HORS  LA   LOI

Fouquier reçut sans doute trop tard la lettre de M. Desmoulins père , qui n'ébranla certainement pas sa quiétude de pourvoyeur des sévérités iniques de la loi. Camille Desmoulins était déjà mort lorsque la lettre du père arriva pour demander le salut du fils. Détenu au Luxembourg, Camille avait, dès le 12 germinal, subi un  interrogatoire. Il avait été interrogé le premier. Après lui, Danton, puis Lacroix, puis Hérault subirent la même question. A cette demande : " Avez-vous conspiré contre la République ?", Hérault répondit que ces "horribles pensées" n'étaient jamais entrées "ni dans son esprit, ni dans son coeur". 
L'attitude des Dantonistes dans le procès devait être d'ailleurs admirable.
A partir du moment où ils entrèrent au Luxembourg jusqu'à l'heure où ils sortirent de la Conciergerie, ils furent résolus et superbes. Danton surtout.


Hérault de Séchelles

" Je porte dans mon caractère une bonne portion de la gaieté française" avait-il dit, le 16 mars, à la Convention, dans son avant-dernier discours. Cette gaieté ne l'abandonna pas. En entrant dans la cour de la prison où il trouva Hérault de Séchelles jouant à la galoche, Danton dit aux prisonniers : " Quand les hommes font des sottises, il faut savoir en rire ! Mais si la raison ne revient pas dans ce bas monde, vous n'avez encore vu que des roses !"
Il aperçut Thomas Payne, l'Américain, le défenseur de la Révolution contre Burke, député du Pas-de-Calais à la Convention, et lui dit : " Ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté de ton pays, j'ai vainement essayé de le faire pour le mien ! J'ai été moins heureux ! On m'envoie à l'échafaud. Eh bien, j'irai gaiement !"

On mit les prisonniers au secret, puis lorsque leur acte d'accusation leur eut été notifié, on les conduisit à la Conciergerie. Lacroix et Danton souriaient, Philippeaux demeurait fier, Camille était triste. " C'est à pareil jour, dit Danton en arrivant à la Conciergerie, que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ! Mais quoi ! ce n'était point par inhumanité ! Je voulais prévenir de nouveaux massacres de Septembre !"
il parlait haut dans son cachot, et pour que les autres détenus entendissent : "Je laisse tout dans le gâchis. Ah ! qu'il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes !"

Le 13 germinal, les accusés - condamnés d'avance - comparurent au tribunal. Pour flétrit Danton, on l'accolait à un voleur comme d'Espagnac. On donnait le fauteuil de fer à Fabre d'Eglantine. Les jurés avaient été triés parmi les solides : les gens à feux de file : C'était Renaudin le luthier, que Camille récusera vainement, Trinchard, Leroy dit dix-août , Desboisseaux, Lumière, Souberbielle, Topino-Lebrun, le plus sincère et qui témoignera devant l'histoire contre l'infamie d'un tel procès.

Les juges étaient Herman, président, avec Masson-Denizot, Foucault et Bravet pour assesseurs. Fouquier-Tinville et son substitut Fleuriot-Lescot étaient présents.

" J'ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes, répondit Camille, interrogé.
- Je m'appelle Georges-Jacques Danton, avocat au ci-devant conseil, et depuis révolutionnaire et représentant du peuple, répondit Danton. Ma demeure ? bientôt dans le néant, ensuite dans le Panthéon de l'histoire... Anciennement rue et section Marat. "

Hérault de Séchelles, Chabot, Bazire, Delaunay ( d'Angers), Lacroix, Fabre, Philippeaux, tous députés ; Westermann, l'abbé Sahuguet d'Espagnac, Junius Frei et Emmanuel Frei - les beaux-frères de Chabot - Jacques Lhuillier, procureur général du département de Paris ( le seul qui allait être acquitté), Deiderichen, avocat de la cour du roi de Danemark, André Gusman, Espagnol, répondirent à leur tour. Le plus âgé de ces hommes avait quarante et un ans, le plus jeune, Claude Bazire, celui qui mourait pour n'avoir pas voulu abandonner Chabot, en avait vingt-neuf.

Rien n'égale la sublimité de la défense énergique de Danton. Tel un personnage de Shakespeare, alliant le tragique au comique, il raille, il prouve, il foudroie, il ricane ; il écrase, il est à la fois surhumain par l'audace, et profondément humain par les mots qu'il trouve. Il paraît agrandi devant ses ennemis troublés qui peuvent l'égorger mais non le fléchir !
" Moi vendu ? s'écrie-t-il, un homme de ma trempe est impayable. La preuve ? Que l'accusateur qui m'accuse, d'après la Convention, administre la preuve, les semi-preuves, les indices de ma vénalité !"
Et comme on lui oppose le prétendu témoignage d'un "patriote" anonyme, il crie :
" Où est ce patriote ? Qu'il vienne ! je demande à être confondu. Qu'il paraisse !"
Puis, se retournant , comme un lion blessé, il fait face à ceux de ses adversaires qu'il connaît et dont la haine se dévoile :
" Billaud-Varennes, dit-il ne me pardonne pas d'avoir été mon secrétaire !"

