CAMILLE   ET  LA  FÉDÉRATION  EN  1790

Il y avait à peine un an que les Révolutions de France et de Brabant duraient, et Camille avait cessé d'être besoigneux. " On a trouvé mon premier numéro parfait, écrivait-il à son père, en novembre 89. Mais soutiendrai-je ce ton ? "

En réalité, les Révolutions de France et de Brabant offrent à la postérité le tableau le plus éclatant de ces mois troublés qui s'écoulent entre le 28 novembre 1789 et le mois de juillet 1792. Camille est un implacable adversaire. Ce Picard athénien ne connaît pas encore cette vertu suprême: la pitié. Il s'amuse de tout, de cette aurore d'affranchissement qui semble se lever sur le monde. Il jette, peut-être pour légitimer le titre de sa gazette, des accents pleins d'espoir aux patriotes du Brabant soulevés contre Joseph II :" Courage, Brabançons, songez que les Français vous regardent ! "

Chaque semaine, sa brochure enrichie ou plutôt alourdie d'une gravure contre laquelle Camille protestera plus d'une fois, sa causerie hebdomadaire passe ne revue les hommes et les choses. Il attaque, avec une verve infinie, les abus à peine déracinés et les courtisans encore puissants. Le vicomte de Mirabeau, celui qu'on appelait Mirabeau-Tonneau, est le point de mire des facéties armées en guerre de Desmoulins. Tandis qu'il célèbre " M. de Robespierre, son cher camarade de collège, l'ornement de la députation septentrionale", il accable Mirabeau-Tonneau, et non seulement de son style, mais de ses gravures. Encore un coup, Desmoulins n'était pour rien dans l' illustration de ses numéros ; mais la caricature soulignant le pamphlet est terrible contre ses ennemis. Le burin s'allie à la plume pour l'oeuvre mordante, pire, meurtrière.

Le chef-d'oeuvre de Camille Desmoulins et le plus remarquable, à coup sûr, de ces numéros des Révolutions de France et de Brabant, c'est le numéro 34, où il raconte cette fête de la Fédération au jour anniversaire de la prise de la Bastille ( 14 juillet 1790), fête qu'il appelait la pâque un mois auparavant, en s'écriant ( n° 30, p. 285) : C'est le jour de l'affranchissement de la servitude d' Égypte et du passage de la mer Rouge. C'est le premier jour de l'an premier de la liberté... C'est le jour prédit par le prophète Ezéchiel, c'est le jour des destinées, c'est la grande fête des lanternes. "

Miniature de Camille Desmoulins

O rêves de ces premiers jours de la Révolution française ! Heures d'espoir où l'on pouvait croire que la liberté était enfin conquise ! Sourires et enivrement d'un peuple qui ne prévoyait pas tant d'épreuves et tant de malheurs à venir !

Les gardes nationales des départements affluaient dans Paris. On construisait au Champ-de-Mars les tribunes pour les patriotes, lorsque le bruit se répand que quinze mille ouvriers ne peuvent assez hâter les travaux pour qu'ils soient terminés à temps. Aussitôt un même entraînement gagne la population tout entière, et Camille nous montre, au Champ-de-Mars, " une fourmilière de cent cinquante mille travailleurs, roulant des brouettes et creusant la terre dans un atelier de quatre-vingt mille toises et à perte de vue. "

Toutes les familles, toutes les corporations sont là, tambours en tête, musique sonnant, femmes, enfants, trois par trois, la pelle sur l'épaule, chantant la chanson nouvelle : ça ira ! On raconte que Saint-Just, traînant la brouette, rencontra là Madame du Barry elle-même, une pelle à la main. Légende ou vérité ?

Dans son numéro 36, Camille continue avec le même éclat la description de cette fête. Au milieu de ces descriptions, on retrouve un nom déjà fameux , celui de Danton , qui, au Vaux-Hall d'été, à la fête spéciale des Cordeliers, proteste contre les santés par ordre. Il ne veut boire qu'à la patrie.

Saint-Just, Picard lui aussi, écrit à Camille : " Votre pays s'enorgueillit de vous ". Et il ajoute : " Gloire, paix et rage patriotique ! " . " Je suis démocratiquement ton ami ", dit Stanislas Fréron. Mirabeau l'accable de compliments jusqu'au jour où il dira en parlant de lui : Ce pauvre Camille !  Eh bien, pauvre Camille, votre tête est-elle un peu remise ?On vous a boudé et l'on vous pardonne. Adieu, bon fils ; vous méritez qu'on vous aime, malgré vos fougueux écarts . " ( Lettre de Mirabeau du 2 mai 1790).

" Bon fils ! , pauvre Camille ! " Peut-être est-ce un tel mot qui détacha Camille de Mirabeau. Après avoir loué en lui l'homme étonnant qui porta un moment la Révolution et sa fortune, il l'accablera des ses satires. Il était sans mesure dans la louange, il sera sans raison dans l'attaque. " J'ai varié souvent, s'écriera plus tard Camille, parce qu'il y a si peu d'hommes conséquents ; mais, je l'ai dit, ce n'est point la girouette, c'est le vent qui tourne ! " ( mot célèbre dont certains politiciens de la fin du XXè siècle s'attribuent volontiers la paternité, exploitant sans vergogne  l'inculture et la crédulité des braves gens) La girouette est pourtant bien sévère avec le vent. Tout le numéro 72 des Révolutions intitulé Mort de Mirabeau , est violent et amer contre un homme dont La Fayette a dit si joliment: " Mirabeau ne s'est jamais fait payer que dans le sens de ses opinions ! "

C'est sur le même ton qu'au même moment à peu près, Marat, dans l' Ami du peuple du 16 août 1790, parle à Camille : " Malgré tout votre esprit, mon cher Camille, vous êtes bien neuf en politique. Peut-être cette aimable gaîté qui fait le fond de votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus graves, s'oppose-t-elle au sérieux de la réflexion... mais vous vacillez dans vos jugements... vous paraissez n'avoir ni plan, ni but."

 

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