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COMMENT INTERPRETER LA BIBLE

(à la lumière de la Tradition de l'Eglise)

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TABLE DES MATIERES

PAGE 1 PAGE 2 PAGE 3 PAGE 4 PAGE 5
  1. Introduction
  2. Avertissement
  3. Pré-requis
    • une lecture croyante
    • lecture canonique
    • la borne morale
    • la borne doctrinale
    • le sens plénier
  1. Les clés de lecture
    préparatoires

    • La méthode historico-critique
  1. Les clés de lecture
    préparatoires
    (suite)

    • L'analyse rhétorique
  1. Les clés de lecture traditionnelles
    • introduction
    • le sens littéral ou historique
    • les sens spirituels
      • introduction
      • le sens allégorique
        ou typologique
  • Les sens spirituels
    (suite)
    • le sens moral
      ou tropologique
    • le sens anagogique
  1. exemples


IV) LES CLES DE LECTURE PREPARATOIRES

Les deux clés de lecture qui vont vous être présentées sont bien loin d'être suffisantes pour appréhender toute la richesse du message biblique. Elles sont seulement des approches de préparation par lesquelles il est conseillé de passer avant de rechercher le ou les sens profond(s) d'un texte.
Il est d'ailleurs fort regrettable que ces deux interprétations - surtout la première - soient plus que privilégiées dans les séminaires et les universités de théologie. Ces deux types d'interprétation ne favorisent pas, loin s'en faut, une lecture féconde et savoureuse de la Parole de Dieu. L'opinion que je formule n'est pas qu'une affaire de jugement personnel. Le pape Benoît XVI a lui-même vu le danger, il suffit d'ailleurs de lire ce qu'il a écrit dans l'introduction de son livre Jésus de Nazareth :
Le second élément important est qu'il faut discerner les limites de la méthode historico-critique elle-même. Pour celui qui se sent aujourd'hui interpelé par la Bible, la première limite consiste dans le fait que, par nature, la méthode doit nécessairement situer la parole dans le passé...On conclura donc, d'un côté, à l'importance de la méthode historico-critique, tout en décrivant, de l'autre, ses limites. Avec ses limites, il devient évident, je l'espère, que cette méthode, de par sa nature, renvoie à quelque chose qui la dépasse et qu'elle est intrinsèquement ouverte à des méthodes complémentaires.
débroussaillerEn fait, ces deux clés ne sont à utiliser que pour 'débroussailler' le texte biblique en vue de l'utilisation des autres clés de lecture qui vous seront présentées plus loin.
Les limites étant posées, nous allons maintenant nous efforcer de montrer en quoi ces deux méthodes interprétatives sont utiles comme préalables à la méditation proprement dite.

Ces deux approches sont en effet d'une utilité non négligeable dans la mesure où elles nous permettent de prendre un certain recul par rapport au texte pour mieux y replonger ensuite par l'utilisation des autres clés d'interprétation. Ce recul est parfois salutaire si, précisément, on veut éviter de se laisser empêtrer dans les pièges de la littéralité qui peuvent nous conduire, comme il a été dit plus haut, à discréditer l'Ecriture en la trouvant peu sérieuse scientifiquement ou choquante.
Passons à la présentation des deux méthodes :

1) la méthode historico-critique :

distinguer
les diverses strates
Cette méthode, à laquelle Benoît XVI faisait référence, a pour but d'établir la chronologie des textes bibliques. Pour ce faire, elle s'efforce de distinguer les diverses sources, ainsi que les diverses strates de composition d'un livre ou d'un texte biblique, par un travail de découpage et de décomposition. Ainsi, cette méthode a rendu possible une compréhension plus nette de l'intention des auteurs et des rédacteurs de la Bible, ce faisant, elle nous permet de mieux appréhender le message que ceux-ci ont adressé aux premiers destinataires (voir l'exemple de Jonas, cf. le lien ci-dessous proposant de vous fournir plus de renseignements sur l'exil à Babylone et ses conséquences sur l'Ancien Testament).

