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Les acteurs de l’urgence face au stress

 

C. NEVEUX -HUBBEN

EPISTEME-33 place Lisfranc 59700 Marcq-en Baroeul.

 

Le stress professionnel découle de l’interaction d’un ou plusieurs facteurs, liés au type de travail effectué par un individu, avec l’individu lui-même quand cette interaction représente une menace pour l’homéostasie ou l’équilibre psychologique et/ou physique de ce dernier. Les différents facteurs de stress professionnel relèvent généralement de la nature de l’activité, des conditions dans lesquelles elle est effectuée, du niveau de responsabilité des exécutants,  de la cohésion des réseaux sociaux et de communication au sein des groupes concernés. Dans une prise de décision dans le cadre professionnel, tous ces facteurs influent mais sont  également  pris en compte, avec une dimension temporelle, en tant qu’éléments facilitant ou invalidant l’atteinte d’un objectif à plus ou moins long terme.

 

Sur le plan de l’urgence, on peut schématiquement considérer que les deux types d’acteurs (opérationnels et décideurs) fonctionnent sur un même continuum face à une même situation :

les opérationnels, confrontés en direct à une réalité de terrain quelques fois insoutenable, doivent prendre des décisions ponctuelles mais vitales, rapides, souvent fortes de conséquences dans l’exercice de leur mission, tout en bénéficiant en termes de responsabilité d’une «couverture» hiérarchique (plus ou moins rassurante).

les décideurs, s’ils ont un peu plus de recul par rapport à l’impact direct du terrain, sont en revanche soumis à une responsabilité très lourde lors de décisions impliquant des vies humaines et la résolution de problèmes de grande ampleur.

Pour tous, en réalité, le stress va «jouer» de manière totalement similaire sur leurs processus de décision et d’action et donc sur leur efficacité personnelle immédiate mais aussi sur leur devenir en termes de santé (physiologique et psychologique) et donc, par voie de conséquence sur leur performance globale professionnelle mais également personnelle.

Nous nous intéresserons ici aux mécanismes du stress et à son effet sur la qualité des processus de décision et des actions en découlant pour les individus dont la profession est la gestion de l’urgence, quel que soit leur niveau de responsabilité.

Ne seront pas abordées  les différentes pathologies «lourdes» pouvant être liées à l’intervention d’urgence, comme le Syndrôme de Stress Post Traumatique ou le Burn-out, largement développées par ailleurs.

 

LE STRESS : UNE RÉPONSE ADAPTÉE ?

Dans notre histoire humaine elle est présente depuis toujours et a été une réponse de survie presque parfaite dans le sens d’une activation neuro-physiologique puissante permettant d’affronter avec une vigilance accrue toute situation de danger (physique) «identifiée». Chaque signe ressenti du stress, de l’accélération cardiaque à la nausée, est la manifestation d’un processus spécifique s’intégrant dans un processus plus global qui, mobilisant très rapidement et massivement toute l’énergie de l’organisme, prépare l’individu au combat ou à la fuite.

Cependant, par sa forme même, c’est une réponse qui présente vite un certain nombre d’inconvénients si elle n’est pas maîtrisée : un état de stress «chronicisé» de par le quotidien (comme le vivent les intervenants de l’urgence) pourra faire apparaître des problèmes somatiques, un stress «dépassé». La réaction d’adaptation de l’organisme met en jeu principalement deux systèmes, le système nerveux végétatif et le système endocrinien. Ce sont essentiellement des hormones qui assurent la défense immédiate de l’organisme et en particulier le cortisol et l’adrénaline identifiés comme les hormones du stress. Or c’est précisément la sécrétion prolongée de ces hormones, face à l’exposition répétée à des situation de stress plus ou moins fortes qui provoque un certain nombre de troubles depuis des somatisations légères (gastralgie, colite, dermatite, céphalée, tétanie ou spasmophilie, etc.) jusqu’à des problèmes plus sérieux (hypertension artérielle, diminution des défenses immunitaires, etc.).

En ce qui concerne les problèmes d’efficience, étant en premier lieu une réponse neurovégétative, le stress, passé un certain seuil, «déborde» toute médiation cognitive et peut donc s’accompagner d’une perte de lucidité compromettant des prises de décision efficaces (même si, jusqu’à un certain seuil, l’augmentation du niveau de vigilance permet une meilleure réactivité).

C’est donc une réponse adaptée au «danger» mais qui par sa forme même présente certaines limites. Il est évident que, face au danger d’un jugement (médiatique par exemple ou hiérarchique), l’amplification de la rapidité de fuite ou de la force au combat peut devenir plus invalidante qu’utile...puisqu’elle tend à déclencher des attitudes agressives ou de repli souvent inadaptées et épuisantes. La dimension cognitive s’exercerait ici par une évaluation de la réalité du danger, une résistance aux envies de fuite, une exploitation de l’énergie générée et la mise en route d’une stratégie adaptée.

