LA COUR ET LA NATION |
| Malgré la joie d'être père, Camille avait alors des
préoccupations pécuniaires qui l'atteignaient autant que ses parents de Guise.
Il se voyait en effet à la veille de perdre une partie considérable de la dot de Lucile,
placée, comme on disait alors, sur le Roi. Il se sentait, en outre, un peu
atteint par l'insuccès de sa Tribune des Patriotes. Au moment
où il eût voulu tenir en main une plume plus acérée, la caricature s'acharnait contre
lui, et ses ennemis ne désarmaient pas devant son foyer. Comment un
tempérament pareil à celui de Camille eût-il pu demeurer maître de lui-même devant
certaines attaques et en des heures semblables à celles que la France traversait alors ?
La lutte entre la Monarchie et la Révolution était désormais engagée d'une façon
implacable. |
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La réponse de la Gironde ne se fit pas
attendre: " La terreur, dit Vergniaud en montrant les
Tuileries, est souvent sortie de ce palais: eh bien ! qu'elle y rentre au nom de la
loi !" Et Legendre, se faisant l'interprète de la grande voix de Danton: " C'est aux Tuileries, dit-il dans la brasserie de Santerre, qu'il faut aller demander le rappel des ministres patriotes !" On alla donc aux Tuileries. Ceux qui s'y rendirent s'appelaient des " pétitionnaires." Ils étaient 20 000. Cette foule armée avec le colossal Saint-Huruge à sa tête , défilait d'abord dans l'Assemblée, puis pénétrait dans les Tuileries, emplissait les appartements et s'y roulait comme un fleuve. |
| Des femmes hâves, décharnées, entouraient la Reine.
Marie-Antoinette, pâle et impassible, opposait le dédain aux injures. Le Roi,
flegmatique, disait : "Je n'ai pas peur, j'ai reçu les sacrements." Quelqu'un avait coiffé le front du petit dauphin d'un bonnet de laine rouge. Pétion, le maire de Paris, lui enleva en disant : " Cet enfant étouffe." Le Roi aussi étouffait, et à son tour il se coiffait du bonnet phrygien. Les troupes fidèles au Roi n'osaient bouger, de peur d'atteindre le souverain, de changer le désordre en massacre.Isnard, Vergniaud, puis Merlin de Thionville, puis Pétion, vinrent enfin délivrer le Roi. A huit heures du matin, le palais était vide, et Louis XVI jetait à ses pieds avec indignation le bonnet rouge qu'il avait encore sur la tête. |
| Camille, à cette heure, était tout
entier au mouvement, à la fièvre de Paris.Il écrivait alors à Lucile,
en ce moment à Bourg-la-Reine, chez Madame Duplessis : " Ma bonne Lucile, ne
pleure pas, je t'en prie, de ne pas voir ton bon ami, monsieur Hon ( Nom que Lucile
donnait à Camille qui, nous l'avons dit, bégayait un peu et commençait ses phrases par
un hon, hon. ) Il est dans la révolution jusqu'au col. Comme tu
aurais été bien aise de me voir aujourd'hui dans la cavalcade de la municipalité !
C'est la première fois que je fais un rôle en public. J'étais fier comme don Quichotte.
Cependant, j'avois mis en croupe mon bon Rouleau ( petit nom que Camille
donnait à Lucile) , ma poule à Cachan ( allusion à une poule entourée
de ses poussins, qu'ils avaient vue en passant à Cachan) |
| A cette heure, pour Camille, il y avait donc guerre
ouverte. Le duel se préparait. Autour de lui, le roi préparait ses fidèles, les
derniers combattants de la monarchie expirante, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas et
ses Suisses. Il envoyait à ses gentilshommes des cartes bleues qui signifiaient :
Venez ! Il comptait et recontait le nombre de gens dévoués dont il pouvait
disposer. Pauvre Louis XVI ! Ce dernier combat était perdu d'avance. La force des choses
était contre le Château. Un soir, un soir d'orage, le crépuscule venu, tandis que Louis et la Reine songeaient, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose, avait éclaté dans la nuit. Le Roi était demeuré étonné, la Reine avait tressailli. Ce qu'ils entendaient là, ils ne l'avaient jamais entendu. C'était quelque chose d'inouï et d'irrésistible, une immense menace, le cri d'une nation poussée à bout, le coup de clairon d'un peuple qui s'arme, l'appel de la liberté et de la délivrance, le hennissement victorieux du coursier trop longtemps dompté qui se relève et secoue ses maîtres, c'était le grand refrain national, la grande chanson de la FRance libre, c'était la Marseillaise. |
La Marseillaise,
ce chant de la Révolution en armes, comme le Chant du départ
en est l'hymne de gloire pompeux, comme le ça ira en est le
rugissement sinistre ; La "Marseillaise" faite pour la frontière, le
"Chant du départ" pour le Champ-de-Mars et le "ça ira" pour le
ruisseau. Allons, enfants de la Patrie, |
| Marie-Antoinette et Louis XVI se sentirent perdus, dès
ce soir d'août. Et pourtant, chose incroyable, ce furent le Roi et les siens qui
commencèrent l'attaque. Les gardes du corps insultaient les députés, menaçaient les
tribuns du peuple. Ce fut le rejet du décret d'accusation demandé contre La Fayette, accusé d'avoir voulu enlever l'Assemblée nationale, qui fit tout déborder. Dans la nuit du 9 août 1792, à minuit, le tocsin sonna. C'était le signal. On raconte que pendant cette lutte terrible, un homme, un maigre et jaune jeune homme, en habit militaire râpé, l'il brillant, les traits contractés, regardait à la fois, en hochant la tête, et les Tuileries, où personne ne devait plus rentrer, et ce peuple ivre de joie qui ne devait désormais plus avoir de maître. Celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte. |