La méthode historico-critique a acquis par là une importance de premier plan.
En résumé, cette approche s'attache à la recherche du sens du texte biblique dans les circonstances historiques de sa production et ne s'intéresse pas aux autres potentialités. Suivant cette méthode, voici les questions que nous pouvons nous poser à la première lecture d'un texte biblique :

  • Quel est ou quels sont les auteurs ?
  • Quelle est ou quelles sont les sources ?
  • Que nous dit l'archéologie ?
  • Que savons-nous de l'époque où le texte a été rédigé ?
Il est bien évident que cette méthode historico-critique nécessite un matériel qui, seul, rendra possible la réponse à ces questions. L'acquisition de ce matériel peut bien sûr entraîner des achats. Toutefois, si vous ne voulez pas dépenser des fortunes, vous pouvez trouver votre bonheur en vous rendant sur les pages web indiquées ci-après. L'une vient de ce site et vous informera amplement sur les deux premières questions, et dans une certaine mesure, sur la dernière. Pour ce faire, il vous suffit de cliquer ici (pour chaque livre cliquez sur son nom et ensuite optez de préférence pour la présentation détaillée).

Pour la troisième question (i.e. l'archéologie), vous pouvez vous rendre sur ce site : bible.archeologie.free.fr.

Pour vraiment en savoir plus sur la dernière question (i.e. l'époque de rédaction), je vous conseille l'achat de ce livre : Petit guide de la Bible (éditions Médiapaul) (vous pouvez l'acheter en cliquant ici).
Vous pouvez également consulter les sites internet suivants :

Déportation
à Babylone
Avant de passer à des exemples visant à démontrer l'utilité de l'analyse historico-critique par rapport à des passages bibliques peu crédibles scientifiquement ou moralement discutables, je vous propose une petite 'mise en bouche' destinée à vous familiariser avec cette méthode :

Le point névralgique de l'Ancien Testament pour un exégète versé dans l'approche historico-critique est sans conteste l'exil à Babylone.

(si vous voulez plus de renseignements sur cet exil et ses conséquences sur l'Ancien Testament, ainsi que de plus amples informations sur l'histoire biblique et sur l'histoire de la rédaction des textes, cliquez ici.
Vous trouverez également sur cette page un résumé du message des prophètes, tel que la méthode historico-critique l'a mis à jour)

La splendide
Babylone
Ce qu'il vous faut absolument savoir c'est que cet exil ne fut pas facile. Il a fallu pour les Hébreux recommencer à zéro, s'adapter à la population, aux coutumes, au travail, au style de vie, au logement, à la langue et aux lois du nouveau pays. Le danger inhérent à cette adaptation peut se résumer en un mot : assimilation. La vie en milieu babylonien, le contact avec une civilisation plus évoluée marquent peu à peu les exilés au point qu'ils finirent par remodeler leurs récits en utilisant les légendes et les mythes suméro-babyloniens (pour plus de renseignements, cliquez ici).
Face à cette évolution, il fallut trouver une nouvelle vision du monde et de son histoire tout en se préservant de l'assimilation. Ce fut une équipe de prêtres qui allait mettre en chantier cette entreprise audacieuse : réécrire l'histoire d'Israël. Ce n'était pas la première fois que cela se faisait. Mais c'était la première fois que cela se faisait dans de telles conditions, en terre étrangère, à un moment où tout semblait remis en cause et où l'avenir paraissait bien incertain.