 

LE STRESS : UNE RÉPONSE COMPLEXE

Quand on étudie le stress, on se trouve confronté à un processus à composantes multiples (neuro-physiologiques mais aussi cognitives et comportementales) qui ne se présente pas comme une réponse absolue. C’est un processus ayant ses caractéristiques propres mais subissant également des variations en fonction d’un grand nombre de critères aussi bien situationnels qu’individuels. Il est de ce fait difficilement réductible à un modèle théorique.

 

LE STRESS : UNE DÉFINITION ÉVOLUTIVE

L’approche physiologique. Variabilité de l’impact des «déclencheurs» du stress.

Le stress a été identifié, primitivement, à travers les éléments situationnels qui le provoquent. C’est ce qui avait amené Cannon (1935), «découvreur» et initiateur de la tradition physiologique du stress, à le définir comme un système de réponses physiologiques automatiques d’urgence dont dispose l’organisme pour combattre ou éviter une situation aversive. Toute situation aversive, fluctuation de l’environnement, exerce une contrainte sur l’organisme, mettant en péril son homéostasie et risquant de provoquer un effondrement du sujet. Il y a alors émission de réponses physiologiques, «dysfonctionnements» de l’organisme en réaction à l’exposition à un stress.

Or s’il est vrai que les éléments situationnels, même les plus simples, sont quasi unanimement identifiés comme déclencheurs de stress (comme par exemple les conditions «climatiques» dans lesquelles sont amenés à fonctionner les intervenants de l’urgence), néanmoins, le problème posé par cette première approche est qu’elle ne rendait pas compte de la variabilité de l’impact stressant d’un stimulus, ni en fonction des individus (dans l’exemple précédent, on peut imaginer que certains seront, plus sensibles à la chaleur d’autres au froid), ni en terme de seuil de tolérance (habitude, résistance, etc.).

L’approche physio-comportementale. Le coût du stress.

Selye, autre physiologiste, s’attachera, ultérieurement (1974, 1976), à le décrire de manière plus développée en terme de réponse aux agressions de l’environnement, tant psychologiques que physiologiques, entraînant des effets spécifiques (comportementaux) et non-spécifiques. Les effets non spécifiques, réactions physiologiques regroupées et décrites en «syndrome d’adaptation générale» (SGA, Selye, 1946) se décomposent en trois phases : alarme, résistance ou lutte, absorption ou épuisement (figure 1) qui montrent bien le «coût énergétique» du stress et ses possibles conséquences pathogènes.

La phase d’alarme correspond au déclenchement de l’ensemble des processus psycho-neuro-physiologiques face à des stimuli agressants. Elle se découpe en deux sous-phases, une première de choc (mise en route des moyens de défense active), une deuxième de contre-choc (réaction de mobilisation de l’organisme pour régler son homéostasie). La phase de résistance se rapporte à l’utilisation par l’individu de ses ressources disponibles énergétiques, physiologiques, comportementales. La phase d’absorption concerne le retour à un équilibre; si cette phase n’aboutit pas, l’individu s’épuise progressivement.

L’approche interactionnelle. Les variables situationnelles et la dimension cognitive.

L’approche interactionnelle du stress a permis par la suite d’intégrer un certain nombre de dimensions qui n’étaient pas prises en compte dans les approches précédentes et notamment la dimension cognitive. La dimension cognitive, intermédiaire interactif entre le stimulus aversif et la réponse de l’individu, est représentée, dans une situation de stress professionnel bien géré d’un intervenant de l’urgence, par sa capacité d’interprétation de la situation, d’évaluation de ses propres ressources (puis des ressources collectives) pour y faire face, de modulation de ses réactions non-spécifiques et d’élaboration de comportements adaptés (figure 2).

Cette optique permet de ne réduire le stress ni à sa composante situationnelle, ni à sa composante individuelle mais en fait un élément essentiellement interactionnel.

Richard Lazarus (1966, 1984) a apporté une contribution intéressante à la conception interactionniste du stress, il décrit trois composantes (s’ajoutant à la réaction physiologique de Cannon et Selye) de la réaction d’un individu à une situation potentiellement stressante qu’on peut appliquer à la situation d’urgence :

Une évaluation primaire : interprétation et codage de la menace potentielle de l’élément stressant en fonction des variables situationnelles telles qu’amplitude, durée, imminence de la nocivité, etc.

Une évaluation secondaire : identification de ses ressources émotionelles et comportementales pour élaborer une réponse. Il s’agit de processus de «faire face» pouvant aussi bien être des recherches d’information que des actions ou la mise en œuvre d’actions palliatives.

Une évaluation des conséquences de la réponse.

Dans ces différents processus, les variables personnelles et sociales modulent l’impact du stress sur un individu : par exemple la croyance en l’autoefficacité personnelle ou collective diminue le ressenti de la menace et, inversement, l’évaluation de sa propre nervosité ou d’une baisse de performance contribuent à l’augmenter.

 

MÉDIATION COGNITIVE ET NIVEAU D’ACTIVATION :

La complexité des situations d’urgence nécessite la plupart du temps une lucidité mentale qui peut être menacée. Quand le stress prend trop d’ampleur, il se traduit par une augmentation du niveau de vigilance focalisée sur tout ce qui est susceptible de présenter un danger, au détriment de la capacité cognitive de réflexion, d’analyse lucide de la situation et donc de prise de décision adaptée (on parle de «stress dépassé» par comparaison au «stress adapté»).

