LE   CLUB  DES  CORDELIERS

Camille se trompait lui-même. Il désirait toujours la gloire, et aussi, hélas ! cette décevante popularité à laquelle il avait trop sacrifié déjà. Il avait fait partie, dès sa fondation, de ce club des Cordeliers qui devait un jour le regarder comme tiède et contribuer à sa perte.

Le club des Cordeliers était situé rue de l'Ecole-de-Médecine, en face de la rue de Hautefeuille, dans le monastère de ces moines qui furent, comme on sait, des moines démocratiques et mystiques, faisant voeu de pauvreté, communistes déguisés sous le froc.

Les assemblées se tinrent d'abord dans le couvent ; en 1793, elles émigrèrent dans l'église Saint-André des Arts, - maintenant disparue - mais pour revenir bientôt, après une halte du Musée de la rue Dauphine ( alors rue de Thionville), au monastère où elles avaient pris naissance. Club vraiment populaire où du dehors entrait qui voulait, où la foule débordait, poussant parfois au délire l'orateur à la tribune. On a comparé les Jacobins à un séminaire grave, prudent, casuistique ; les Cordeliers pourraient être comparés à un régiment toujours armé.
La Révolution de la rue a rugi dans cet antre . Danton, Desmoulins, Marat, Fréron, Chaumette, Hébert, Legendre, Robert qui rédigera la pétition du Champ-de-Mars demandant la déchéance de Louis XVI, Momoro, Anacharsis Clootz, Vincent, Gusman, le sans-culotte grand d'Espagne, faisaient partie des cordeliers. Assemblage bizarre, fougueux et hostile, qui se déchirera et s'enverra mutuellement à la mort. La République naquit dans cette serre chaude . La devise Liberté, Égalité, Fraternité fut de l'invention des Cordeliers. ( juin 1791).

C.Desmoulins

Le 10 août y recruta ses plus énergiques acteurs. Mais tandis que les anciens, les vieux Cordeliers, ceux de la veille, devenaient les indulgents et réclamaient la clémence, les Collot-d'Herbois, les Ronsin, les Momoro et les Héberts se changeaient en ultra-révolutionnaires et rééditaient, au propre et au figuré, l'Ami du Peuple, jusqu'au moment où la hache du Comité de salut public les soumit à ce terrible scrutin épuratoire qui établit chez les Cordeliers le froide discipline de la mort.

Mais l'heure n'a pas encore sonné de ces luttes ardentes. Camille est tout entier à la lutte par la plume et par la parole. M.Desmoulins le père redoute pour son fils cette allure militante et cette gloire qui naît ; il lui écrit:

" On me parle de vos succès, et je n'y suis pas insensible ; mais les dangers que vous courez m'affectent encore davantage."

Camille alors, lui répond, certain de lui-même : " Vous ne vous moquerez donc plus de mes rêves, de ma république et de mes vieilles prédictions. Vous avez passé votre vie à écrire, à lutter contre les oppressions subalternes. C'était attaquer les branches ; grâce au ciel, nous venons de couper l'arbre ; Ne craignez pas d'être vous-même écrasé dans sa chute. Cet arbre ne peut tomber que sur les oisifs, et non sur ceux qui ont bien mérité de la patrie."

Quels que fussent son amour pour Lucile, sa joie de se voir enfin heureux et aimé, d'avoir un foyer, une compagne,une famille, Camille Desmoulins continuait donc à lutter, à lutter à la tribune et dans son journal.

Et maintenant, c'était par exemple contre La Fayette qu'il portait ses coups les plus redoutables. " Cet hypocrite qui a sans cesse la loi sur les lèvres !" ou "Ce tartuffe à double épaulette."

