LE ROMAN DE CAMILLE |
| Lorsque Desmoulins écrivait à son père pour lui expliquer l'état tourmenté de son âme, il y avait une cause à ses hésitations et à ses énervements : Camille souffrait. un amour malheureux le rendait attristé, mécontent de lui-même et de la vie. Il avait rencontré sur son chemin une femme , et peu à peu, il s'était donné à elle avec une tendresse absolue. Lucile Duplessis ( elle écrivait souvent son nom Lucille ) devait être, avec la liberté, la passion suprême de l'existence de Camille, et c'est à la séduisante image de Lucile que cet homme doit une partie de la sympathie que lui a gardée l'avenir. |
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ce roman fut long et traversé par les
obstacles. Cette enfant ( Lucile avait 18 ans), qu'il avait vue grandir, Camille l'aimait
d'une passion irrésistible. Comment son amour était-il venu ? Un jour, il se sentit tout
troublé et tout surpris par le regard de Lucile, par ce front de 16 ans tout ombragé de
cheveux blonds. Il l'aima. La Biographie de Leipzig, prétend que Camille, lié
au duc d'Orléans, allait souvent à Mousseaux ( Monceaux) , et qu'il voulait épouser
Paméla, l'élève de Mme de Genlis. Cela est peu crédible. Ce qui est sûr, c'est que
Camille s'était senti attiré un moment par la grâce de sa cousine , Mlle Flore Godart (
de Wiège), qui épousa plus tard M. Tarrieux du Tailland. Il la rechercha peut-être : et
l'on veut que sa cousine se soit trouvée sur le passage de la charrette pour envoyer à
Camille , d'un oeil attendri, un dernier adieu. Mais ce n'était là qu'amusettes : le grand, l'unique amour de Camille Desmoulins fut celui qu'il conçut pour Lucile. C'était au Luxembourg qu'il l'avait rencontrée, dans les allées du jardin, à l'ombre de ce palais de Marie de Médicis, qui deviendra plus tard - ironie des rapprochements ! - la prison de Camille. Lui, étudiant, affamé de gloire, elle, enfant, toute ignorante de la vie, ils s'étaient vus et connus sous l'oeil de Mme Duplessis, la mère. Desmoulins était connu de Mme Duplessis; il l'avait rencontrée avec sa fille bien avant la prise de la Bastille , mais la vive lumière projetée depuis sur le front du jeune écrivain n'avait pas dû lui nuire auprès de la mère. |
| Lucile avait une âme exaltée, qui exprimait les
mélancolies et les inquiétudes de la jeunesse, la défiance de soi-même et la haine
instinctive d'un monde qui attire par ses séductions et repousse par ses hideurs. Au physique, plutôt petite, gracieuse, de jolis cheveux blonds encadrant un visage souriant, quasi enfantin, Lucile ne semblait pas tourmentée de la sourde inquiétude que trahissent les pages arrachées à son journal de jeune fille. Camille, s'il faut en croire le témoignage des ses ennemis, n'était pas beau. Sainte-Beuve disait que " Desmoulins avait un extérieur désagréable . " La bouche, en effet, est sarcastique, les commissures des lèvres relevées ou tendues comme un arc prêt à lancer une flèche, le sourire est narquois. Il y a sur cette face quelque chose de démoniaque, l'esprit d'enfer, cette beauté du diable de l'homme. Le front est beau, large, bien modelé, les yeux pétillent, noirs et ardents. Tel est Camille dans la plupart des portraits connus. Ainsi donc, Camille, spirituel et capable de plaire, pouvait être aimé de Lucile. Lucile était quelque peu romanesque. Elle aimait la solitude. Cette enfant de 16 ou 18 ans recherchait volontiers, avec une amère volupté, dans ce grand Paris, non point la foule, mais sa propre pensée, son propre rêve. Elle n'avait d'autre confident que le papier rugueux et aujourd'hui jauni où elle jetait ses pensées, la nuit, dans sa petite chambre de jeune fille, lorsqu'elle était seule, et que ni son père, ni sa mère, ni sa soeur Adèle ( celle que Robespierre voulut épouser) , n'étaient là. ( lire quelques pages du journal de Lucile ) . Camille, pauvre avocat, dès 1787, ose aspirer à la main de cette enfant. M.Duplessis fait à la première demande de Camille une