
NIETZSCHE (F.) On refusa longtemps à Nietzsche la qualité de philosophe, en alléguant ses contradictions, son style poétique et aphoristique. On invoqua sa maladie et l'effondrement final pour classer ses livres au nombre des documents pathologiques. Défigurée par la propagande nazie, l'uvre nietzschéenne fut accusée de propager un irrationalisme servant de couverture idéologique au capitalisme dans sa phase impérialiste. On pourrait allonger la liste de ces interprétations aberrantes. Mais l'essentiel est que, par l'influence qu'elle exerça sur les esprits de l'époque, l'autorité philosophique de Nietzsche se soit universellement imposée, au point que Nietzsche est reconnu aujourd'hui pour l'un des génies qui ont modelé le visage du XXe siècle. Il s'en faut de beaucoup, pourtant, que règne actuellement l'unanimité quant à l'appréciation du sens de son uvre. Certes, celle-ci est un chantier d'idées plus qu'un système. La beauté et la clarté du style nietzschéen dissimulent, en l'absence d'un vocabulaire techniquement rigoureux, la profondeur redoutable de la pensée. Ose-t-on s'aventurer dans cette profondeur, on se trouve engagé dans un labyrinthe aux multiples détours. C'est dire que la philosophie nietzschéenne n'autorise pas une explication univoque et définitive. Sa vérité ultime réside dans l'impulsion qu'elle donne pour aller plus loin.
autres réflexions
Nietzsche s'applique d'abord à montrer que l'interprétation métaphysique constitue une falsification délibérée, et il reproche au métaphysicien de donner une lecture défectueuse du texte de la nature. " Halluciné des arrière-mondes ", le métaphysicien ne déchiffre pas les phénomènes tels qu'ils sont, il les escamote sous des projections fantasmatiques. Il forge le concept de l'" être " par haine du devenir et de la vie. Or, puisque seule existe cette réalité que l'on s'acharne à disqualifier en la taxant de simple apparence, il faut conclure que la métaphysique n'est qu'une fabulation autour du néant. L'Idéal, c'est le néant érigé en idole. " L'homme cherche un principe au nom duquel il puisse mépriser l'homme ; il invente un autre monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde-ci ; en fait, il ne saisit jamais que le néant et fait de ce néant un " Dieu ", une " vérité ", appelés à juger et à condamner cette existence-ci " (XV, 484). Comment rendre compte de cette méprise ? Nietzsche avance l'explication suivante : les catégories logiques sont les instruments à l'aide desquels la vie organise et domine le monde de l'expérience, ce sont des valeurs au service des intérêts humains ; à ce titre, elles ne permettent d'acquérir aucune vérité absolue, leur signification est purement utilitaire. Mais c'est ce qu'a refusé de comprendre la métaphysique, scandalisée par l'obligation qui lui était faite, ainsi, de reconnaître un principe d'illusion à la racine de l'existence. Aussi la métaphysique s'est-elle empressée de transformer les catégories de la raison et les normes pratiques en prédicats transcendantaux de l'" être ", de manière à construire un monde affranchi de ce détestable mensonge vital. Du même coup la valeur, fiction utile à la vie, a été pervertie par l'introduction intempestive d'une revendication morale et s'est changée en chimère oiseuse, en valeur " imaginaire ". La logique est une bonne illusion esthétique, si on la subordonne à la vie. Elle devient un poison mortel dès qu'on en fait un absolu. La critique généalogique La critique généalogique procède de la conviction qu'il est vain de réfuter les raisons qui étayent une philosophie, tant qu'on n'attaque pas ce qui, derrière les raisons, reflète la situation existentielle du philosophe. Puisque l'Idéal est une idole, on ne peut se contenter d'une critique spéculative, laissant intactes les motivations profondes de la métaphysique idéaliste. Aussi Nietzsche met-il au point une méthode nouvelle, qui consiste à demander, en présence d'un système de raisons : à quelle origine puise-t-il sa légitimité ? De quel type de vie est-il l'idéologie ? Placée sous cet éclairage, l'ontologie morale se révèle n'être que l'idéologie contre nature (ideologische Unnatur ) grâce à laquelle une forme de vie médiocre travaille à imposer sa domination universelle. Le