CAMILLE   ET  ROBESPIERRE

Quelques jours après, Brune déjeunait chez Camille ; mais il était triste, inquiet, avec des pressentiments funestes. Desmoulins, au contraire, par un retour fréquent chez ces natures nerveuses, avait repris confiance, et tandis que Lucile lui versait du chocolat en disant à Brune : "Il faut bien qu'il remplisse sa mission. - Bah ! dit Camille en citant du latin pour complaire à l'ami d'Horace : "Buvons et mangeons, nous mourrons demain." C'était son mot habituel, à cette heure décisive.

" Nous mourrons !" Le pauvre Desmoulins ne croyait peut-être pas dire si vrai. Toujours est-il que la rupture entre Robespierre et lui était complète. On raconte que cette rupture était née d'une imprudence de Camille, qui aurait prêté un livre illustré, L'Arétin, avec des gravures obscènes à Élisabeth Duplay, la plus jeune des filles de l'hôte de Robespierre.

Le courroux de Maximilien eût été grand alors contre "ce corrupteur" de Camille. Mais ce n'est là qu'une anecdote impossible à contrôler. Peut-être Robespierre avait-il senti un secret dépit contre Camille lorsque, recherchant la main de Mademoiselle Adèle Duplessis, la sœur de Lucile, il s'était vu fort doucement éconduit. Nous imaginons que le père, M.Duplessis, ne tenait pas à donner sa seconde fille à un homme politique.

 

De là le refus, sans nul doute. Il est probable que Camille plaida alors la cause de son ami. Bref, Robespierre se rabattit sur la fille du menuisier Duplay, qu'il aima d'ailleurs, on le sait, d'une affection profonde et austère. 
Toujours est-il que l'heure approchait où cette rupture entre Camille et Maximilien allait devenir publique. Le 7 janvier, au club des Jacobins, deux jours après l'apparition du numéro V du Vieux Cordelier, on discuta la question de savoir si Fabre d'Eglantine, Bourdon ( de l'Oise) et Camille Desmoulins devaient être chassés de la Société. Trois fois, on appela leurs noms : aucun ne répondit. " Eh bien, dit Robespierre, citez-les devant le tribunal de l'opinion publique ; elle jugera !"

A ce moment, Camille se présente. On lui demande de rendre compte de ses liaisons avec Philippeaux. Camille répond qu'il a pu se tromper, que les accusations qu'on lui jette sont des calomnies. Mais là n'est point le cœur du débat. Ce que les Jacobins veulent atteindre, flétrir, c'est le Vieux Cordelier . Que si Camille sort vaincu, si l' épuration est prononcée, tout est fini, la guillotine est proche. A cette heure, la route vers l'échafaud se compose de plusieurs stations ; l'épuration est la première. Camille n'a pas encore parlé sur ce chef d'accusation, que Robespierre demande la parole.
" Tout en blâmant énergiquement le Vieux Cordelier , dit Charlotte Robespierre dans ses Mémoires, Maximilien chercha à justifier l'auteur. Malgré son immense popularité et son influence extraordinaire, des murmures accueillirent ses paroles. Alors il vit qu'en voulant sauver Camille il se perdait lui-même. Camille ne lui tint pas compte des efforts qu'il avait faits."

La vérité est que Robespierre, voulant détourner la colère des Jacobins, crut devoir sacrifier l'ouvrage pour sauver l'auteur : " Camille, dit-il avec une certaine ironie, et d'un ton sec qui dut irriter profondément l'impressionnable Desmoulins, Camille est un enfant gâté ; il avait d'heureuses dispositions ; les mauvaises compagnies l'ont égaré." Ce sont presque déjà les expressions dont Saint-Just se servira dans son meurtrier rapport, rapport dont Robespierre lui fournira les éléments. 
" Enfin, conclut Robespierre, il faut sévir contre ces numéros que Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Desmoulins au milieu de nous. Je demande, pour l'exemple, que les numéros de Camille soient brûlés dans la société."
C'est trop, en vérité, pour Camille, qui ne comprend point le but de Robespierre. Il se redresse, il regarde Maximilien en face, et d'une voix nette, qui contraste avec ses balbutiements habituels : " C'est fort bien dit, Robespierre ; mais je te répondrai comme Rousseau ; Brûler n'est pas répondre ! "

 

 

Robespierre fut surpris d'une réponse aussi soudaine. Il ne s'y attendait pas. Il croyait que Desmoulins comprendrait le véritable but d'une pareille tactique. Le cri de "son ami" l'irrita à son tour, et le ton de sa réplique fut bientôt changé :

" Apprends, Camille, dit-il, que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi ! La façon dont tu prétends te justifier me prouve que tes intentions étaient mauvaises .
-  Mes intentions, reprend Camille, mais ne les connaissais-tu pas ? N'ai-je pas été chez toi ? Ne t'ai-je pas lu mes numéros ?
- Je n'en ai lu qu'un ou deux ; j'ai refusé d'entendre les autres !

Ainsi, le duel de paroles continuait. Vainement, Danton intervient, essaie de persuader publiquement Camille qu' "il ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui donner ."
L'apaisement est impossible. La lutte continue.

- Eh bien oui ! s'écrie Robespierre, Qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde !
Aussitôt le secrétaire lit le numéro IV du Vieux Cordelier. Le mot "suspect" retentit comme un refrain lugubre. Un silence morne accueille cette lecture. Robespierre reprend alors la parole ; pour lui, Desmoulins est "un composé bizarre de vérité et de mensonges, de politiques et de chimères." 

Ainsi, dès le mois de janvier, le projet de Maximilien apparaît clairement : il s'agit, pour lui, de se défaire à la fois des modérés et des exagérés, des indulgents et des enragés. Il n'y a plus maintenant qu'à frapper.

Cette longue discussion tourna cependant, en apparence, à l'avantage de Desmoulins. Il ne fut pas rayé du club des Jacobins, on lui rendit son titre de Cordelier. Il pouvait se croire sauvé. Il était perdu.

On a produit naguère un témoignage de la soeur de Robespierre essayant de faire croire que Maximilien voulut réellement sauver Camille. Ce qui est plus certain, c'est que Robespierre rédigea, pour Saint-Just, un acte d'accusation contre Desmoulins, un projet de rapport publié par M.France en 1841 sur les autographes, avec des rapprochements qui ne permettent pas de douter que Robespierre ait été l'inspirateur du Chevalier porte-glaive.

Le septième numéro , qui ne sera qu'un numéro posthume, est plein d'attaques directes, enfiévrées, hardies et éperdues contre Robespierre , contre Vadier, contre David, Héron, La Vicomterie, etc... C'est le chant du cygne, qui ne parviendra au monde que lorsque celui qui le fait entendre sera mort.

 

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