LA   COUR  ET  LA  NATION

Malgré la joie d'être père, Camille avait alors des préoccupations pécuniaires qui l'atteignaient autant que ses parents de Guise. Il se voyait en effet à la veille de perdre une partie considérable de la dot de Lucile, placée, comme on disait alors, sur le Roi. Il se sentait, en outre, un peu atteint par l'insuccès de sa Tribune des Patriotes. Au moment où il eût voulu tenir en main une plume plus acérée, la caricature s'acharnait contre lui, et ses ennemis ne désarmaient pas devant son foyer.

Comment un tempérament pareil à celui de Camille eût-il pu demeurer maître de lui-même devant certaines attaques et en des heures semblables à celles que la France traversait alors ? La lutte entre la Monarchie et la Révolution était désormais engagée d'une façon implacable.
Après avoir hésité, le roi suivait décidément les déplorables avis de ceux qui le poussaient à la réaction. On répétait, on commentait de tous côtés ce mot de la reine: " Bientôt, tout le tapage cessera." Parler ainsi de tapage, c'était le déchaîner. La cour fit plus que parler, elle agit. Le Roi congédia trois membres de son ministère, les trois Girondins, qu'il désigna à Dumouriez comme trois "factieux insolents". - Ma patience est à bout, dit-il.

La réponse de la Gironde ne se fit pas attendre: " La terreur, dit Vergniaud en montrant les Tuileries, est souvent sortie de ce palais: eh bien ! qu'elle y rentre au nom de la loi !"

Et Legendre, se faisant l'interprète de la grande voix de Danton: " C'est aux Tuileries, dit-il dans la brasserie de Santerre, qu'il faut aller demander le rappel des ministres patriotes !" On alla donc aux Tuileries. Ceux qui s'y rendirent s'appelaient des " pétitionnaires." Ils étaient 20 000.  Cette foule armée avec le colossal Saint-Huruge à sa tête , défilait d'abord dans l'Assemblée, puis pénétrait dans les Tuileries, emplissait les appartements et s'y roulait comme un fleuve.

Des femmes hâves, décharnées, entouraient la Reine. Marie-Antoinette, pâle et impassible, opposait le dédain aux injures. Le Roi, flegmatique, disait : "Je n'ai pas peur, j'ai reçu les sacrements."
Quelqu'un avait coiffé le front du petit dauphin d'un bonnet de laine rouge. Pétion, le maire de Paris, lui enleva en disant : " Cet enfant étouffe." Le Roi aussi étouffait, et à son tour il se coiffait du bonnet phrygien. Les troupes fidèles au Roi n'osaient bouger, de peur d'atteindre le souverain, de changer le désordre en massacre.Isnard, Vergniaud, puis Merlin de Thionville, puis Pétion, vinrent enfin délivrer le Roi.
A huit heures du matin, le palais était vide, et Louis XVI jetait à ses pieds avec indignation le bonnet rouge qu'il avait encore sur la tête.
Camille, à cette heure, était tout entier au mouvement, à la fièvre de Paris.Il écrivait  alors à Lucile, en ce moment à Bourg-la-Reine, chez Madame Duplessis :

