CAMILLE ET ROBESPIERRE |
| Quelques jours après,
Brune déjeunait chez Camille ; mais il était triste, inquiet, avec des
pressentiments funestes. Desmoulins, au contraire, par un retour fréquent chez ces
natures nerveuses, avait repris confiance, et tandis que Lucile lui versait du chocolat en
disant à Brune : "Il faut bien qu'il remplisse sa mission. - Bah ! dit Camille en
citant du latin pour complaire à l'ami d'Horace : "Buvons et mangeons,
nous mourrons demain." C'était son mot habituel, à cette heure
décisive. " Nous mourrons !" Le pauvre Desmoulins ne croyait peut-être pas dire si vrai. Toujours est-il que la rupture entre Robespierre et lui était complète. On raconte que cette rupture était née d'une imprudence de Camille, qui aurait prêté un livre illustré, L'Arétin, avec des gravures obscènes à Élisabeth Duplay, la plus jeune des filles de l'hôte de Robespierre. |
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Le courroux de Maximilien eût
été grand alors contre "ce corrupteur" de Camille. Mais ce n'est là qu'une
anecdote impossible à contrôler. Peut-être Robespierre avait-il senti un secret dépit
contre Camille lorsque, recherchant la main de Mademoiselle Adèle Duplessis, la sur
de Lucile, il s'était vu fort doucement éconduit. Nous imaginons que le père,
M.Duplessis, ne tenait pas à donner sa seconde fille à un homme politique.
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De là le
refus, sans nul doute. Il est probable que Camille plaida alors la cause de son ami. Bref,
Robespierre se rabattit sur la fille du menuisier Duplay, qu'il aima d'ailleurs, on le
sait, d'une affection profonde et austère. |
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| A ce moment, Camille se présente. On lui demande de rendre compte de ses liaisons avec Philippeaux. Camille répond qu'il a pu se tromper, que les accusations qu'on lui jette sont des calomnies. Mais là n'est point le cur du débat. Ce que les Jacobins veulent atteindre, flétrir, c'est le Vieux Cordelier . Que si Camille sort vaincu, si l' épuration est prononcée, tout est fini, la guillotine est proche. A cette heure, la route vers l'échafaud se compose de plusieurs stations ; l'épuration est la première. Camille n'a pas encore parlé sur ce chef d'accusation, que Robespierre demande la parole. | |
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" Tout en blâmant énergiquement le Vieux
Cordelier , dit Charlotte Robespierre dans ses Mémoires, Maximilien chercha
à justifier l'auteur. Malgré son immense popularité et son influence extraordinaire,
des murmures accueillirent ses paroles. Alors il vit qu'en voulant sauver Camille il se
perdait lui-même. Camille ne lui tint pas compte des efforts qu'il avait faits." La
vérité est que Robespierre, voulant détourner la colère des Jacobins, crut devoir
sacrifier l'ouvrage pour sauver l'auteur : " Camille, dit-il avec une certaine
ironie, et d'un ton sec qui dut irriter profondément l'impressionnable Desmoulins,
Camille est un enfant gâté ; il avait d'heureuses dispositions ; les mauvaises
compagnies l'ont égaré." Ce sont presque déjà les expressions dont Saint-Just
se servira dans son meurtrier rapport, rapport dont Robespierre lui fournira les
éléments.
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| Robespierre fut surpris d'une réponse
aussi soudaine. Il ne s'y attendait pas. Il croyait que Desmoulins comprendrait le
véritable but d'une pareille tactique. Le cri de "son ami" l'irrita à son
tour, et le ton de sa réplique fut bientôt changé : " Apprends, Camille, dit-il,
que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi ! La
façon dont tu prétends te justifier me prouve que tes intentions étaient mauvaises . |
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| Ainsi, le duel de paroles continuait.
Vainement, Danton intervient, essaie de persuader publiquement Camille qu' "il ne
doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui
donner ." L'apaisement est impossible. La lutte continue. - Eh bien oui ! s'écrie Robespierre,
Qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde ! |
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Ainsi, dès le mois de janvier, le projet de Maximilien apparaît clairement : il s'agit, pour lui, de se défaire à la fois des modérés et des exagérés, des indulgents et des enragés. Il n'y a plus maintenant qu'à frapper. |
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| Cette longue discussion tourna cependant,
en apparence, à l'avantage de Desmoulins. Il ne fut pas rayé du club des Jacobins, on
lui rendit son titre de Cordelier. Il pouvait se croire sauvé. Il était perdu. On a produit naguère un témoignage de la soeur de Robespierre essayant de faire croire que Maximilien voulut réellement sauver Camille. Ce qui est plus certain, c'est que Robespierre rédigea, pour Saint-Just, un acte d'accusation contre Desmoulins, un projet de rapport publié par M.France en 1841 sur les autographes, avec des rapprochements qui ne permettent pas de douter que Robespierre ait été l'inspirateur du Chevalier porte-glaive. Le septième numéro , qui ne sera qu'un numéro posthume, est plein d'attaques directes, enfiévrées, hardies et éperdues contre Robespierre , contre Vadier, contre David, Héron, La Vicomterie, etc... C'est le chant du cygne, qui ne parviendra au monde que lorsque celui qui le fait entendre sera mort.
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