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COMMENT INTERPRETER LA BIBLE

(à la lumière de la Tradition de l'Eglise)

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TABLE DES MATIERES

PAGE 1 PAGE 2 PAGE 3 PAGE 4 PAGE 5
  1. Introduction
  2. Avertissement
  3. Pré-requis
    • une lecture croyante
    • lecture canonique
    • la borne morale
    • la borne doctrinale
    • le sens plénier
  1. Les clés de lecture
    préparatoires

    • La méthode historico-critique
  1. Les clés de lecture
    préparatoires
    (suite)

    • L'analyse rhétorique
  1. Les clés de lecture traditionnelles
    • introduction
    • le sens littéral ou historique
    • les sens spirituels
      • introduction
      • le sens allégorique
        ou typologique
  • Les sens spirituels
    (suite)
    • le sens moral
      ou tropologique
    • le sens anagogique
  1. exemples


L'ART ORATOIRE

2) L'analyse rhétorique : (précisions)

la rhétorique est l'art de composer des discours persuasifs. Du fait que tous les textes bibliques sont à un degré ou un autre des textes persuasifs, une certaine connaissance de la rhétorique fait partie de l'équipement normal du lecteur de la Bible.

La rhétorique classique distingue trois facteurs de persuasion : l'autorité de l'orateur, l'argumentation du discours et les émotions qu'il suscite dans l'auditoire. La diversité des situations et des auditoires influe par conséquent grandement sur la façon de parler.
Il sera donc utile de nous demander à quel genre littéraire appartient le texte que nous lisons. Un poème et un texte historique ne se lisent pas exactement de la même façon. Egalement intéressant est l'inventaire des figures de style et des artifices oratoires.
En résumé, cette analyse rhétorique vise à attirer notre attention sur la capacité persuasive et convaincante du langage utilisé par l'auteur biblique. Concrètement, cette approche, à l'instar de la méthode historico-critique, nous aide à 'relativiser' certains aspects peu crédibles ou scabreux de la Bible. Dans cette mesure, elle contribuera à nous débarrasser des réticences et préjugés qui peuvent nous encombrer et, par là, nous empêcher d'aller chercher l'interprétation symbolique et spirituelle du texte biblique.

Tout comme la méthode historico-critique, cette approche nécessite un certain matériel, mais, ici, point n'est besoin de faire beaucoup d'achats ou de consulter un grand nombre de liens internet pour être au faîte de l'analyse rhétorique. La lecture des exemples abordés ci-dessous devrait amplement suffire à vous faire prendre conscience des éléments de rhétorique les plus utilisés par les auteurs bibliques ; ce faisant, vous serez suffisamment équipés pour gommer les principales aspérités culturelles tenant à la rhétorique et au style de la Bible. Si, toutefois, vous désirez compléter votre palette de connaissances dans ce domaine, je vous conseille de visiter ce site : www.retoricabiblicaesemitica.org.

Passons maintenant aux exemples :

Prenons, dans un premier temps, deux cas type tirés de l'Ancien Testament pour ensuite nous pencher sur la pédagogie de Jésus dans les évangiles.
Samson tuant 1000 philistins avec une mâchoire d'âne !Tout d'abord, ouvrons notre Bible au livre des Juges, chapitre 15, versets 15 et 16 où il est dit que Samson tua mille philistins avec une mâchoire d'âne ! Il faut bien avouer que cet épisode manque de crédibilité et peut en conséquence nous dérouter et nuire à notre méditation de la Parole. Mais, que l'on regarde le verset 16. Celui-ci nous montre que cette victoire donna lieu à un refrain chanté. Nous ne sommes pas sans ignorer que l'une des caractéristiques des poèmes et des chansons est précisément le lyrisme. Il n'est donc pas surprenant de voir une exagération de l'événement dans le but de marquer les esprits. Il faut y voir ici une manière chez l'auteur de mettre en relief l'aspect spectaculaire et inespéré de la victoire de Samson, celle-ci ne pouvait alors venir que de Dieu. De plus, n'oublions pas que les récits se rapportant à Samson appartiennent au genre épique. Or, l'épopée ne se distingue-t-elle pas justement par sa propension à exagérer les faits qu'elle relate, et ce, dans le but, d'accentuer le message qu'elle veut faire passer ? Dans les histoires bibliques, le message se résume le plus souvent à montrer que l'aide de Dieu - sa main - est efficace.