" Ma bonne Lucile, ne pleure pas, je t'en prie, de ne pas voir ton bon ami, monsieur Hon ( Nom que Lucile donnait à Camille qui, nous l'avons dit, bégayait un peu et commençait ses phrases par un hon, hon. ) Il est dans la révolution jusqu'au col. Comme tu aurais été bien aise de me voir aujourd'hui dans la cavalcade de la municipalité ! C'est la première fois que je fais un rôle en public. J'étais fier comme don Quichotte. Cependant, j'avois mis en croupe mon bon Rouleau ( petit nom que Camille donnait à Lucile) , ma poule à Cachan ( allusion à une poule entourée de ses poussins, qu'ils avaient vue en passant à Cachan)
Mon Dieu !  ne m'aime donc pas tant, chère amie, puisque cela te fait tant de mal ! J'ai dîné aujourd'hui chez Robespierre, où j'ai bien parlé de Rouleau, mon pauvre Rouleau, mon bon diable.
Maintenant, j'achève mon discours, car on me donne la parole pour le lire mardi à la municipalité. J'ai déjà effrayé furieusement les rentiers du Conseil général par quelques mots que j'ai dits hier à la tribune, où j'ai été fort applaudi. Aujourd'hui, j'ai consacré la journée à proclamer sur mon cheval, au milieu de trois mille gardes nationales et de vingt pièces de canon, le danger de la patrie. Demain, je ......(lacune) ....... Je n'ose parler de ton petit , de peur de te faire venir les larmes aux yeux. Il est onze heures du soir. Je t'écris afin que tu aies demain la lettre ; je vais me coucher, mais tu ne me tireras point par l'épaule ; tu ne passeras point ton bras autour de mon col ; je vais me dépêcher de faire mon discours pour voler dans tes pattes.
Adieu, mon bon ange, ma Lolotte, mère du petit lézard. Embrasse pour moi Daronne (Petit nom qu'il donnait à sa belle-mère. Daronne, en argot parisien signifie patronne.) et Horace ( son fils).

A cette heure, pour Camille, il y avait donc guerre ouverte. Le duel se préparait. Autour de lui, le roi préparait ses fidèles, les derniers combattants de la monarchie expirante, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas et ses Suisses. Il envoyait à ses gentilshommes des cartes bleues qui signifiaient : Venez ! Il comptait et recontait le nombre de gens dévoués dont il pouvait disposer. Pauvre Louis XVI ! Ce dernier combat était perdu d'avance. La force des choses était contre le Château.

Un soir, un soir d'orage, le crépuscule venu, tandis que Louis et la Reine songeaient, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose, avait éclaté dans la nuit. Le Roi était demeuré étonné, la Reine avait tressailli. Ce qu'ils entendaient là, ils ne l'avaient jamais entendu. C'était quelque chose d'inouï et d'irrésistible, une immense menace, le cri d'une nation poussée à bout, le coup de clairon d'un peuple qui s'arme, l'appel de la liberté et de la délivrance, le hennissement victorieux du coursier trop longtemps dompté qui se relève et secoue ses maîtres, c'était le grand refrain national, la grande chanson de la FRance libre, c'était la Marseillaise.

La Marseillaise, ce chant de la Révolution en armes, comme le Chant du départ en est l'hymne de gloire pompeux, comme le ça ira en est le rugissement sinistre ; La "Marseillaise" faite pour la frontière, le "Chant du départ" pour le Champ-de-Mars et le "ça ira" pour le ruisseau.
Que dut penser la Reine à ces accords farouches ? Ce n'était plus , pour elle, le souvenir du clavecin entendu à travers les pins de Schönbrunn, ce n'étaient plus les airs suisses du Pauvre Jacques à Trianon, ce n'était plus la romance de Rousseau, le Devin du village, ou les hymnes royalistes de Grétry. C'était la marche militaire que chantaient en entrant à Paris les fédérés de Marseille et qu'ils venaient lancer, en faisant trembler les vitres du château, sous les fenêtres des Tuileries :  

Allons, enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé !

Marie-Antoinette et Louis XVI se sentirent perdus, dès ce soir d'août. Et pourtant, chose incroyable, ce furent le Roi et les siens qui commencèrent l'attaque. Les gardes du corps insultaient les députés, menaçaient les tribuns du peuple.
Ce fut le rejet du décret d'accusation demandé contre La Fayette, accusé d'avoir voulu enlever l'Assemblée nationale, qui fit tout déborder. Dans la nuit du 9 août 1792, à minuit, le tocsin sonna. C'était le signal. On raconte que pendant cette lutte terrible, un homme, un maigre et jaune jeune homme, en habit militaire râpé, l'œil brillant, les traits contractés, regardait à la fois, en hochant la tête, et les Tuileries, où personne ne devait plus rentrer, et ce peuple ivre de joie qui ne devait désormais plus avoir de maître. Celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte.

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