POLEMIQUES ET PROCES |
| Mirabeau mort, l'admiration que lui porte Desmoulins subsiste en dépit
de tout et quoiqu'il écrive. " Mirabeau, dit-t-il méchamment, usa amplement de la
permission qu'ont les mourants de dire du bien d'eux-mêmes. " Pendant que Marat,
journaliste assez outrageant écrit : " Mirabeau fut patriote un jour et il est
mort.", Camille rapporte les bruits divers qui courent sur cette mort. Les uns
prétendent que Mirabeau a été empoisonné; Cabanis assure "qu'il est mort
étouffé de truffes et brûlé de vin de Côte-Rôtie ". Racontant le défilé des funérailles, Desmoulins ne peut pourtant s'empêcher de constater que cette mort remue Paris de fond en comble. Malgré tout, il revient sans cesse, et avec une âpreté terrible, comme sur une victime tombée, à Mirabeau mort : " Mirabeau étoit éloquent, mais, fort de la raison, il dominoit dans la tribune plutôt par les talents du comédien que par les moyens de l'orateur. " Et Camille, à qui on reprochera plus tard son amitié pour Dillon, parle - le malheureux ! - de l' ubiquité de Mirabeau " déjeunant avec les Jacobins, dînant avec 89 et soupant avec la Marck et les Monarchiens. Où il couchait n'est pas de mon récit ! " |
Mirabeau |
Cette question des dîners de Mirabeau revient fréquemment
sous la plume de Camille, qui cependant ( l'oubliait-il ?) avait trouvé plaisir à
déguster chez ce même Mirabeau le marasquin de Zara. " Mirabeau, dit-il
dans son numéro 67, soupe chez Velloni, restaurateur italien, place des Victoires, avec
l'ancien évêque d'Autun. " Ce que Desmoulins reproche aux autres, on le lui
reprochera plus tard à lui-même. Il dira alors : " On me reproche d'avoir dîné
ces jours derniers avec quelques-uns des grands pivots de l'aristocratie royale. Le mal
n'est pas de dîner, mais d'opiner avec ces messieurs. J'ai cru que je valois bien un
docteur de sorbonne à qui il étoit permis de lire les livres à l'index, que de même je
pouvais bien dîner avec les auteurs à l'index." Dans le numéro 73 des Révolutions de France et de Brabant, l'attaque continue acharnée. Camille raconte qu'après le décret sur la paix et la guerre, il rencontra Mirabeau sortant de l'Assemblée au cloître des Feuillants : " Vous vous êtes vendu cent mille écus ", lui dit-il. Mirabeau sourit, lui prit le bras, le conduit jusqu'à la rue de l'Echelle et fit amicalement : |
| " Venez donc dîner." Ce fut toute sa
justification. On sait que Camille, quoi qu'il ait dit, quoi qu'il ait écrit, avait aimé
Mirabeau. Et pourtant, ne s'était-il pas vanté, dans les Révolutions de France et
de Brabant, d'avoir contemplé d'un oeil sec le front superbe de ce grand mort,
enveloppé de son suaire ? On ne saurait donner place ici à toutes les discussions et procès que s'attira Camille avec ses écarts de plume. Mais il ne faut pas oublier, dans la liste de ses démêlés avec ses contemporains, l'assignation qu'il reçut, en même temps que Gorsas, et le procès que lui firent M. et Mme de Carondelet, accusés par lui, sur les renseignements d'un certain Macdonagh d'être bigames. Curieuse affaire que celle-là, et tout à fait romanesque. L'Irlandais Macdonagh réclamait pour sa femme Rose Plunkett, devenue marquise de Carondelet. Camille prêta son journal à la réclamation, qui fit un beau tapage. Camille devait soutenir encore un procès, cette fois, pour avoir appelé Sanson " le bourreau". - J'appelle un chat un chat et Sanson le bourreau, disait-il en riant. De là le procès. Camille fut condamné à payer 3000 livres de dommages-intérêts applicables au pain des pauvres de la paroisse Saint-Laurent, et à faire réparation d'honneur. Une autre fois, Camille, au Palais-Royal, sort du cabinet de littérature de la dame de Vaudefleury " avec son veni mecum" ( une canne solide et des pistolets). Le commis de la maison le suit, tenant à la main le numéro 74 des Révolutions . Il déclare qu'il veut assommer Desmoulins, lui couper la gorge, et il lui applique le numéro sur le visage. "Je pourrais vous brûler la cervelle", dit Camille froidement en montrant ses pistolets ; et il se contente de lui donner des coups de canne. Mais il est entouré, menacé. Un seul garde national de l'Isère et un journaliste sortent du cabinet littéraire pour le défendre. Le Marquis de Saint-Huruge, pour lequel il avait si chaudement plaidé, lisait tout près de là, tranquillement, sa gazette. Le marquis ne bougea pas. Camille réfléchissait amèrement aux dangers qu'il courait; mais songeant à ceux qui bravaient la mort chaque jour, il s'écriait dans une lettre à son père: " Tant de gens vendent leur vie aux rois pour cinq sous ! Ne ferai-je rien pour l'amour de ma patrie, de la vérité et de la justice ! "
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