  • l'Ecclésiaste, figure du sage
    L'autre exemple concerne le livre de l'Ecclésiaste dans sa totalité. Ce livre déroute principalement par son ton pessimiste. A ce titre, il contraste fortement avec d'autres livres bibliques et semble les contredire. De plus, ce pessimisme prit sans recul peut générer en nous une attitude à l'inverse de la joie chrétienne, sans espérance pour l'avenir. Le but de ce texte est-il de faire de nous des aigris ? Là, il nous sera utile de nous rappeler que ce texte se situe dans la mouvance philosophique et qu'il est donc normal que l'auteur manifeste de la retenue. En outre, ce ton pessimiste et blasé est une manière pour l'auteur de marquer le lecteur en se faisant passer pour un sage - c'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'écrivain biblique a choisi d'écrire sous le patronyme du roi Salomon, le sage par excellence. Qui plus est, l'autorité d'un personnage tel que Salomon contribue assurément à renforcer le poids du livre, ainsi que le message véhiculé par celui-ci. Vous avez là un bon exemple de l'utilisation de la rhétorique (cf. plus haut, l'autorité de l'orateur. Notons d'ailleurs que l'usage de prendre le nom d'un personnage illustre de l'histoire d'Israël, ou d'un apôtre, est très fréquent dans la Bible, Cf. la deuxième épître de Pierre, par exemple). Si nous gardons ces remarques présentes à l'esprit, il nous est possible de dépasser ces artifices de style pour aller débusquer la substantifique moelle du message divin de ce livre, à savoir la nécessité, pour nous croyants, de prendre nos distances par rapport aux joies et aux peines causées par les circonstances extérieures de la vie pour mieux goûter la joie intérieure, fruit de notre foi en Dieu.
Intéressons-nous maintenant à Jésus lui-même. Il n'est pas besoin de lire l'évangile longuement pour s'apercevoir que le Christ est un grand pédagogue. Il est pleinement conscient, non seulement de l'importance de son message, mais aussi de l'urgence de le transmettre. Or dès qu'il y a une exigence de transmission, il y a forcément nécessité de prendre en compte la communication, pour employer un mot très en vogue aujourd'hui. Pour revenir à Jésus, Verbe de Dieu incarné dans un milieu précis à une époque précise, il est important de se souvenir qu'il s'est plié aux règles oratoires en vigueur dans la Palestine du 1er siècle. Quelles étaient-elles ?

Jésus prêchant
Tout comme les prédicateurs d'alors, la prédication de Jésus relève de l'oralité. Jésus ne cesse de parler. Le langage de l'oralité a ses règles propres. Jésus doit d'abord intéresser son public, se faire connaître, éveiller l'attention. Plus le public est nombreux, plus il convient de maintenir son intérêt. Alors, Jésus n'hésite pas à recourir à des mots ou expressions choc, ou bien encore, à théâtraliser son discours. Dans ce dernier cas, il ne fit que reprendre une pédagogie courante chez les prophètes de l'Ancien Testament, qui mimaient leur message pour marquer davantage les esprits (notons également que la rugosité du langage est aussi inspiré du langage des prophètes de l'Ancien Testament). Pour en revenir aux mimes, regardez, entre autres,
Jésus chassant les marchands du temple
Jérémie 28, 1-17 où Jérémie se charge d'un joug pour symboliser l'oppression à venir de l'empire babylonien ; reportez-vous également à Ezékiel 12, 1-12 où, ici, Dieu demande à Ezékiel de mettre en scène sa fuite en pleine nuit afin de montrer par avance ce qui allait arriver au peuple de Juda quand celui-ci serait déporté à Babylone. Dès lors, il n'est pas difficile de comprendre l'entrée triomphante de Jésus dans Jérusalem une semaine avant sa crucifixion. Il mimait, en quelque sorte, l'entrée triomphale du roi Salomon dans la ville de son père (1 Rois 3 et suivants). Quelques jours avant la Pâque (Mt 21, 1-10), il chasse avec fracas les vendeurs du Temple (Mt 21, 12-17). Cette mise en scène se gravera dans la mémoire de ses auditeurs, au point qu'aucun des quatre évangélistes n'oubliera de consigner l'événement. Attardons-nous, si vous le voulez bien, sur ce dernier exemple des marchands du Temple. Il est significatif pour nous faire comprendre l'utilité de l'analyse rhétorique, et ce, même quand il s'agit de récits de l'évangile. En effet, ce passage pourrait nous heurter. Nous imaginons mal Jésus faire preuve de violence, mais si nous savons que ce geste s'inscrit dans un contexte, ou plutôt dans une mentalité, qui n'est pas la nôtre, à savoir que chaque geste a une valeur prophétique, chaque geste est un signe (cf. les guérisons de Jésus + Jn 2, 18, où les Juifs eux-mêmes demandent à Jésus ce que signifie son action de chasser les marchands du Temple), il devient alors plus aisé de comprendre que Jésus ne faisait pas preuve de violence et encore moins de colère haineuse, au contraire, il visait à éveiller chez les auditeurs et spectateurs une prise de conscience salutaire sur le véritable rôle du Temple, maison de prière. Il annonçait bien sûr aussi le nouveau culte qui serait inauguré par sa mort et sa résurrection, un culte où Dieu serait adoré en esprit et en vérité (Jean 4, 23).