réponse plus qu'évasive, donnant pour raison d'un refus : l'état incertain du jeune homme, l'avenir de Lucile, son extrême jeunesse, tout ce qu'on répond en pareil cas lorsqu'on tient à garder les convenances. Alors, Camille prend la plume et, en essayant de réfuter point par point les objections de M.Duplessis, répond une longue lettre tout à fait capitale pour sa biographie et ignorée jusqu'en 1879. ( lire la lettre de Camille ) Cette lettre est une page vivante des confessions de Desmoulins. Quant à Lucile, elle était évidemment éprise de Camille. Amour contrarié, car M.Duplessis le père n'avait pas vu d'un oeil très favorable naître et grandir l'amour de Desmoulins pour sa fille. Esprit pratique, fils d'un modeste maréchal-ferrant de village, devenu grâce à ses efforts premier commis du Contrôle général des finances, M.Duplessis aimait la fortune en homme qui sait ce qu'elle coûte à conquérir. Peu enclin à l'aventure, il eût préféré donner sa fille à un autre homme qu'à un avocat sans causes. S'il avait conquis la mère, Camille Desmoulins, en 1787, effrayait encore le père, et beaucoup . Camille avait alors 27 ans et Lucile 17. Le refus de M.Duplessis datait de mars de la même année. Ils s'aimaient, à demi séparés, seulement réunis par la tendre faiblesse de Madame Duplessis, et cela dura jusqu'en 1790, époque où la volonté paternelle céda devant les conseils de la femme et les larmes de la jeune fille. Trois ans de tendresses comprimées et grandissantes, de rencontres souvent concertées sous les grands arbres du Luxembourg, de pensées échangées en hâte, de regards dérobés ! La mère, attendrie et séduite, surveillait cet amour partagé. En décembre 1790, lorsque le père s'attendrit, cède et donne sa fille à l'écrivain qui la demande, quelle joie chez Desmoulins, quel enivrement, avec quelle juvénile ardeur il annonce à ses parents ce bonheur inespéré : " Aujourd'hui, 11 décembre, je me vois enfin au comble de mes voeux. Le bonheur pour moi s'est fait longtemps attendre, mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu'on peut l'être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant parlé, que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent et elle ne me refuse pas. Tout à l'heure, sa mère vient de m'apprendre cette nouvelle en pleurant de joie. L'inégalité de fortune, M.Duplessis ayant vingt mille livres de rente, avait jusqu'ici retardé mon bonheur ; le père était ébloui par les offres qu'on lui faisait. Il a congédié un prétendant qui venait avec cent mille francs. Lucile, qui avait déjà refusé vingt-cinq mille livres de rente, n'a pas eu de peine à lui donner congé. Vous allez la connaître par ce seul trait. Quand sa mère me l'a eu donnée, il n'y a qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre ; je me jette aux genoux de Lucile ; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux, les siens n'étaient pas en meilleur état que les miens ; elle était toute en larmes, elle pleurait même abondamment et cependant elle riait encore. Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant. Son père m'a dit qu'il ne différait plus de nous marier que pour me donner les cent mille francs qu'il a promis à sa fille et que je pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui ai répondu : Vous êtes un capitaliste ; vous avez remué de l'espèce pendant toute votre vie, je ne mêle pas du contrat et tant d'argent m' embarrasserait ; vous aimez trop votre fille pour que je stipule pour elle. Vous ne me demandez rien, ainsi dressez le contrat comme vous voudrez. Il me donne en outre la moitié de la vaisselle d'argent, qui monte à dix mille francs." |
| Le mariage devant avoir lieu le 29 décembre, il fallait
obtenir une dispense de l'Avent. Camille va trouver un grand vicaire de l'archevêque de
Paris, M. de Floirac, qui lui reproche son château brûlé, vingt mille livres de rente
perdues, et refuse la dispense. Des députés s'entremettent, sollicitent ; peine perdue.