Cette "école sacerdotale" (c'est ainsi que l'on appelle aujourd'hui ce groupe de prêtres) ne partait pas de zéro pour écrire l'histoire. Elle utilisait d'anciennes traditions sur les origines et les étapes de la vie d'Israël. Mais ces prêtres se servirent de façon judicieuse de leurs sources pour éclairer sous un jour nouveau les problèmes des exilés. Ils rattachèrent l'expérience de l'exil à l'histoire passée du peuple, à la création, à l'exode, au don de la Loi...
Le beau poème de la création qui ouvre la Bible provient de cette "école". Il faut prendre le temps de relire ce texte comme une réponse aux problèmes des exilés. Voici ce que cet auteur dit à ses lecteurs du 6ème siecle avant JC :
  • Vous êtes loin de votre terre Israël. Mais Yahvé est le créateur de toute la terre (Gn 1, 1)
  • Vous ne pouvez plus prier Dieu dans le Temple de Jérusalem. Mais vous pouvez le trouver dans le Temple de la création construit par Dieu (Gn 1, 3-31)
  • On vous regarde comme des moins que rien, des esclaves. Mais vous êtes créés à l'image de Dieu. (Gn 1, 27)
  • Vous n'avez rien à dire. Mais l'appel de tout homme c'est de dominer la terre. (Gn 1, 26)
  • Vous êtes mêlés à des étrangers, à des païens ? Mais eux aussi (comme Adam) sont créés à l'image de Dieu (Gn 1, 27)
  • Vous êtes écrasés par un travail très dur. Le sabbat n'a-t-il pas été créé pour vous reposer ? (Gn 2, 2)
  • Vos voisins Babyloniens racontent des histoires invraisemblables sur les luttes entre les dieux et les monstres à l'origine du monde. Ecoutez plutôt ce que dit Gn 1, 1-2.4a :
    Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne.
Ainsi le poème de la création cherche à redonner foi et espoir aux exilés accaparés par leurs soucis quotidiens.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le message que ces prêtres voulurent faire passer à leurs compatriotes, telle la vision résolument monothéiste et morale de la divinité par opposition aux caprices des dieux du panthéon suméro-babylonien (pour plus de renseignements, cliquez ici) ; ou bien encore la conviction que le dieu national, Yahvé, n'était autre que Dieu, etc...

esclavage en Egypte

L'esclavage en Egypte est également revisité à la faveur de l'exil à Babylone, la vie d'Abraham, faite d'errances, est comme une allégorie du peuple hébreu en exil, et j'en passe. Mais, attention, cela ne veut pas dire que les récits de l'Exode ou d'Abraham ont été inventés, ils ont simplement été retouchés, l'accent étant mis sur tel ou tel aspect qui semblait être le plus en phase avec la vie des exilés.
Enfin, toujours dans le but de vous montrer l'importance de l'exil à Babylone pour une bonne compréhension du message historique de la Bible, je voudrais vous renvoyer au livre d'Isaïe. Ce livre est à cet égard un cas d'école, surtout les chapitres 56 à 66 (ceux peut-être rédigés tardivement après l'exil à Babylone) où l'intention de l'auteur, que l'approche historico-critique nous fait entrevoir, est semble-t-il d'encourager les Hébreux à interpréter l'épreuve que constituaient l'exil et le retour d'exil comme une occasion de repenser leur rôle dans un sens plus spirituel que temporel (se voir davantage comme source de salut pour le monde entier que comme un royaume terrestre avec frontières et rois). Aurait-on pu deviner ce message de l'auteur sans l'aide de l'approche historico-critique ? La question mérite d'être posée.

Pour plus de renseignements sur la composition du livre d'Isaïe et son message à la lumière de l'analyse historico-critique, cliquez ici - voir Remarques 3) c).

Quoiqu'il en soit, comme vous le voyez, le message véhiculé par les auteurs de la Bible est inséparable de ce qu'ils vivaient, mais l'inconvénient est que les intentions des écrivains bibliques restent parfois bien loin de nos préoccupations à nous, hommes du XXIème siècle. Seule une interprétation spirituelle, respectueuse du texte et de son histoire, cela va sans dire, peut permettre une actualisation en lien avec nos vies (cf. tableau de liens, ci-dessus, V) Les clés de lecture traditionnelles / Les sens spirituels / le sens moral ou tropologique ).

