UNE   AFFICHE  DE  CAMILLE

Camille était alors dans toute la fièvre de son amour. Lucile allait devenir enceinte. On s'imagine la joie de cet être avide de sensations, d'émotions, d'affections nouvelles, à l'idée qu'il allait être père.

Mais il regrettait son journal abandonné, ces Révolutions de France et de Brabant, dont un continuateur déloyal avait exploité le titre. " Mon journal était une puissance ", dit-il à son père. En songeant qu'il l'a laissé périr, il ajoute : " C'est une grande sottise que j'ai faite."  Camille rêvait donc de refaire un journal. Il s'était lié, nous l'avons vu, avec Stanislas Fréron , son collaborateur,  et des rapports fréquents qu'ils avaient entre eux était née une amitié vive. Fréron, celui que Lucile appellera bientôt, en riant, le lapin, ce Fréron qui fera plus tard de la réaction, après avoir demandé que Marie-Antoinette fût traînée, comme Frédégonde, dans les rues de Paris, à la queue d'un cheval entier ( juin 1791), Fréron, le sauveur du Midi , l'homme de Toulon, que Hébert traitait de muscadin , et qui devait en effet, plus tard, prendre pour collaborateur Martainville et pour soldats la jeunesse dorée, alors qu'il appelait Camille : cet enfant si naïf et si spirituel.

Au mois d'avril 1792, Camille et Fréron, l'orateur du peuple, président des Cordeliers, lancèrent donc le prospectus d'un nouveau journal destiné à faire suite au numéro 86 des Révolutions de France et de Brabant ,et qu'ils appelèrent la Tribune des Patriotes. Camille avait , cette fois, choisi pour imprimeur un voisin, Pierre-Jacques Duplain, qui demeurait comme lui Cour du Commerce.

Malgré les promesses alléchantes du prospectus, le journal ne réussit pas ; il n'eut que quatre numéros. A la fin de mai 1792, le journal n'existait plus. Il n'en avait pas moins eu son influence sur la foule, et Desmoulins avait reconquis sa situation et son autorité.

Une violente brochure l'avait d'ailleurs mis en évidence, une brochure contre Brissot, son ancien ami, celui qui lui avait servi de témoin lors de son mariage. Brissot  s'était déjà aliéné à demi l'affection de l'auteur de la France libre lorsque le rédacteur du Patriote français avait traité Desmoulins de "jeune homme" . Camille ne pardonnait pas, on le sait, à ceux qui prétendaient le régenter.
Depuis la disparition des Révolutions de France et de Brabant, Camille, d'ailleurs éperonné par des pertes d'argent assez considérables, avait repris sa profession d'avocat. " Je rentre, après la Révolution, dans le barreau ", écrit-il à son père.

En janvier 1792, il se présentait devant le Tribunal correctionnel, pour une dame Beffroi et un certain Dithurbide, négociant, accusés l'une de tenir une maison de jeu dans le passage Radziwill, l'autre d'être le complice de la brelandière. Ils furent condamnés l'un et l'autre à six mois de prison et enfermés.

Desmoulins protestait contre cet acte arbitraire par une affiche où, sur un ton semi-plaisant, il prenait la défense des jeux et prétendait que " dans les forêts de la Gaule et de la Germanie", nos pères ( c'est une vérité historique incontestable) jouaient au trente et un et même au biribi leur liberté individuelle.

