LES   RÉVOLUTIONS  DE  FRANCE  ET  DE  BRABANT

En septembre 1789, Camille Desmoulins, matériellement et moralement, n' était pas heureux. Logé à l' Hôtel de Pologne, en face de l'Hôtel de Nivernais, il était besoigneux, et demande plus d'une fois à ses parents, aux braves gens de Guise de lui venir en aide. "Vous m'obligeriez de m'envoyer des chemises et deux paires de draps, le plus promptement possible", écrit-il le 20 septembre. Il est fatigué d'habiter ces petits hôtels parisiens. "Je compte être dans mes meubles à la Saint-Rémy" - "Envoyez-moi six louis, dit-il bientôt encore à son père."

Ses premières brochures lui ont sans doute rapporté peu de chose. Mais du moins il a la gloire : " Je me suis fait un nom, et je commence à entendre dire: Il y a une brochure de Desmoulins, et non plus "d'un auteur appelé Desmoulins" .

En plus d'un nom, Camille se faisait des amis. L'auteur du Tableau de Paris, Mercier, l'avait présenté dans plusieurs maisons. Mirabeau s'était constitué son hôte. Là, chez Mirabeau, à Versailles, Camille se trouvait à l'aise et il écrivait gaiement : " Je sens que sa table trop délicate et trop chargée me corrompt. Les vins de Bordeaux et son marasquin ont leur prix que je cherche vainement à me dissimuler, et j'ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents dîners."

Pour le moment, Desmoulins suit évidemment l'inspiration de Mirabeau, comme il suivra plus tard celle de Danton. Plus ou moins satisfait de sa renommée grandissante, au fond mécontent encore et troublé, se soucie toujours du qu'en dira-t-on de sa ville natale et des propos que peuvent recueillir ses parents: " Si vous entendez dire du mal de moi, dit-il, consolez-vous par le souvenir du témoignage que m'ont rendu MM. de Mirabeau, Target, M. de Robespierre, Gleizal et plus de deux cents députés. Pensez qu'une grande partie de la capitale me nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution. Beaucoup vont même jusqu'à dire que j'en suis l'auteur."

Ici, Camille force un peu la note. Mais son amour-propre a bientôt de quoi se sentir légèrement rabattu lorsque l'hôte de Mirabeau, revenant de Versailles, songe qu'il n'a pour gîte, dans ce grand Paris, qu'une hôtellerie de second ou troisième ordre. "Et voilà que j'ai trente ans ! " dit-il avec une sorte d'amertume effrayée ; l'âge où, après avoir compté ses amis, on ne compte plus que ses rivaux. Camille avait trente ans et il végétait ? Il résolut alors de ne plus se contenter de quelques pages imprimées sous forme de brochure, il voulut fonder un journal personnel, et dès le mois de novembre 1789, il se mettait hardiment à l'oeuvre.

Le premier numéro des Révolutions de France et de Brabant apparaissait bientôt ( 28 novembre) . Le journal de Desmoulins devait durer ainsi jusqu'au mois de juillet 1792 ( n° 86), époque à laquelle Camille, menacé à la suite de l'affaire du Champ-de-Mars, envoya, comme il le dit, à La Fayette sa démission de journaliste .

Ce journal , le monument le plus incisif, le plus étincelant, le plus cruel souvent, le plus inspiré toujours, de la Révolution française, consistait en une brochure hebdomadaire, recouverte de papier gris et ornée d'une gravure, la plupart du temps caricaturale, dont Camille laissait ( il revient volontiers sur ce détail) la responsabilité à son libraire Garnéry. Combien de fois Desmoulins répétera-t-il, en effet : "Je proteste contre les gravures placées en tête de mes numéros. L'Assemblée n'a point aboli toutes les servitudes."

Durant les premiers mois de la publication de ces Révolutions de France et de Brabant, dont le succès fut très rapide, Camille Desmoulins demeura seul occupé de cette tâche laborieuse : il suffit à tenir le public en haleine : mais plus tard, en 1790, Camille se dégagea en partie de ce travail sur Stanislas Fréron, son ami, écrivain instruit, spirituel, " ni méchant, ni ambitieux, mais indolent et insouciant", qui devait plus tard devenir à la fois son collaborateur nominal pour la Tribune des Patriotes et son collègue à la Convention nationale.

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