En résumé, ce travail de recherche historique et exégétique - ou historico-critique - dont nous venons d'avoir un aperçu, est nécessaire, dans la mesure où il vous montrera que tel ou tel passage est aussi l'oeuvre d'un auteur humain avec ses limites propres et celles de son époque. Cette prise de conscience ne devra jamais vous rendre sceptique, mais bien plutôt conscient du fait que les aspects les plus rugueux et choquants d'un texte sont liés aux limites de l'auteur, ainsi qu'à celles de son époque, notamment en ce qui concerne les mentalités. De même, cette prise de conscience amenée par l'approche historico-critique vous aidera à ne pas chercher l'exactitude scientifique chez un auteur limité par les connaissances de son époque, limites assumées par Dieu pour des raisons abordées plus tôt (cf. III, une lecture croyante, table des matières).
A ce propos, je voudrais maintenant vous donner trois autres exemples, le premier a trait à l'aspect scientifique ou historique, tandis que les deux suivants se réfèrent à l'aspect moral. l'arche de NoéJe vous conseille également la consultation de cette page du site consacrée à une comparaison entre la Bible et les légendes mésopotamiennes, légendes dont les 11 premiers chapitres de l'Ancien Testament se sont en partie inspirés. Cette comparaison vous montrera en quoi la méthode historico-critique peut nous éclairer sur la beauté du message biblique. De plus, vous verrez facilement que des récits tels que Adam et l'arche de Noé ne font que reprendre ce qui était communément admis à l'époque des auteurs bibliques, ces derniers prenant alors pour argent comptant des légendes largement répandues en ces temps reculés ; l'inspiration divine, par conséquent, n'est pas à chercher dans des faits prétendument historiques, mais dans la morale biblique véhiculée à travers ces histoires d'inspiration païenne. Pour vous rendre sur cette page, cliquez ici.

Revenons aux trois exemples que je me suis proposé de vous présenter.

la Tour de BabelLe premier nous renvoie à un passage bien connu, à savoir la Tour de Babel (Genèse 11, 1-9). La réaction la plus naïve, qui n'est malheureusement pas si rare, consiste à se dire que ce récit ne 'tient pas la route' parce qu'historiquement cet événement n'a pu se produire. Qui plus est, il est maintenant reconnu que les nombreuses langues parlées aujourd'hui ne descendent pas d'une seule langue originelle ! Faut-il pour autant passer ce récit avec un sourire condescendant ? Certes non ! Une approche historico-critique nous donnera l'ouverture d'esprit nécessaire pour passer outre cette condescendance simpliste, typique de l'homme pseudo-scientifique du XXIe siècle. Ensuite, libre à nous, une fois débarrassés de nos préjugés, de chercher un message plus spirituel.

Ce qu'il faut savoir, c'est que la Genèse a été le résultat de rédactions successives et de superpositions de traditions (yahviste, elohiste et sacerdotale). Quelle que soit la tradition à l'oeuvre dans ce récit, l'auteur ou les auteurs biblique(s) ont été en contact avec la civilisation mésopotamienne, ou plus précisément babylonienne, d'autant que les retouches finales au document connu sous le nom de 'Genèse' ont probablement été faites après l'exil à Babylone (i.e. après 539 av. JC). On ne peut manquer dans ces conditions d'imaginer que les rédacteurs de la Genèse, plus spécialement les rédacteurs finaux, ont eu tout loisir d'observer ce qu'on appelle les ziggourats (édifice religieux fait de la superposition de plates-formes de dimensions décroissantes), celle de Babylone étant sans aucun doute l'une des plus célèbres. Pour voir une reproduction de ziggourat, cliquez ici.
Devant de telles constructions, les Hébreux ont vu un signe d'orgueil de la part de ces hommes qui essayaient de se rapprocher du ciel par l'édification de temples démesurés. Face à une attitude qui ne pouvait que heurter le sens religieux des Israélites, il est aisé de comprendre la composition de l'histoire de la tour de Babel. Notons un début de message que peut nous fournir la méthode historico-critique : les hommes de l'antiquité, et tout particulièrement les Hébreux, ne cherchaient pas d'abord d'explications auprès de la science, mais bien auprès de la religion, ainsi, l'origine des langues qui est interprétée comme une sanction divine venant punir l'orgueil des hommes. Pour nous aujourd'hui, cela peut constituer un appel à voir davantage Dieu comme l'origine des événements qui peuvent survenir dans nos vies (cf. également ce que nous avons dit plus haut à propos du récit de la création, de l'Exode et de la vie d'Abraham en rapport avec les prêtres pendant l'exil. La méthode historico-critique nous montre là une relecture de foi des événements, cette attitude est en soi une leçon à retenir).
Le récit de la Tour de Babel est enfin un appel à ne pas oublier que Dieu agit dans notre monde, point n'est besoin de construire de tour pour l'approcher, ou pire encore, pour lui 'forcer la main' ; devant Dieu, l'humilité reste de rigueur.
Tout autre type d'interprétation dépasse de loin le cadre de l'approche historico-critique. En fait, cette méthode reste très pauvre quand il s'agit de creuser le sens d'un texte biblique ou d'en actualiser son message. Il faut surtout la considérer comme un moyen d'ouvrir nos esprits en vue d'aborder la Bible libre de tout jugement critique ('critique' ici est à prendre comme synonyme de 'sceptique', 'négatif'). D'ailleurs, il n'est pas rare que l'analyse historico-critique ne débouche sur aucune interprétation, comme nous allons le voir dans le second exemple.

