A la croisée de la peinture impressionniste et de la photographie
:
« Les Périssoires », 1878, huile sur toile, 157 x 113 cm,
Musée des beaux-arts, Rennes
- « Gustave Caillebotte et Bergère
sur la place du Carrousel », 1892, photo de Martial Caillebotte.



c ô t é  e x p o s

Les images sœurs
des frères Caillebotte


Les tableaux du peintre Gustave Caillebotte
et les photos de son frère Martial se croisent intimement dans une exposition présentée en ce moment à Paris.
Le catalogue détaille en profondeur ce lien.


Le catalogue de l'exposition « Dans l'intimité des frères Caillebotte, peintre et photographe » accompagne cette présentation visible à Paris, au musée Jacquemard-André, depuis le 25 mars et jusqu'au 11 juillet.

Pour donner un aperçu du succès de l’exposition, il faut se placer assez loin du musée, sur l’autre trottoir du boulevard Haussmann, choisir un des points de vue en diagonale du peintre Gustave Caillebotte (1848-1894) et opter pour un objectif grand-angle. Encore risque-t-on, même avec une perspective s’approfondissant à l’extrême, d’exclure une partie de la longue file de visiteurs qui attendent l’ouverture.
Ce faisant, on adopte un autre cadrage du peintre avec ses personnages en amorce au bord du cadre. C’est cette modernité (« Une nouvelle peinture ») qu’Eric Darragon analyse dans le catalogue, en replaçant l’œuvre du peintre dans son époque, en liaison avec les expositions des impressionnistes (1875-1880), et en montrant ce qui le différencie des Manet, Degas, Renoir, Monet… Toutes ces références au vocabulaire de la photographie pour le présenter s’inscrivent pleinement dans l’optique de l’exposition qu’Anne de Montenard développe dans l’article « Visions de peintres, regards de photographes : histoires croisées », exposition qui met en regard les tableaux de Gustave et les photographies de son frère Martial (1853-1910), car « tout ce que Gustave a peint, Martial l’a photographié ».
Les deux frères, très proches, partagent la même demeure, fréquentent le même cercle d’artistes et remportent ensemble des régates sur des voiliers construits par Gustave. Celui-ci, héritant de la fortune de son père, est aussi un mécène : il vient en aide aux peintres impressionnistes dont il collectionne les œuvres. Lorsqu’il meurt prématurément à quarante-cinq ans, son frère, exécuteur testamentaire, se bat pour que l’Etat français accepte le legs que Gustave avait décidé de faire : c’est ainsi que quarante tableaux de Manet, Cézanne, Renoir, Degas, Monet, Pissarro, Sisley, Millet entrent pour la première fois dans un musée ; ils font une partie de la renommée du Musée d’Orsay. Et dire que les conservateurs de l’époque en ont refusé vingt-cinq autres des mêmes peintres, ne les jugeant pas de premier ordre !
Les deux frères abordent les mêmes thèmes, l’urbain et le champêtre : animation des rues et boulevards parisiens, vie de famille, scènes d’intérieur, jardins et parties de campagne, loisirs nautiques de la bourgeoisie, fascination pour les nouveaux moyens de transport (automobile et chemin de fer).

Au balcon et à la barre


L’article « La mémoire des jours » de Julien Faure-Conorton et ceux d’Anne de Montenard et d’Eric Darragon précédemment cités offrent au lecteur une véritable plongée au cœur de « l’image ». Peintures et photographies se font écho : qui reproduit l’autre, qui prolonge l’autre ? Ce passage d’un code figuratif à l’autre, transfert esthétique, permet d’interroger ce que les deux ont ou non en commun concernant le cadre, le mouvement et le temps, en rapport avec la mise en scène picturale (classique ou affranchie des conventions), le temps de pause et la notion d’instantanéité. Baudelaire voyait dans la photographie « la servante des sciences et des arts, la très humble servante ». Les peintres y ont recours mais ne l’avouent pas (des expositions récentes ont dévoilé son rôle chez Vuillard, Ingres, Courbet, Delacroix et Gérôme). Avec les frères Caillebotte, la relation est inversée : Martial s’inspire des cadrages de Gustave qui s’avère plus « photographique » que son frère. Il peint des personnages regardant d’un balcon qui est l’endroit le plus propice à des perspectives obliques plongeantes (la rambarde en fer forgé est aussi sujet du tableau en tant que motif d’arabesque).

Serge Lemoine, commissaire de l’exposition, précise qu’aucun photographe, à cette époque, n’avait choisi ce type de composition dissymétrique ; il faudra attendre les années 1930 comme ce cliché d’André Kertesz reproduit dans le catalogue. Gustave accentue l’effet de raccourci dans ses scènes de plein air : rameurs comme saisis par un objectif à courte focale. Jeux d’espaces, d’accélération des diagonales et de basculement des plans : Gustave innove, Martial l’imite quelquefois, mais reste traditionnel en photographiant la France pittoresque.

Alphonse CUGIER

Catalogue « Dans l’intimité des frères Caillebotte - Peintre et photographe »,
ouvrage collectif sous la direction de Serge Lemoine, Skira Flammarion.
Couverture brochée, 24,2 x 28 cm, 208 p., 39 €.

Expo jusqu’au 11 juillet, musée Jacquemard-André, 158, boulevard Haussmann, à Paris. Accès : RER Charles-de-Gaulle - Etoile / Métro. Voir aussi www.artactu.com


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