 

Pour Lazarus, il y a stress quand une situation a été évaluée par une personne impliquée et excédant ses ressources adaptatives. Un seuil de niveau d’activation dépassé entraîne une baisse de performance (figure 3) : il y a alors impossibilité de médiation cognitive et, en cercle vicieux, de maîtrise du stress avec pulsion d’émettre (ou émission) de comportements inadaptés (fuite, agression, réaction au coup par coup, etc.) et, quelque fois, une évolution vers des états de panique.

Ce seuil dépassé a tendance également à provoquer l’apparition de comportements automatiques, stéréotypés, très préjudiciables à une bonne performance lors de tâches complexes. Ces comportements stéréotypés sont la manifestation de réponses apprises primitivement, ayant une trace forte en mémoire et dont la probabilité d’apparition augmente avec le stress. La pulsion de «faire ce qu’on sait vraiment faire» devient alors très forte au détriment de tout comportement adapté même si les capacités nécessaires à une réaction performante existent largement.

Il est clair que, dans toute situation d’intervention un peu exceptionnelle, on se trouve dans un dépassement des ressources habituelles et, donc, confronté aux possibles réactions décrites précédemment avec toutes les conséquences que cela implique en terme de réduction d’efficacité. C’est alors qu’on observera des actions (ou des inhibitions) sans stratégie globale, au coup par coup, sans anticipation, dans la précipitation de «faire quelque chose», agressives, désordonnées ou simplement inadaptées. De ce fait, afin de ne pas menacer, voire d’améliorer, un niveau de performance primordial dans ce type de situation, il parait important de gérer son propre stress, et, pour ce faire, d’être d’abord capable de l’identifier, d’en mesurer lucidement les effets.

 

MÉDIATION TEMPORELLE : L’EFFET DE MÉMOIRE.

La perception d’un événement ou d’une situation en tant que danger se fait en fonction de ce qui a été appris et stocké en mémoire et est donc relative aux conditions et situations d’apprentissage plus ou moins adaptées (états émotionnels connotés, situations traumatiques, transmissions de peurs, etc.) ainsi qu’aux expériences personnelles et collectives (on retrouve de la même façon les états émotionnels connotés, situations traumatiques, transmissions de peurs mais aussi la connaissance des capacités, des moyens, etc.). Une situation deviendra «déclencheuse» d’un «stress dépassé» selon qu’elle correspondra, en fonction de certains critères, à d’autres situations stockées en mémoire sous l’étiquette «danger important» (c’est à dire à forte valeur émotionnelle négative, dépassant les capacités de réponse de l’individu et/ou du groupe, assimilées à un risque de souffrance, à une probabilité forte d’échec, etc.).

L’identification se fait de manière «immédiate». Elle peut donner lieu à une prise de conscience plus rationnelle par la suite et donc à une rectification cognitivo-comportementale mais qui sera plus lente puisque mettant en jeu des processus conscients. Cette rectification pourra éventuellement elle-même influer sur le type de stockage qui sera ultérieurement fait de la situation (figure 2 et 4).

C’est cette spécificité de l’apprentissage-marquage du danger qui explique en partie les peurs collectives enseignées par les groupes ou sociétés mais qui explique aussi la différence de chacun en termes de réponse : une même situation déclenchant du stress chez certains et non chez d’autres selon qu’ils auront appris ou non à la craindre ou à la gérer.

On voit ici l’importance de la notion d’apprentissage et d’expérience, essentielle chez les intervenants de l’urgence pour leur donner des bases de référence claires, complètes et solides leur permettant une perception lucide des situations et des capacités qu’ils ont pour y faire face.

 

MÉDIATION TEMPORELLE : L’EFFET D’ANTICIPATION.

La capacité d’anticipation peut être un médiateur du stress dans la mesure où elle rend l’individu capable d’imaginer et de se projeter dans des situation aversives ou à potentiel de danger. L’effet médiateur des attentes de l’individu est illustré, par exemple, par des études montrant que l’attente de bruits de forte densité entraîne des réactions similaires à l’exposition effective à ces bruits. Cette attitude fonctionne comme un médiateur additionnel entre le déclencheur objectif et la réaction de l’individu. Cette anticipation peut avoir, chez l’intervenant de l’urgence, un effet positif si elle donne lieu à une évaluation de la situation de manière à mettre en place des stratégies de faire-face (coping); elle a un effet négatif quand elle prend forme de rumination ou qu’elle provoque un dépassement  du seuil d’activation moyen  elle devient dans ce cas peu «économique» puisqu’elle détermine par avance une dépense énergétique non adaptée à la situation réelle et qui peut, à la longue entraîner un épuisement psychophysiologique (dépressions, somatisations anxieuses, burn-out, etc.) purement «gratuit» et se surajoutant généralement, pour les professions qui nous intéressent, à une fatigue et à un stress «réels».