C'est le vénérable abbé Bérardier, le principal du collège
Louis-le-Grand, qui l'obtient enfin, après combien de démarches ! Il aimait son ancien
élève, ce Bérardier, et Camille lui souhaitait sa fête tous les ans. Bérardier voulut
le marier lui-même, et M.de Pancemont, curé de Saint-Sulpice, consentit à n'être que
l'assistant. L'entrevue préalable de M. de Pancemont et Camille, arrivant à
Saint-Sulpice suivi d'un notaire, vaut la peine d'être rapportée. On y voit nettement
l'espèce de duel moral engagé entre le voltairien et le prêtre. La première question
posée à Camille est celle-ci : - Etes-vous catholique ? - Pourquoi cette question ? - Parce que, si vous ne l'étiez pas, je ne pourrais vous conférer un sacrement de la religion catholique. - Eh bien, oui, je suis catholique. - Je ne puis croire celui qui a dit dans un de ses numéros que la religion de Mahomet était tout aussi évidente pour lui que celle de Jésus-Christ. - Vous lisez donc mes numéros ? - Quelquefois. - Et vous ne voulez pas me marier, monsieur le curé ? - Non, monsieur; je ne le puis, à moins que vous ne fassiez une profession de foi publique de la religion catholique. - J'aurai donc recours au comité ecclésiastique, répond Camille. L'entretien, recueilli par le notaire, est alors porté au comité. Camille va retrouver ensuite le curé avec une consultation de Mirabeau où celui-ci établissait " qu'on ne pouvait juger de la croyance que sur la profession de foi extérieure, et que le mariage ne pouvait être refusé au réclamant puisqu'il se disait catholique. " - Depuis quand Mirabeau est-il un père de l'Eglise ? fit M. de Pancemont. Camille, à ces mots, ne put s'empêcher de rire : Ah ! Ah ! fit-il, Mirabeau, père de l'Eglise ! je le lui dirai ; cela le divertira ! - Mais à ne vous juger que sur votre profession de foi extérieure, puisqu'elle est imprimée, reprit le curé de Saint-Sulpice, la consultation même vous condamne. J'exige donc une rétractation avant de vous marier. - Je ne compte pas faire de nouveaux numéros avant mon mariage. - Ce sera donc après ? - Je le promets, dit Camille. ( Il n'en fit rien.) - J'exige de plus, ajouta M. de Pancemont, que vous remplissiez tous les devoirs prescrits quand on se marie et que vous vous confessiez. - A vous-même, monsieur le curé ! " Et il se confessa. L'amour qu'il éprouvait pour Lucile était assez puissant pour contraindre la pamphlétaire à courber le front. Mais avec quelle vivacité et avec quelle colère il le relèvera ensuite ! Le mariage enfin fut célébré le mercredi 29 décembre, à Saint-Sulpice. Au nombre des témoins, on voit figurer Pétion et Robespierre ; Mirabeau ne s'y trouva pas, comme il l'avait promis. L'abbé Bérardier fit aux époux une touchante exhortation, et Camille se sentit les yeux gros de larmes. " Pleure donc, lui dit Robespierre, si tu en as envie !" Plus tard, Saint-Just et Robespierre lui-même, reprocheront à Camille les larmes qu'il était si prompt à verser. En retrouvant côte à côte ces noms amis, qui deviendront, trois ans après, des noms ennemis, en rencontrant au bas ce cet acte de mariage la signature de Brissot, que dénonça Camille, et celle de Robespierre, qui n'empêcha pas ami de monter à l'échafaud, on ne peut arrêter les réflexions amères, les douloureux rapprochements. Cruelles heures que celles-là, où le baiser de la veille devient la morsure du lendemain ! L'ami tue l'ami ; Camille inventera, en 1793, contre Brissot qui lui serre la main en 1790, en lui disant : "Sois heureux" , un néologisme meurtrier, le verbe brissoter, qui signifie voler. Robespierre rédigera pour Saint-Just une note mortelle où Camille sera traité tour à tour de dupe et de complice. Mais qui prévoit ce dénouement à cette heure ? Quels sourires confiants ! Quelles joies au moment où Camille, qui a 30 ans, conduit à l'autel cette blonde Lucile, qui en a 20 à peine ! Il serre dans sa main droite la main gauche de la jeune fille, devant cet autel tendu de draperies ! Il écoute la voix connue et aimée de l'abbé Bérardier, qui évoque les souvenirs de l'enfance et retrace les devoirs de la maturité. Fou de bonheur, le coeur gonflé d'espoir, Camille pleure. Volupté des larmes heureuses, ne pourrait-on pas dire que c'était là comme la baptême de ces épreuves, sur lesquelles Camille, avant peu, versera des larmes sanglantes ?
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