Il ne suffit pas de susciter l'attention, encore faut-il la maintenir. C'est ainsi que le corps de Jésus s'engage aussi dans l'oeuvre du salut. Qu'il pleure sur la tombe de Lazare, qu'il se dépouille de ses vêtements avant de laver les pieds de ses disciples (Jn 13, 4), qu'il se tourne brusquement vers Pierre pour le réprimander vertement (Mt 16, 23), etc..., la gestuelle et les mimiques renforcent le message.
Pafois, le Nazaréen est un rien provocateur. Il traite d'usurpateurs les dignitaires de son temps, d'engeance de vipères, les pharisiens (cf. Mt 23, notamment le verset 33). Cette ardeur contestataire a le mérite de tenir son auditoire en haleine. Cette énergie n'est pas sans nous rappeler ce que l'Ancien Testament appelle la jalousie de Dieu pour son peuple, formule qui n'exprime pas autre chose que l'amour passionné de Dieu pour les hommes. Quand Jésus chasse les marchands du Temple, l'évangéliste ne cite-t-il pas cette phrase de l'Ancien Testament :

le zèle de ta maison me dévorera (Jean 2, 17, cf. Psaume 69 (68), 10) ?
Jésus ayant une discussion animée

avec les pharisiens

Ainsi, Jésus en traitant les pharisiens d'engeance de vipères, etc... ne les insulte pas, mais, selon les règles oratoires de son époque, il joue de l'emphase pour provoquer un 'électrochoc' chez ces interlocuteurs. Aussi, bien que les pharisiens ne prissent pas les paroles de Jésus avec le sourire, ce qui n'est certes pas surprenant (cf. la variante en Luc 11, 45), ceux-ci ne pouvaient-ils pas se sentir insultés dans les mêmes proportions que nous, hommes du XXIème siècle, si ces mots nous avaient été adressés (REM). Cette rugosité du langage et de la mentalité sémitique de l'époque du Christ nous échappe à plus d'un titre, il faut absolument en tenir compte dans nos lectures de la Bible, évangiles compris, sous peine de nous laisser arrêter par des détails verbaux. Citons encore le 'femme' que Jésus adresse à sa mère ou à la cananéenne (Jean 2, 4 + Mt 15, 28), le mot 'haïr', parfois édulcoré dans certaines traductions, en Luc 14, 26, etc... Tous ces mots ne sont pas à prendre à la lettre, mais font partie de la rhétorique élémentaire de la Palestine de l'Ancien et du Nouveau Testament, rhétorique caractérisée, rappelons-le, par la rugosité aussi bien que par l'emphase verbale.

Continuons notre analyse de la pédagogie du Christ. Parmi les moyens rhétoriques de Jésus, retenons aussi les procédés interrogatifs qui étaient d'usage dans l'Antiquité. Jésus pose des questions autant qu'il affirme :

- La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? (Mt 6, 25 et s)
- Si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? (Mt 5, 46).
Chaque interrogation stimule l'intelligence, relance le récit. Certaines questions appellent des réponses. D'autres ne sont que de pures figures de style. Toutes sollicitent une prise de conscience pour stimuler l'attention ou favoriser la décision. Dans le même registre, citons les paraboles, abondamment utilisées par Jésus. Celles-ci remplissaient la même fonction de stimulation intellectuelle chez l'auditeur que le procédé interrogatif.
Ce processus cumulatif englobant, entre autres, questions rhétoriques et paraboles ressort, à l'évidence, d'une composition littéraire. Elle signale également un tour pédagogique qui fait appel à la mémorisation. Un bon enseignant est un répétiteur. Les doublets, les redondances et les réitérations que l'on trouve dans l'Evangile, ne participent pas seulement de la relance de la clause de style (cf. la triple annonce par le Christ de sa mort et de sa résurrection), ils visent aussi à imprégner la mémoire.

