Camille, Secrétaire général de la Justice

Quel avait été, pendant cette journée, le rôle de Camille et des siens ? Nous avons, sur ce point, un document unique, fiévreux, tout palpitant de terreurs, d'angoisses, d'espérances, d'amour : c'est l'extrait du Portefeuille de Lucile Desmoulins, daté du 12 décembre, et où elle raconte, avec une éloquence poignante, tout ce qu'elle a éprouvé durant ces heures sombres. Le jeudi 9 août, Lucile, revenue de la campagne depuis la veille, jetait sur son carnet les lignes suivantes, qui contrastent si fort, par la vérité de l'émotion, avec les rêveries vagues de ses années de jeune fille :
" Qu'allons-nous devenir ? Je n'en puis plus. Camille, ô mon pauvre Camille, que vas-tu devenir ? Je n'ai plus la force de respirer. C'est cette nuit la nuit fatale. Mon Dieu ! S'il est vrai que tu existes, sauve donc des hommes qui sont dignes de toi ! Nous voulons être libres. O Dieu , qu'il en coûte !
Le 8 août, je suis revenue de la campagne. Déjà, les esprits fermentaient bien fort. On avait voulu assassiner Robespierre. Le 9, j'eus des Marseillais à dîner ; nous nous amusâmes assez. Après le dîner, nous fûmes tous chez M.Danton. La mère pleurait : elle était on ne peut plus triste, son petit avait l'air hébété; Danton était résolu. Moi je riais comme une folle. Ils craignaient que l'affaire n'eût pas lieu. - Mais peut-on rire ainsi ! répétait Madame Danton.- Hélas ! répondis-je, cela me présage que je verserai des larmes ce soir.

Bientôt, je vis chacun s'armer. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse - elle pleurait - et dire tout haut à Camille que je voulais pas qu'il se mêlât de tout cela, je guettais le moment où je pouvais lui parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes.Il me rassura en disant qu'il ne quitterait pas Danton.
J'ai su depuis, - ajoute Lucile avec un certain orgueil conjugal et une crainte mal dissimulés - j'ai su depuis qu'il s'était exposé."

Fréron, décidé à combattre, ne demandait qu'à mourir. " Je suis las de la vie" disait-il. Chose étrange, c'est pourtant lui qui survivra de ce groupe d'hommes prêts à combattre. Vingt mois après, ils seront morts ; lui survivra.
Danton, se couchant un moment, partit enfin dans la nuit pour l'Hôtel de ville. "Le tocsin des cordeliers sonna, dit Lucile ; il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette fatale cloche. "
Madame Danton était là, près d'elle, accablée aussi et songeant. De temps à autre, dans la nuit, des messagers venaient donner aux pauvres femmes quelques nouvelles vagues, tantôt consolantes, tantôt alarmantes.
A une heure du matin, Camille entra. Il s'endormit un moment sur l'épaule de Lucile, puis il repartit bien vite.

 

Les deux femmes, demeurées seules, essayent alors de déjeuner, de lire, d'oublier. Tout à coup Lucile, écoutant, dit: " On tire le canon !" Madame Danton prête l'oreille, entend, pâlit, se laisse aller et s'évanouit. " Je la déshabillai moi-même, dit Lucile ; j'étais prête à tomber là, mais la nécessité où je me trouvai de la secourir me donna des forces. Elle revint à elle."
Enfin, Camille revient. Le peuple était victorieux. Camille avait vu tomber la tête du journaliste Suleau. Lucile écrit : " Suleau a eu la tête coupée, On l'a promenée dans Paris. Camille lui a dit : Mon cher, tu veux te battre pour le Roi, demain tu seras pendu. Camille n'a dit que trop vrai."
Le 11, par précaution, Camille et Lucile couchaient rue de Tournon, chez Robert, un ami. " Le lendemain, 12, en rentrant, j'appris, dit Lucile, que Danton était ministre..."

Camille, qui, dans cette journée du 10, avait harangué et guidé les faubouriens, devint, comme dit Danton, secrétaire général du ministre de la Justice par la grâce du canon. "Si j'eusse été vaincu, disait hautement Danton à l'Assemblée nationale, je serais criminel." Il triomphait. La section des Quinze-vingts déclarait que, comme Gorsas, Prudhomme et Carra, Desmoulins avait bien mérité de la patrie.
Camille prit son rôle au sérieux, et son premier mot est celui-ci :"Il nous reste à rendre la France heureuse et florissante autant que libre. C'est à quoi je vais consacrer mes veilles !"

Et, en effet, avec Danton, il s'occupait d'adresser à la magistrature de France une circulaire pour protester contre les abus, organiser la justice, c'est-à-dire fonder véritablement le droit en France.
Il n'oublie point cependant que les Guisards ont raillé jadis ses espérances.
" La vésicule de vos gens de Guise si pleins d'envie, écrit-il à son père, va bien se gonfler de fiel contre moi, à la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune.Fortune qui n'a fait que me rendre plus mélancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les misères humaines."

Un an plus tard, las de cette puissance éphémère, écœuré et affecté par le spectacle des déchirements publics, il poussera, à cette même date du 10 août, un soupir profond, et son rêve, son désir, son espoir, ses vœux se tourneront vers cette petite ville de Guise, qu'il raille en 1792, qu'il enviera en 1793, et nous l'entendrons s'écrier alors :" Que ne puis-je être aussi obscur que je suis connu ! O ubi campi Guisiaque ! Où est l'asile, le souterrain qui me cacherait à tous les regards, avec ma femme, mon enfant et mes livres ? "

Il souhaitera revoir ces rives bénies et salutaires de l'Oise, comme lui écrit son père, et les eaux de la fontaine de Saint-Martin-la-Bussetière, et les belles percées du bois de Fay, "Qui sont l'ouvrage du cousin Deviefville."

Le pourra-t-il ? Nommé par le Conseil exécutif ( le 15 septembre 1792) pour inspecter Laon, Soissons et Guise, et vérifier si les dénonciations faites contre les juges de chacune de ces villes méritent d'être prises en considération par le ministère de la Justice, il déploiera, selon les conseils de son père, les qualités qui sont propres à cette administration. Nobles et simples paroles de ce père, dont la tendresse est jalouse comme celle des amants, dit-il. La situation nouvelle de son fils, loin de l'éblouir, l'effraye un peu.

" Je préfèrerais vous voir paisible possesseur de mes places et le premier de vos concitoyens dans votre ville natale !" Mais puisqu'il faut accepter les choses accomplies, M.Desmoulins envoie ses conseils : " Joignez à votre popularité connue cet esprit d'intégrité et de modération que vous aurez souvent occasion d'y développer ; dépouillez-vous de celui de parti, qui vous y peut-être élevé, mais qui pourrait ne pas vous y maintenir. Avec la droiture que je vous connais et la modération que je vous prêche, on va loin, même dans le poste le plus scabreux !"
Trop scabreux, encore une fois; O les champs de Guise, le carillon des jours d'enfance, et cette mère qui partage tous les sentiments de M.Desmoulins, comme Camille les regrette ! Comme il a soif de les revoir !

Retour page d'accueil                     Retour biographie         Page suivante