Sarah présentant Hagar
à Abraham
Vous trouverez cet exemple dans la Genèse au chapitre 16, versets 1 à 4. Sarah, stérile, propose à Abraham de coucher avec sa servante Hagar pour qu'elle lui donne un enfant qui sera reconnu comme celui de Sarah. Face à ce passage, une réaction bien légitime serait de se laisser choquer et de penser que la Bible est un livre bien scabreux ! L'Eglise nous aurait-elle menti en nous faisant croire que la Bible était la source de sa morale si exigeante ? En fait, l'archéologie vient au secours de notre scepticisme en nous montrant que cette pratique d'adoption était chose assez courante à l'époque des patriarches (des textes de Mari, Nouzou et Alalakh - 1950-1650 av. JC - attestent l'historicité de coutumes bibliques d'adoption telles que celle pratiquée par Abraham et Sarah). Dès lors, il n'y a plus de raison de se laisser arrêter par cette pratique d'Abraham, puisqu'il ne fit que reprendre une coutume répandue à son époque. Pouvait-on lui 'reprocher', en toute honnêteté, cette attitude ? Cela dénoterait une grande étroitesse d'esprit nourrie par la prétention de plaquer nos 'acquis' moraux sur une période éloignée de nous de plusieurs millénaires !

Une fois ces préjugés mis de côté, il n'est plus si difficile de tenter une interprétation spirituelle, comme, d'ailleurs, l'apôtre Paul le fit lui-même (nous verrons cela plus tard).

Josué à la conquête de la Terre Promise
Le dernier exemple concerne l'ensemble du livre de Josué. Il n'est que de lire quelques chapitres pour avoir envie de fermer ce livre, tant il est rempli de massacres, qui plus est attribués à la volonté divine ! Le sens symbolique que l'on peut donner à ces massacres est assez facile. En ordonnant de passer au fil de l'épée hommes, femmes et enfants païens, Dieu ne voulait-il pas nous faire comprendre ceci : débarrassons-nous de toutes les idoles dans nos vies, ne tergiversons pas devant le mal, etc... ? Oui, mais... Comment passer sous silence une telle cruauté ? N'oublions pas trop vite l'époque où se situe cette conquête du pays de Canaan par Josué et les Hébreux. Bien qu'on ne puisse dire avec exactitude quand cette conquête eut lieu, on admet communément que la période la plus plausible est à chercher dans les années 1200 av. JC. Que l'on veuille bien se reporter à une chronologie comparative et regarder ce qui se passait en Mésopotamie, en Asie, en Grèce, en Chine. Tout n'était que violence, guerres et conquêtes. Prenons l'exemple de la guerre de Troie, racontée dans l'Iliade d'Homer, celle-ci est souvent placée à la même période que la conquête de la Terre Promise par Josué. Si vous lisez l'Iliade, il ne vous faudra pas longtemps pour vous apercevoir que ce livre ne doit rien au livre biblique de Josué pour ce qui est de la violence. Qu'en déduire ? Tout simplement que la mentalité de ces temps anciens était extrêmement violente, tout comme elle le serait encore pendant des siècles. Par conséquent, cette mentalité baignait à la fois l'époque où ces récits bibliques prirent forme oralement (période contemporaine de Josué) et l'époque où ils furent mis par écrit et retouchés (de 1000 av. JC à 538 av. JC, i.e. du roi David au retour de l'exil). Dans ces conditions, peut-on raisonnablement imaginer les auteurs bibliques choqués par des massacres, des guerres et des conquêtes qui constituaient leur quotidien ? Pouvaient-ils avoir le recul moral nécessaire pour émettre un jugement sur leur quotidien ? Nous-mêmes nous avons bien du mal à évaluer la routine dans laquelle nous sommes trop souvent englués !

