L' ARRESTATION

Depuis leurs dernières lettres, Dantonistes et Hébertistes étaient irrémissiblement condamnés. Les amis d'Hébert, au printemps de 1794, essayèrent vainement de pousser à l'insurrection le peuple de Paris. Hébert accuse, rugit, se met en colère. Vaines menaces. Saint-Just monte à la tribune de la Convention, accuse les Hébertistes d'être les partisans de l'étranger et, le 24 mars, Hébert, Momoro, Clootz, Chaumette, sont exécutés.
Les ultras n'étaient plus à craindre. Les comités avaient épuré les Cordeliers. Ils allaient maintenant tourner toutes leurs forces contre les Dantonistes.
Les comités manoeuvraient habilement. Tout d'abord, ils se défirent du seul ami de Danton qui siégeât au Comité de salut public, Hérault de Séchelles. Celui-ci, las, écoeuré, se laissa faire. On l'accusa d'avoir emporté chez lui les papiers du Comité diplomatique, ce qui était faux, et d'avoir donné asile à un émigré, ce qui était vrai. Le 26 ventôse, il était arrêté, après un rapport de Saint-Just.
Hérault arrêté, c'était Danton directement menacé. Des amis l'avertirent, mais Danton haussait les épaules : " Il n'y a rien à faire, disait-il. Résister, verser du sang ? Il y a assez de sang répandu. J'aime mieux donner le mien. J'aime mieux être guillotiné que guillotineur !"
 
Comme on lui disait de fuir, il dit par un mot qui traversera les siècles : " Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ?"  Tout comme Camille, il pensait aussi qu' "ils n'oseraient !"
Ils allaient oser. Déjà un mois auparavant,
Billaud-Varennes avait dénoncé Danton au Comité de Salut Public, mais Robespierre s'était levé "comme un furieux" en disant : " Tu veux perdre les meilleurs patriotes."
Mais cette fois, Billaud allait être écouté. Au début de la séance de nuit qui devait marquer l'arrestation de Danton et de ses amis,
Robert Lindet et le vieux Rühl ( qui ne signèrent pas ce décret d'arrestation ) firent avertir Danton par Panis.

Danton avait gardé son domicile. Assis près du foyer de sa chambre de travail, de temps à autre, il sortait de son immobilité pour tisonner avec violence, puis il poussait de profonds soupirs et prononçaient des paroles entrecoupées...
D'autres fois, il se relevait brusquement, et prenant dans ses bras le fils de sa soeur, il l'embrassait avec émotion.

Et cependant, le péril pressait. Billaud-Varennes avait déjà dit nettement, avec une résolution sinistre : "Danton conspire, il faut le faire mourir !" Robespierre et Saint-Just approuvèrent.
Maximilien minuta l'acte d'accusation, il donna la matière à Saint-Just qui la façonna avec l'habileté de la haine et la froideur terrible d'une conviction de marbre. Puis, pâle, accablé, soucieux, Robespierre se retira, ce matin de mars, dans sa petite chambre de la maison des Duplay, et y demeura enfermé, tandis qu'on arrêtait Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux.

Il y a dans la vie des heures sinistres où les malheurs semblent frapper à la fois et fondre brutalement sur ceux qu'ils veulent atteindre. A l'heure où l'on délibérait aux Tuileries sur l'arrestation de Camille, le malheureux venait de recevoir la lettre suivante de son père. La pauvre Madame Desmoulins n'était plus.

 

" Mon cher fils,
J'ai perdu la moitié de moi-même. Ta mère n'est plus. J'ai toujours eu l'espérance de la sauver, c'est ce qui m'a empêché de t'informer de sa maladie. Elle est décédée aujourd'hui, heure de midi. Elle est digne de tous nos regrets; elle t'aimait tendrement. J'embrasse bien affectueusement et bien tristement ta femme, ma chère belle-fille, et le petit Horace. Je pourrai demain t'écrire plus au long. Je suis toujours ton meilleur ami."
Desmoulins.
Le désespoir de Camille était profond ; il avait encore les yeux rouges de larmes, lorsque la patrouille des soldats, chargés de l'arrêter, vint occuper les issues de la maison. En entendant les lourdes crosses des fusils tombant sur le palier, Camille dit : " On vient m'arrêter !" Lucile l'écoutait et regardait, éperdue. Elle se sentait devenir folle. Camille fut plus calme qu'on ne pouvait le supposer. Il s'habilla, embrassa son enfant, prit dans sa bibliothèque les Nuits d'Young et les Méditations sur les Tombeaux d'Harvey, il serra contre sa poitrine cette femme adorée qui sanglotait, et leurs lèvres se rencontrèrent encore une fois dans un de ces amers baisers rendus plus brûlants par les larmes.

Lucile, affolée, éperdue, l'appelait, se cramponnait à lui : un évanouissement dut seul la séparer de son Camille. On écroua Desmoulins et ses amis dans la prison du Luxembourg.

Camille Desmoulins, en entrant au Luxembourg, semblait avoir perdu tout espoir. On eût dit qu'il se sentait condamné d'avance. Ses lettres sont toutes remplies de pressentiments affreux et de tristes ressouvenirs. Il est là, apercevant du fond de sa prison ce jardin du Luxembourg où il passa "huit années à voir Lucile". 
Que ce temps est loin ! Et il songe à sa femme, à son enfant, à l'excellente Madame Duplessis. Puis, la fièvre s'empare de Camille. Son sang bout. Il n'a d'appétit que pour la soupe que lui fait apporter Lucile.

" Envoie-moi, lui dit-il, de tes cheveux et ton portrait." Lorsqu'il trouve un instant de sommeil, quelle joie ! Il rêve d'elle : " On est libre quand on dort...  Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Daronne ( sa belle-mère) , qui était à la maison ; mais notre petit avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour ... J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! O ma chère Lucile, où es-tu ? "

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