Camille Desmoulins rédigeait encore les Révolutions de France et de Brabant lorsque le 21 juin 1791, Louis XVI essaya de fuir et fut arrêté à Varennes par le maître de poste Drouet, le futur conventionnel et accusé de Vendôme. La fureur de Camille est telle qu'il réclame déjà, dans un style indigne de lui, la mort de celui qu'il appelle " l'animal-roi" : " Cependant, dit-il, comme l'animal-roi est une partie aliquote de l'espèce humaine, et qu'on a eu la simplicité d'en faire une partie intégrante du corps politique, il faut qu'il soit soumis, et aux lois de la société qui ont déclaré que tout homme pris les armes à la main contre la nation seroit puni de mort, et aux lois de l'espèce humaine, au droit naturel qui me permet de tuer l'ennemi qui m'attaque. Or, le Roi a couché en joue la nation. Il est vrai qu'il a fait long feu, mais c'est à la nation à tirer. "

Ce n'était pas seulement avec la plume que Camille voulait combattre le Roi. Il nous apprend lui-même que, le 16 juillet 1791, les Sociétés populaires ayant rédigé une pétition à l'Assemblée nationale pour demander la déchéance de Louis XVI, ce fut lui qu'on envoya , en qualité de chef de la députation, à la Municipalité pour l'avertir de ce projet. Ce jour-là, Paris grondait. Au milieu de cette place Vendôme, qui deviendra bientôt la place des Piques, un orateur applaudi s'écriait : Plus de rois ! Le courroux grandissant, c'était le jugement de Louis XVI qu'on réclamait et l'arrestation de La Fayette et Bailly.

Le lendemain, 17 juillet, devait avoir lieu au Champ-de-Mars l'anniversaire de la Fête de la Fédération. Ce jour-là, le drapeau rouge de la loi martiale fut déployé par l'ordre de La Fayette entraînant Bailly à des mesures de rigueur. Il y eut effusion de sang. Les harangues exaltées des orateurs populaires, provoquant les coups de pierres lancées par la foule surchauffée aux gardes nationaux ( un énergumène, Fournier l'Américain, appuya même son pistolet sur la poitrine de La Fayette) reçurent pour réponse les roulements de tambours et les coups de feu de la garde nationale. La foule, venue là pour signer la pétition sur l'autel de la patrie, fut mitraillée et sabrée, et s'enfuit dans toutes les directions. Un nommé Provant se tua de désespoir. Quelques biographes ont voulu que Desmoulins ait figuré ce jour-là parmi ceux qui poussèrent le peuple à la lutte ; d'autres affirment, au contraire, qu'au lieu de se rendre au Champ-de-Mars, Camille alla dîner à la campagne avec Danton, Legendre et Fréron. Ce qui est certain, c'est que, le soir même, des mandats d'arrêt étaient lancés contre Danton et contre Camille. On empêchait les crieurs de journaux de débiter leurs feuilles dans les rues, et le drapeau rouge flotta pendant deux semaines encore au fronton de l'Hôtel de ville.

La fureur des gardes nationaux avait été grande contre les pétitionnaires. Prudhomme raconte dans ses Révolutions de Paris qu'il faillit être assassiné sur le Pont-Neuf à la place de Desmoulins. Fréron, foulé aux pieds sur le même Pont-Neuf, n'était dégagé que par des gardes nationaux de sa section. Danton, poursuivi, se réfugiait à Fontenay-sous-Bois, chez son beau-père, tandis que Camille, le soir même,  reparaissait aux Jacobins pour tonner contre La Fayette et Bailly, qu'il appelait "deux archi-tartuffes de civisme !" Il devait d'ailleurs se mettre promptement en sûreté, non dans une cave comme Marat, mais chez un ami ou chez un parent.

Pendant ce temps, la force armée chargée d'arrêter Camille, ne trouvait plus au bureau des Révolutions de France et de Brabant que le secrétaire de Desmoulins, son compatriote Roch Marcandier, qui imprimera plus tard, dans son Histoire des hommes de proie, maintes calomnies infâmes sur celui-ci qu'il sert aujourd'hui.

Pour le moment, Marcandier, dont la tête échauffée sentait le Guisard, essaya de résister, fit feu d'un pistolet sur les soldats, et, battu, malmené, fut entraîné par eux, les vêtements en lambeaux.

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