Dieu, tout comme il a 'utilisé' les auteurs bibliques dans leurs limites scientifiques, fit de même pour leurs limites morales. Comment les auteurs bibliques auraient-ils réagi si Dieu s'était mis tout à coup à leur exposer le Big Bang ou à leur demander de tendre l'autre joue plutôt que d'avoir recours à la violence ?! Le Christ lui-même, plusieurs siècles plus tard, termina sur la croix du fait même de l'incompréhension des spécialistes bibliques de son époque, tant son message d'amour était encore révolutionnaire.
(si vous voulez une digression amusante de ce qu'aurait pu donner la révélation du big bang sur Moïse, cliquez sur ce lien) !

Avant de conclure cette section sur l'approche-historico-critique, je voudrais vous fournir encore un tout dernier exemple, mais, cette fois-ci tiré du Nouveau Testament, pour vous montrer que l'Ancien Testament n'est pas l'unique objet d'étude de cette approche. Elle peut en effet s'avérer éclairante pour le Nouveau Testament également. Un des passages du Nouveau Testament les plus difficilement admis par nos contemporains est tiré de la première épître aux Corinthiens 11, 5-6.13 + 1 Corinthiens 14, 34-35. Paul demande que les femmes se voilent pour parler dans l'Eglise, pire encore, il leur recommande de se taire ! Pauvre Paul, que n'a-t-il pas dit ! Le voilà catalogué comme misogyne ad vitam aeternam, lui qui pourtant a avancé, pour son époque, des opinions révolutionnaires au sujet des femmes, lisez plutôt : 1 Co 7,2-4 + Ga 3, 26-28. Il n'hésita d'ailleurs pas non plus à prendre des collaboratrices (Rm 16, 1.3).

St Paul

D'abord, faisons remarquer que le message de Paul en 1 Co 14, 34-35 ne peut être pris littéralement puisqu'en 1 Co 11, 5-6.13, ce même Paul admet que les femmes puissent s'exprimer dans l'assemblée à condition d'être couvertes. En fait, il n'est guère possible de comprendre ce passage sans une connaissance historique du contexte, or, c'est précisément le rôle de l'analyse historico-critique que d'apporter cette connaissance. Voyez plutôt : la ville de Corinthe à l'époque romaine était connue pour ses désordres moraux, en particulier, ceux générés par des cultes païens en l'honneur de la déesse Cybèle. Cette divinité était servie par des prêtresses dans des transes extatiques, cheveux dénoués. Il n'est donc pas surprenant que Paul recommande aux chrétiennes de Corinthe de se distinguer des prêtresses païennes en se couvrant pour parler dans une assemblée religieuse, recommandation qu'il ne reformulera nulle part ailleurs dans ses épîtres, et pour cause, seul à Corinthe, s'imposait ce type de conseil. De même, dans leurs transes, ces prêtresses vociféraient des paroles incompréhensibles, ce qui explique l'emportement de Paul à encourager les chrétiennes de cette ville grecque à prendre le contrepied du milieu ambiant où les femmes étaient utilisées comme de simples porte-paroles des dieux, poussées, qui plus est, par ces derniers à délivrer des messages incohérents. Tout bien considéré, ce rôle de jouet des dieux achevait de discréditer la gente féminine aux yeux des hommes, trop contents de voir confirmer ce qu'ils pensaient tous dans la société machiste de l'empire romain, à savoir que les femmes ne pouvaient que dire des fadaises. Face à ce manque de dignité dont faisaient preuve les prêtresses païennes, l'apôtre recommande la discrétion chez les chrétiennes de Corinthe, qui, se faisant, ne manqueraient pas d'apporter un démenti cinglant à ceux qui pensaient que les femmes étaient incapables de réfléchir avant de parler : "délires de bonnes femmes", disait-on.