Ce fut ce placard qui devait faire naître la haine entre Camille et Brissot, son ancien ami. Le Patriote français attaqua l'opinion de Desmoulins comme contraire à la morale : " Cet homme, s'écriait Brissot en parlant de Camille, ne se dit patriote que pour calomnier le patriotisme ! " Il l'accusait d'avoir fait la scandaleuse apologie des jeux de hasard. Camille en fut offensé, piqué au vif et il répliqua par une brochure envenimée. Jean-Pierre Brissot démasqué alla frapper au front Brissot de Warville, comme le caillou aiguisée d'une fronde. Jamais Camille n'avait été plus violent, plus virulent.
Il inventa contre Brissot le verbe brissoter, comme Aristophane avait inventé contre Socrate le verbe philosopher. Le malheur est, hélas ! que cette brochure irritée et haineuse aura une suite, avant un an, une suite terrible, sinistre, et qu'après avoir écrit Jean-Pierre Brissot démasqué, Desmoulins publiera, en 1793, son Fragment de l'histoire secrète de la Révolution, où les Brissotins, les Girondins sont attaqués et déjà voués à la condamnation qui les attend.
Ce sont là de ces douloureux écrits qu'on voudrait arracher de l'oeuvre d'un tel homme, de ces pages chargées de sarcasmes que Desmoulins regrettera un jour amèrement, en jetant du fond de sa prison, un dernier regard navré sur ses "écrits trop nombreux" .

Mais pour l'heure, Camille était heureux. Son adorée Lucile allait lui donner un fils. Il y avait, autour de ce jeune ménage, comme un rayonnement de gaieté et d'amour. Logés au N°1 de la rue du Théâtre-Français, les deux époux avaient pour voisins M. et Mme Danton qui habitaient la cour du Commerce. Les deux ménages se faisaient volontiers visite, quoique Desmoulins subît plutôt cependant, à cette époque, l'influence de Robespierre.

Stanislas Fréron , Fréron-Lapin, venait fréquemment cour du Commerce, et Brune, le futur maréchal de France, alors membre des Cordeliers, instruit, qui avait  déjà publié en 1788 un ouvrage, Voyage pittoresque et sentimental dans plusieurs provinces occidentales de France. D'autres encore faisaient partie de ce cercle intime que brisera la mort. Madame Duplessis s'y montrait parfois avec sa seconde fille, Adèle, que Robespierre voulut un moment épouser.

Ils aimaient, ces êtres farouches. Ils souriaient au milieu de leurs préoccupations et de leurs épouvantes. Camille surveillait sa femme enceinte et se sentait déjà l'impatience d'avoir un fils. Il se blottissait, pour ainsi dire, dans la possession de son bonheur. A cette époque, M.Desmoulins le père lui demandait s'il ne pourrait pas acheter le petit bien patrimonial de Guise, la maison où Camille, ses frères et ses soeurs, étaient nés. M.Desmoulins, en effet, se sentait légèrement pressé par le besoin, et il parlait de vendre la demeure, déjà hypothéquée.

" Comment voulez-vous, répondait Camille, que dans un moment où tout est renchéri plutôt de la moitié que du tiers, avec quatre mille francs de rente je puisse acheter un bien de trente mille francs ? Votre maison, la maison natale, m'est chère ; personne ne connaît mieux que moi le plaisir qu'éprouva Ulysse en voyant de loin la fumée d'Ithaque ; mais avec quatre mille francs qui, dans la circonstance présente, ne valent guère plus de deux mille livres de rente, comment pourrais-je acheter une maison de trente mille livres ?"

 

Celui qui devait rester éternellement, pour l'histoire, le petit Horace, le fils de Camille, que Robespierre allait tant de fois faire sauter sur ses genoux, Horace-Camille Desmoulins naquit le 6 juillet 1792. Le 8 juillet, Camille Desmoulins le présentait à la Municipalité, suivi de Laurent Lecointre ( de Versailles) et d'Antoine Merlin ( de Thionville), députés à l'Assemblée nationale.

Bientôt, Camille écrira à son père, à propos d'Horace : " Il est allé aussitôt en nourrice à l'Ile-Adam ( Seine-et-Oise), avec le petit Danton." Lucile, sans doute, était trop frêle pour le nourrir. Elle eût, certes, éprise de Rousseau comme elle l'avait été, suivi les leçons de l'auteur d'Emile , mais il est probable que Camille, plus voltairien que disciple de Jean-Jacques, détourna sa femme du projet de devenir nourrice.

Retour page d'accueil                     Retour biographie                 Page suivante