Dans l'art de convaincre, le Nazaréen emploie également une technique très hébraïque dite du parallélisme et de l'opposition (Cf. Psaume 1 où le sort du croyant fait contraste avec le sort du méchant), mais chez lui, ce procédé peut tourner au paradoxe : Heureux les pauvres de coeur ; Il est plus facile à un chameau d'entrer dans le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ; Aimez vos ennemis. Ces formules paroxystiques et exacerbées bousculent les lieux communs et les préjugés.

N'oublions pas non plus que les discussions polémiques possèdent une vertu pédagogique. Ces joutes oratoires sont une tribune. Chaque controverse met en relief les points litigieux et débusque les faux-semblants :

Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Mc 12, 17).
Sans quitter le registre de l'oralité, le Christ use également du silence comme d'un outil pédagogique. Il se garde de faire connaître de quelle extraction est son être. Ce secret messianique intrigue. Il met aux aguets l'interlocuteur. Ce silence intensifie l'écoute, intériorise le message.

Comme on le voit, le matériel pédagogique de Jésus est simple. Il l'emprunte à son environnement proche, aux coutumes de son temps, aux nombreuses images tirées de l'observation de la vie quotidienne en Palestine. La pédagogie de Jésus est relationnelle et dialogale, jamais intellectuelle ni théorique et systématique. Il ne prodigue pas de cours magistraux pour communiquer un savoir ou une doctrine. Il cite fréquemment l'Ecriture, mais aussi les proverbes profanes et les dictons populaires pour étayer ses instructions : Médecin, guéris-toi toi-même (Luc 4, 33) ; A chaque jour, suffit sa peine (Mt 6, 34) ; Nul ne peut servir deux maîtres (Mt 6, 24), etc... Ainsi, à travers ces exemples en rapport avec le Christ lui-même, la pertinence de l'analyse rhétorique apparaît pleinement ; en effet, ne constitue-t-elle pas un outil précieux pour gommer certaines aspérités 'culturelles', qui, sinon, pourraient bien se dresser comme une véritable muraille entre notre mentalité du XXIème siècle et le message profond des Ecritures, celui-là même inspiré par l'Esprit Saint !

Il est maintenant temps de conclure cette section dédiée aux 'interprétations préparatoires' que sont la méthode historico-critique et l'analyse rhétorique. Comme nous l'avons vu, ces deux approches ne sont pas tant importantes de par leur capacité à nous 'nourrir' spirituellement que par leur aptitude à nous ouvrir les portes vers les eaux rafraîchissantes de la Parole de Dieu. Elles sont en quelque sorte le 'sas de décompression' par lequel il nous faut passer pour accepter le dépaysement culturel que représentent des textes plusieurs fois millénaires ! Ce sas, nous devons l'emprunter pour adapter notre esprit à une époque et à une culture qui ne sont pas les nôtres sous peine de nous laisser arrêter par des détails et des réactions anachroniques qui nous empêcheraient d'accéder au goût savoureux de la Parole de Dieu.
Au vu de ce qui vient d'être dit, il devient donc évident que ces deux méthodes exégétiques sont indispensables, mais non suffisantes, elles devront être pratiquées, en premier, avant toute autre herméneutique, surtout pour des textes anciens qui seraient susceptibles de nous poser des problèmes du fait de leur aspect choquant ou de leur prétendue 'caducité scientifique'. Ce n'est qu'après cette pratique que nous pourrons passer aux interprétations dites spirituelles, délestés du poids de nos jugements moralisants et condescendants sur des périodes moins avancées - dans certains domaines seulement ! - que notre époque.
Il faut enfin signaler que le recours à l'approche historico-critque et à l'analyse rhétorique ne doit pas être systématique, loin s'en faut. Il ne s'impose que dans le cas où les textes bibliques présentent effectivement des rugosités. Pour les textes 'faciles', il est tout à fait possible de faire appel aux interprétations spirituelles sans passer par le détour que sont en définitive ces deux méthodes. Aussi, y a-t-il fort à parier qu'avec le temps, votre degré de familiarité à l'Ecriture, et donc votre capacité au dépaysement culturel, vous dispense de recourir, de façon automatique et artificielle, à ces deux clés de lecture préparatoires. Cette dernière remarque montre d'ailleurs, si besoin en était, l'importance de l'herméneutique spirituelle que nous allons maintenant développer.

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