Cybèle,
déesse de la fertilité

Comme vous le voyez, ce passage s'éclaire de lui-même, une fois que l'analyse historico-critique a rétabli le contexte historique. En réalité, une lecture littéraliste de ces passages de l'épître aux corinthiens aboutit à l'exact opposé de ce que l'auteur voulait transmettre !! Nous avons là un exemple magistral de ce à quoi l'approche historico-critique vise : mettre à nu les intentions de l'auteur inspiré. Ensuite, il devient relativement aisé de passer aux sens spirituels, qui doivent, rappelons-le, toujours partir du sens historique ou littéral. Ici, le sens tropologique ( voir tableau de liens, ci-dessus, V) Les clés de lecture traditionnelles / Les sens spirituels / le sens moral ou tropologique ) s'impose :

le chrétien par sa maîtrise de soi serait bien avisé de ne pas suivre les mentalités ambiantes, mais bien plutôt de se distinguer par la qualité de sa vie.
Après avoir étudié ces quelques exemples, mon conseil serait le suivant : soyons sérieux, un jugement moral sur des temps si différents des nôtres relève non seulement de l'étroitesse d'esprit, mais aussi de l'orgueil, malheureusement si typique chez l'homme moderne de notre siècle. Admirons plutôt la patience et l'amour tolérant de Dieu par rapport aux faiblesses humaines, lui qui sut toujours prendre la mesure de nos limites, courant ainsi le risque de voir la pureté de son message d'amour affaiblie, précisément, par les lenteurs de nos progrès moraux. Mais pour Dieu, la personne prime toujours sur la théorie... Il nous appartient donc, avec l'aide de l'Esprit, de gratter le vernis culturel imparfait pour aller trouver le message inspiré. Voilà bien pourquoi une simple lecture de la Bible ne suffira jamais - on comprend alors mieux l'insuffisance d'une lecture fondamentaliste des Ecritures -, il faut au contraire méditer la Parole de Dieu, la prier, la méditer et la prier encore. C'est bien d'une coopération entre nous et l'Esprit que jaillira le message d'amour du texte biblique, à la manière de l'Ecriture, qui est née de la coopération entre les auteurs bibliques et l'Esprit Saint. Et enfin, souvenons-nous que si nous-mêmes nous avions la prétention d'écrire un message inspiré, il est fort à parier que celui-ci paraîtrait des plus limité, tant scientifiquement que moralement, aux hommes des siècles futurs !

(si vous désirez avoir un approfondissement sur les raisons pour lesquelles Dieu a voulu 'se servir' d'auteurs humains avec leurs talents et leurs limites en les inspirant plutôt que d'en faire de vulgaires dictaphones, cf. III, une lecture croyante, table des matières + comment lire la Bible)

J'espère, en conclusion, vous avoir aidé à prendre conscience de l'intérêt que peut présenter la méthode historico-critique, qui, compte tenu de ses limites, devra surtout être utilisée dans le travail préliminaire d'approche du texte biblique, notamment lorsque ce dernier nous apparaît choquant ou 'naïf'.

Une autre approche complémentaire peut s'avérer pertinente à ce stade préliminaire de l'étude d'un texte biblique. Nous allons la voir maintenant.


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