BROCHURES ET PAMPHLETS

Le mouvement politique par la convocation des Etats Généraux avait été immense. Les brochures sortaient de terre. On eût dit que le feu était mis aux poudres et aux cervelles. Necker, Mirabeau,le marquis de Beauvau mettaient en circulation ces idées communes à la grande masse de la nation: la répartition égale de l'impôt, l'anéantissement de toute exemption, etc... Déjà, Carra osait écrire, dans l'Orateur pour les Etats Généraux: " Le peuple est le véritable souverain et le Roi n'est que son premier commis."

Que faisait Camille Desmoulins à cette heure? Il avait 28 ans; il était encore inconnu et "disponible; actif, d'ailleurs, et  la plume facile. 

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La Maison de C.Desmoulins, place de l'Odéon

( aujourd'hui N°22, place de l'Odéon)

 

L'enthousiasme de Camille pour ces Etats Généraux qui devaient faire le bonheur de la patrie son admiration pour les "tribuns" lui dictaient une Ode aux Etats Généraux, assez médiocre sous le rapport de la facture, comme tous les vers que Desmoulins a signés, mais qui montre bien où en étaient en 1788 les rares esprits qu'une éducation toute classique avait préparés à l'amour de la République plus qu'à une conception nette. S'adressant aux députés, il termine ainsi:

" Tonnez, et tribuns de la plèbe,

De l'esclavage et de la Glèbe

Effacez les restes honteux !"

L'Ode aux Etats Généraux fit peu de bruit, et Desmoulins dut s'en trouver légèrement piqué. Le moment approchait cependant où il allait avoir son heure. Le sang devait faire battre les artères de ce jeune homme, certain de sa puissance, pétillant d'esprit, embrasé d'ambition, enflammant les autres et s'enflammant lui-même.

Chateaubriand, qui le vit à cette époque, le dépeint sous des couleurs assez noires: râpé, jaune et besoigneux. C'est en effet l'heure difficile pour Camille, l'heure d'incertitude, d'espoirs soudain abattus, de défaillances, puis d'exaltations nerveuses. Il portait déjà dans sa tête sa première brochure à succès, La France libre, et il écrivait à son père qu'il en était "tout occupé". On le voit à Versailles, dans ces journées des lundi et mardi 22 et 23 juin 1789, où, par la pluie battante, les députés, empêchés par les gardes d'entrer dans la salle des séances royales, couraient les rues sans savoir en quel endroit s'assembler. De quelle colère le Picard dut-il se sentir saisi lorsqu'il vit les représentants de la nation chassés ainsi, mais de quel enthousiasme aussi lorsqu'il les entendit jurer qu'ils ne se sépareraient pas avant d'avoir fondé la liberté! ( voir  les Etats Généraux). Dès ce mois de juin, il est question de marcher sur la Bastille et sur Vincennes. Camille, entraîné par le courant, écrit à son père, ami du prince de Condé, qui dînait même souvent à Guise chez M.Desmoulins: " Votre prince de Condé n'ose paraître. Il est honni, berné, hué, chansonné."

Tout occupé de sa brochure, la France libre, qu'il vient d'achever, Camille en a remis le manuscrit à son libraire, Momoro, ("le premier imprimeur de la liberté nationale") dès le 20 juin. Il n'en était pas moins un homme fort prudent. Cet homme qui accusera plus tard Camille d'être un modéré, qui deviendra un hébertiste en 93, refuse en 89 de publier l'ouvrage de Desmoulins, le trouvant trop redoutable. Il était de ceux qui savent naviguer selon le temps qu'il fait.

Au Palais-Royal, ceux qui ont la voix de Stentor se relaient tous les soirs. Ils montent sur une table; on fait troupe et on écoute la lecture. Ils lisent l'écrit du jour le plus fort sur les affaires du temps. Le silence n'est interrompu que par les bravos aux endroits les plus vigoureux.

Ces fièvres ont d'ailleurs leurs effets terribles. Camille raconte le châtiment exemplaire infligé, au Palais-Royal, à un espion de police: " On l'a déshabillé,on a vu qu'il était fouetté, marqué; on a retrouvé sur lui un martinet; ce sont les menottes de corde dont se servent ces vils coquins. On l'a baigné dans le bassin, ensuite on l'a forcé comme on force un cerf, on l'a harassé, on lui jetoit des pierres, on lui donnoit des coups de canne, on lui a mis un oeil hors de l'orbite; enfin, malgré ses prières et qu'il criât ainsi, on l'a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi jusqu'à cinq heures et demie, et il avait bien dix mille bourreaux."

Comment se fait-il que Camille se sente gagné par la frénésie de ces "dix mille bourreaux" au point qu'il ne ressente pas, devant ce forfait anonyme, la fureur et le dégoût que doit éprouver un homme de coeur?

 

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