avec la Terreur. Camille écrit et ils dictent. Mais dès le premier numéro de sa feuille nouvelle, Desmoulins parut compromettant à Maximilien. Billaud-varennes, Saint-Just avaient froncé les sourcils. Robespierre exigea de Camille qu'il lui soumît dorénavant les épreuves de ses numéros. Dans le numéro 2 du Vieux Cordelier, on aperçoit encore clairement l'influence de Robespierre , alors tout préoccupé de se débarrasser de Chaumette et d'Anacharsis Clootz, coupables, à ses yeux, d'incarner trop vivement le philosophie même du 18ème siècle. |
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Dans le 3ème numéro, Camille prend Tacite pour collaborateur. Il saisit le fer rouge du Romain, et il en marque au front ceux qui réclament à grands cris une éternelle Terreur : " Il y avait anciennement à Rome, dit Tacite, une loi qui
spécifiait les crimes d'Etat et de lèse-majesté, et portait peine capitale. Ces crimes
de lèse-majesté, sous la République, se réduisaient à quatre sortes : si une armée
avait été abandonnée dans un pays ennemi; si l'on avait excité des séditions ; si les
membres des corps constitués avaient mal administré les affaires et les deniers publics
; si la majesté du peuple romain avait été avilie. Bientôt, ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville de Nursia, d'avoir élevé un monument à ses habitants morts au siège de Modène, en combattant cependant sous Auguste lui-même, mais parce qu'alors Auguste combattait avec Brutus; et Nursia eut le sort de Pérouse. Crime de contre-révolution à Dibon Drusus, d'avoir demandé aux
diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes richesses.
Crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus, d'avoir appelé Brutus et
Cassius les derniers des Romains. Crime de contre-révolution à un des descendants de
Cassius, d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul. Crime de contre-révolution à
Mamercus Scaurus, d'avoir fait une tragédie où il y avait tels vers à qui l'on pouvait
donner deux sens. Crime de contre-révolution à Torquatus Silanus, de faire de la
dépense. Crime de contre-révolution à Petreius d'avoir eu un songe sur Claude. Crime de
contre-révolution à Appius Silanus, de ce que la femme de Claude avait eu un songe sur
lui. Crime de contre-révolution à Pomponius, parce qu'un ami de Séjan était venu
chercher un asile dans une de ses maisons de campagne. Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la
popularité, c'était un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. Suspect. |
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Une sorte de
colère aveugle et généreuse s'est emparée de Camille. Il est lancé. Il s'excite
lui-même à cette oeuvre de réaction humanitaire. Il veut harceler les enragés. Camille était résolu à les harceler. |
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Son numéro III avait paru le
15 décembre; son numéro IV était en vente le 20 décembre. On le vit dans toutes les
mains. La France se reconnaissait, pour ainsi dire, corps et âme, dans ces pages
éloquentes, jaillies de cette source d'inspiration : le cur, d'où naissent, non
seulement les grandes pensées, comme dit Vauvenargues, mais les grandes résolutions et
les grandes actions. Camille avait poussé le cri profond de clémence: " La liberté ! s'écrie Camille, n'a ni vieillesse, ni enfance; elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Nous combattons pour défendre ces biens qui sont la déclaration des Droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse; voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle habite. (...) La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice !... Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects ; car dans la Déclaration des Droits, il n'y a point de maisons de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prisons, mais l'accusateur public ; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi ; et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République, ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande folie ? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis ? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces traînards de la Révolution que vous enfermez, qui sont dangereux ? De vos ennemis, il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades ; les braves et les forts ont émigré; ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée; tout le reste ne mérite pas votre colère." |
C'en est fait,
Camille a jeté, comme dit Michelet, "le cri divin qui remuera les âmes
éternellement."La nation a tressailli comme la terre sous un effluve de printemps.
Seuls, les aveugles, les inflexibles, les rectilignes , ou encore les hommes que
Desmoulins appelle les patriotes d'industrie, les profiteurs de révolutions,
se sentent courroucés par ces appels à la clémence. |
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"
O mon cher Robespierre ! " s'écriait , comme jadis, Camille dans son numéro IV.
C'était avouer, c'était déclarer tout haut que Robespierre était derrière Desmoulins
tandis que celui-ci écrivait ses articles. " Déjà, disait Camille, tu viens de
t'approcher beaucoup de cette idée ( que l'amour est plus fort, plus durable que la
crainte) dans la mesure que tu as fait décréter. " Camille avait cité avec éloge Philippeaux, le
dénonciateur courageux de Ronsin, en Vendée. Il avait attaqué Hébert,
dont les conseils pouvaient encore être suivis par la population parisienne, et qui
effrayait encore le Comité de Salut public. Camille devait être attaqué pour tous ces
écrits au Club des Jacobins. |
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| Le 1er nivôse, Nicolas,
le tape-dur, juré et imprimeur du Tribunal révolutionnaire, celui qui escortait
Robespierre avec ses estafiers armés de bâtons, osa dire à la tribune de ce club :
" Camille Desmoulins frise depuis longtemps la guillotine ! " Mot terrible.
Camille essaiera de le relever en plaisantant, mais c'est un glas qui sonnera
l'avertissement sinistre à son oreille. Dénoncé par Hébert, traité de "polisson politique", de "coquin", de "renégat de la sans-culotterie", de "misérable intrigant", Camille ne faiblit pas. Il persiste, il continue son uvre. Hébert, pourtant, redouble de furie; il parle ainsi de Desmoulins: " Un bourriquet à longues oreilles". Mais Camille ne s'effraie ni des attaques d'Hébert, ni de la contenance de Robespierre. Il maintient le principe de son Comité de clémence.
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