Il a déjà, devant la mort, comme une conception nette de la moralité même de cette sanglante révolution où s'entre-déchiraient "les frères ennemis". Il pense que chacun fut utile à son heure, même les plus farouches, "Marat avec son caractère volcanisé , Robespierre tenace et ferme" - " Et moi, ajoute-t-il, je servais à ma manière ! "

Puis enfin, dégoûté, écoeuré par l'attitude du tribunal : " On me refuse des témoins, alors je ne me défends plus !
Je vous fais d'ailleurs mes excuses, dit-il en se rasseyant, de ce qu'il y a de trop chaud dans mes paroles. C'est mon caractère."
Et dans un dernier cri, prophétique et superbe : " Le peuple, dit-il, déchirera par morceaux mes ennemis, avant trois mois !"

Dans les papiers relatifs à ce procès des Dantonistes, on trouve, aux Archives nationales, la preuve du désarroi dans lequel se trouvaient le président Herman et l'accusateur Fouquier-Tinville. Ils se passaient, l'un à l'autre, de petits papiers couverts d'une écriture rapide qui témoignent de l'état d'inquiétude où les jetait l'attitude de Danton, cet accusé qui, le front levé et la voix puissante, devint parfois l'accusateur.

Le 13 germinal ( 3 avril), Herman, effaré par la vigueur des accusés, avait brusquement levé la séance, et Fouquier était allé demander aux Comités s'il fallait entendre les témoins dont les accusés réclamaient l'assignation. On avait répondu à Fouquier qu'il ne le fallait pas.
Le 14 germinal, Danton avait foudroyé ses juges, et Desmoulins avait apitoyé les spectateurs.
Le 15, les accusés, à qui l'on refusait les témoins, se révoltaient énergiquement, et Fouquier s'était alors adressé à la Convention pour réclamer son aide contre les "indécences" des accusés.
Le 16, la parole allait tout simplement être refusée aux Dantonistes promis au bourreau. Il fallait, avant de les glacer, imposer silence à ces lèvres redoutables.
"Le seul moyen de leur imposer silence, avait écrit Fouquier, serait un décret, à ce que nous prévoyons."
Or, le décret fut rendu le 15 germinal, sur un rapport de Saint-Just, auquel on ajouta la lecture, réclamée par Billaud-Varennes, d'une dénonciation de l'espion Alexandre La Flotte, accusant Arthur Dillon de s'être associé à Lucile Desmoulins pour délivrer les accusés.

Chose navrante à noter, ce véritable décret de mise hors la loi, présenté par Saint-Just, la Convention l'adopta à l'unanimité ! Aucune voix ne s'éleva pour protester contre cette mise hors des débats , pas même celle du dantoniste Legendre qui pouvait cependant, cette fois, mettre ses rudes poumons au service de son ami.

Nous reviendrons sur la dénonciation de ce La Flotte, qui devait envoyer l'infortunée Lucile à l'échafaud. La Flotte accusait Arthur Dillon de s'être concerté avec le conventionnel Simon pour soulever les faubourgs, tandis que Lucile Desmoulins essayerait d'attendrir le peuple . Le malheureux Camille avait donc appris, au moment où on menaçait sa vie, qu'on venait encore de le frapper dans l'être cher, coupable de porter son nom. Lucile était arrêtée ! Elle était menacée comme lui ! La fureur de Camille et celle des autres accusés ne connut dès lors plus de bornes. Mais le président Herman ne devait pas se soucier beaucoup de ce redoublement de désespoir et de colère.
Il allait donner l'ordre de faire sortir les accusés de la salle d'audience. Cette mise hors du tribunal équivalait à une mise hors la loi.


Billaud-Varennes

Malgré les protestations, le président donna l'ordre aux gendarmes d'emmener les accusés. Ce fut une scène effroyable. Pendant que Danton jetait un regard méprisant à ses juges, Camille se cramponnait à son banc; il refusait de sortir. Trois hommes s'accrochèrent à lui, l'arrachèrent à sa place et littéralement l'emportèrent. Le dernier cri de Desmoulins était une injure.
Tandis que le jury, impressionné, délibérait, un moment le bruit courut dans le tribunal que "la majorité des jurés votait pour l'innocence des accusés."
Depuis, Lecointre déclara qu'à ce moment même, Amar Voulland et Vadier, passant par la buvette, allèrent trouver, en compagnie de Fouquier, le président Herman pour l'engager à "user de tous les moyens possibles pour faire prononcer la mort."

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