philosophe, porte-parole de cette vie médiocre et faible, est démasqué : toutes ses argumentations ne traduisent que sa mauvaise foi ; car ce que veut le philosophe, ce n'est pas oser la vérité, mais prouver des articles de croyance a priori. À l'instar de Marx, Nietzsche est alors amené à réfléchir sur les rapports de la théorie et de la praxis ; dans un fragment qui porte justement ce titre, il indique : " Le combat des systèmes [...] est le combat que se livrent des instincts bien déterminés (formes de la vitalité, du déclin, des classes, des races, etc.) " (XV, 448). Nietzsche n'ambitionne pas d'opposer sa philosophie à l'ancienne métaphysique, son but est d'accomplir un " renversement des valeurs " (Umwertung aller Werte ) en bouleversant les conditions d'existence productrice des valeurs, afin de bloquer la projection idéaliste et de ramener les valeurs humaines dans le champ d'une praxis " fidèle à la Terre ". Nietzsche définit l'idéologie comme un ensemble de jugements de valeur (Wertschätzungen ). Ceux-ci fixant les normes de l'action par quoi un être vivant essaye de conformer le monde à ses intérêts propres, Nietzsche choisit d'appeler " morale " " tout système de jugements de valeur qui est en relation avec les conditions d'existence d'un être " (XV, 334). Il faudra donc s'attendre à rencontrer une foule de morales différentes. Mais alors, quand Nietzsche réserve le terme de morale à l'idéologie qui sous-tend l'idéalisme métaphysique, il est facile de voir que Nietzsche restreint, pour les besoins de l'argumentation, le sens général du concept, afin de caractériser l'essence de toute la métaphysique. D'où la définition du terme de morale, qui surdétermine le concept primitif : " Une idiosyncrasie de décadents guidés par l'intention cachée de se venger de la vie, intention d'ailleurs couronnée de succès " (XV, 125). La décadence et le désir L'origine de l'ontologie métaphysique est la décadence. Nietzsche, scrutant les symptômes de cette maladie de la vie au cur de la civilisation européenne, brosse un tableau accablant de notre modernité. Mais, plus importante que cette description est l'interprétation que suggère Nietzsche de la décadence en fonction de sa théorie de la volonté de puissance elle-même. La morale, en effet, est la production idéologique du décadent, lequel, à son tour, n'est que le porte-parole d'un certain type de vie. En dernière analyse, le fait ultime auquel on parvient lorsqu'on descend vers l'origine des valeurs, c'est précisément le fait (Faktum ) de la volonté de puissance. Cette origine est à la fois unitaire et scindée en deux pôles antagonistes : " la volonté de vie " et " la volonté du néant " (XV, 432). Cela signifie que toute existence concrète relève ou de la force, c'est-à-dire d'une volonté de puissance ascendante qui affirme la vie et la réalité, ou de la faiblesse, c'est-à-dire d'une volonté de puissance débile qui n'aspire plus qu'au repos, à la capitulation, bref, au néant. Et c'est ce néant qu'elle sacralise en le nommant l'Idéal, l'" être ", Dieu ! Mais la décadence n'est pas seulement l'un des termes de la rivalité qui déchire la volonté de puissance. Elle s'infiltre à l'intérieur des natures fortes, qui deviennent ainsi le champ de bataille individuel des deux normes. Car l'homme est un être de désir, et le désir (Wunsch ) est lui-même la décadence - l'envers, en quelque sorte, de toute aptitude créatrice. C'est le désir qui rêve sa propre satisfaction quand il invente les idéaux qu'il habille ensuite de raisons métaphysiques. L'idéal " est justement une forme du rêve, de la lassitude, de la faiblesse [...]. Les plus vigoureux et les plus débiles se ressemblent tous quand cet état les envahit ; ils divinisent ce qui fait cesser le travail, la lutte, les passions, la tension, les antagonismes - la réalité en somme " (XV, 384). L'ontologie morale est l'idéologie universelle du désir humain. Aussi Nietzsche provoque-t-il, en dénonçant la décadence moderne, la plus terrible crise de la culture, la crise du nihilisme : révélation foudroyante du néant de toutes valeurs idéales, ébranlement des constructions spéculatives où l'homme s'aliène, enfin humiliation infligée au désir de l'homme et à ses nostalgies métaphysiques.
