CAMILLE  ET  LA  RÉPUBLIQUE

 

Le 12 juillet 1789, on peut dire que Camille Desmoulins était entré dans l'histoire. Il n'en sortira plus. Il appartient désormais à la Révolution triomphante. Il en sera, jusqu'au mois d'avril 1794, le journaliste le plus étincelant et le plus personnel. Il reflètera, avec une éloquence passionnée et un irrésistible esprit, toutes les pensées, tous les espoirs, toutes les chimères de la foule.

Dès le lendemain de la prise de la Bastille, Camille publia cette France libre composée dans les derniers jours de mai et de juin 1789, malgré les réticences de son libraire Momoro. La France libre, "cet ouvrage patriotique", comme l'appelle Desmoulins, devait, malgré le retard, avoir dans le pays un véritable retentissement. Chacun la lut ; c'était une critique alerte et savante du passé, une œuvre de combat et d'inspiration vers l'avenir. Les politiques du Palais-Royal applaudirent aux paroles de l'ardent jeune homme. Mirabeau prit l'opuscule sous sa protection. Le ton en était si alerte et si entraînant, que, dès l'abord, Camille Desmoulins se vit en butte aux attaques de ceux qu'effrayaient sa verve et sa juvénile audace. Des moines, à Oléron, pillèrent la boutique d'un libraire coupable d'avoir mis en montre La France libre. Une rixe s'ensuivit, et le pauvre diable de marchand en demeura "estropié pour le reste de sa vie. " Le Parlement de Toulouse fit mieux: il censura la brochure de Camille et la condamna à être brûlée par la main du bourreau. Camille s'en vengea en dédiant son second écrit, le Discours de la Lanterne à "Nosseigneurs du Parlement de Toulouse". La France libre ne méritait certes pas la condamnation du Parlement toulousain ; et Pascal eût dit sans doute que le courroux des moines d'Oléron n'était pas une raison.

Le chapitre le plus caractéristique de cette France libre, c'était le chapitre VI, où Desmoulins se demandait Quelle constitution convient le mieux à la France. "Je m'attends aux clameurs que ce paragraphe va exciter" disait-il. En effet, après avoir intenté un procès aux rois, il concluait, citant Dioclétien, contre la royauté elle-même: " Comment les peuples ont-ils pu placer leurs espérances dans un seul homme !"  C'était proclamer que Desmoulins souhaitait pour la France une constitution républicaine. "Ce sera la nation qui se régira elle-même, à l'exemple de l'Amérique, et de la Grèce. Voilà le seul gouvernement qui convienne à des hommes, aux Français, et aux Français de ce siècle." Quant à cette République même,  Desmoulins la veut une , comme on la proclamera plus tard: " Pourquoi vouloir être des Bretons, des Béarnais, des Flamands ? Y aurait-il alors sous le ciel un nom plus beau que celui de Français ? C'est à ce nom déjà si célèbre qu'il faut tous sacrifier le nôtre. "

Ainsi, comme tous les hommes de cette rude époque, Camille est essentiellement patriote . Ce mot, dont le seul duc de Saint-Simon se servait sous Louis XIV, tout le monde s'en fait gloire en 1789. Mais tout le monde n'est pas républicain. Camille, sur ce point, est un précurseur, et il a peut-être, le premier de tous les écrivains de la Révolution, réclamé l'avènement de la République ( avec le comte d'Entraigues: Mémoire sur les Etats Généraux - 1788).

Camille, né pour le tapage et enchanté de son succès, se grise déjà de sa popularité naissante et de l'ardeur joyeuse qui anime aussi toute la nation.

Vient alors le Discours de la Lanterne aux Parisiens, qui forme dans l'œuvre de Camille Desmoulins comme l'antithèse du Vieux Cordelier ! C'est un sinistre projet que de mettre un écrit sous l'invocation de cette lanterne, à laquelle on pendait, le 14 juillet, un invalide à cheveux blancs, qui servait d'espion à M. de Launey, puis, trois mois après, Foullon et le boulanger François. Oui, il y eut là, au coin de la place de Grève et de la rue de la Vannerie, surmontant une boutique d'épicerie, une branche de fer, sans réverbère, au-dessous de laquelle le peuple traînait en hurlant ceux qu'il voulait pendre. Le cri lugubre: A la lanterne ! retentissait ainsi sous une enseigne portant ces mots: Au coin du Roi. Eh bien, ce fut ce réverbère, cette branche de fer, que Desmoulins rendit célèbre. Rien de plus tragique que ce pamphlet dont il se repentira plus tard, et qui lui valut ( hélas ! il le réclama lui-même) le surnom de Procureur Général de la Lanterne.

Camille a beau dire, en faisant parler la Lanterne elle-même : " Non que j'aime une justice trop expéditive, vous savez que j'ai donné des signes de mécontentement lors de l'ascension de Foullon et Bertier ; j'ai cassé deux fois le lacet fatal " , la vérité est qu'il pousse à des mesures de rigueur. Il dénonce, le malheureux ! lui qui flétrira si rigoureusement les délateurs !

Un an après, il se félicitera d'avoir "donné sa démission de procureur général de la lanterne ". Il dira alors à Marat, dans ses Révolutions de France et de Brabant : " Les exécutions du peuple sont atroces, alors qu'il envoie le cordon avec autant de facilité que le fait Sa Hautesse à ceux qu'elle disgracie. " Mais que Desmoulins ait exercé cette "grande charge" de procureur du réverbère, c'est beaucoup trop, et il versera plus tard des larmes amères, sur ces pages que ses pleurs n'effaceront pas.

Bien entendu, il y a autre chose dans ce Discours de la Lanterne que des personnalités et des dénonciations. Il y a un véritable souffle patriotique et une verve bien française. Déjà, cette république qu'il a présentée dans sa France libre, il la fait connaître telle qu'il la souhaite, élégante, spirituelle, accessible, telle qu'eût pu l'imaginer Voltaire, et aussi éloignée de l'écrasement du despotisme que de l'austérité glacée et de la règle farouche d'une république jacobine. Il souhaite des fêtes et des plaisirs, les repas libres des cités antiques, une sorte de fédération immense et d'embrassement, une république où le bruit des baisers tiendrait plus de place que les cris de haine : une République fraternelle, toute d'amour et de plaisir. Il réclame un peu de gaieté dans l'Etat. " J'avais rêvé, dira-t-il plus tard, d'une République que tout le monde eût aimée." Ce mot est le véritable testament de Camille.

 

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