Essai de périodisation

(article de 1998 Encyc1opedia Universalis France S.A. Tous droits réservés)

Dans cette longue histoire de près de deux mille ans, il est donc possible de distinguer cinq grandes périodes : - Entre 1800 et 1200 avant J.-C., il se forme une zone de peuplement et une civilisation protoceltique qui, partant de l'Allemagne du Sud, gagne une partie de l'Europe centrale et occidentale. - Entre 1200 et 750 avant J.-C., les invasions des " champs d'urnes " étendent I'influence celte jusqu'au sud de la France et a l'Espagne. - Entre 725 et 480 avant J.-C., à la suite d'influences venues de l'Est (invasions cimmériennes) et de la Méditerranée (commerce avec les Grecs et les Etrusques), la civilisation celtique du premier âge du fer (période hallstattienne) s'implante en Europe occidentale : Allemagne du Sud, actuelle Tchécoslovaquie, Autriche, France de l'Est, Espagne, Grande-Bretagne. - Du Ve au lIe siècle avant J-C., l'expansion du monde celtique pousse vers l'est (jusqu'en Ukraine), atteint la Grèce et l'Asie Mineure, gagne tout entière la Gaule, le tiers de l'Italie et de l'Espagne ; des vagues de peuplement touchent la Grande-Bretagne - A partir du IIe siècle avant J-C., c'est un recul général. Les armées romaines s'emparent successivement du Picenum et de la Gaule Cisalpine, de l'Espagne, de la Gaule, de la péninsule Balkanique, de la Grande-Bretagne ; le seul témoin du vaste empire celtique reste d'Irlande.

La civilisation celtique

Les origines

Les origines des Celtes demeurent obscures. Deux faits cependant permettent de fixer le berceau de ces populations en Europe centrale et occidentale: l'existence, de la Lorraine et de l'Alsace jusqu'a la Bohème, de très anciens toponymes d'origine celtique pour désigner les montagnes et les rivières; la permanence, à travers les époques successives des ages du cuivre, du bronze ancien et du bronze moyen, d'une zone de peuplement et de civilisation homogène, s'étendant sur la partie méridionale et occidentale de l'Allemagne et sur la France de l'Est. Dans cette région, une véritable continuité culturelle se manifeste, a la fois dans les rites funéraires (le tumulus à construction interne), les aspects divers de la civilisation matérielle (céramique et objets de bronze) et, dans une certaine mesure, dans les types anthropologiques.

Un mélange de races

De ce point de vue, d'ailleurs, il ne saurait être question de distinguer une race celtique, mais bien un mélange de types raciaux d'origines diverses, dont les composantes essentielles sont la race alpine, brachycéphale, la race nordique, dolichocéphale, et la race dinarique, également brachycéphale. Les recherches de linguistique nous apprennent, par ailleurs, que les langues celtiques font partie du complexe indo-européen et qu'elles peuvent se diviser en deux groupes principaux : le groupe brittonique, auquel appartiennent les Celtes continentaux deïdéliqueAntiquite, le groupe goéidelique, auquel se rattachent les lr1andais et leurs ancêtres. Comme ce second groupe présente, du point de vue linguistique, des caractères archaïques prononcés, H.Hubert a été amené à supposer que c'est aux origines mêmes du peuplement protoceltique que les Goîdels ont été séparés de leurs congénères. Le tableau de cette genèse des Celtes, en grande partie conjectural, peut donc être dresse de la façon suivante.

Entre 2000 et 1800 avant J.-C. se forment dans la vallée du Rhin, depuis la Hollande jusqu'à la Suisse, des groupes de civilisation mixtes, caractérisés par la combinaison d'éléments provenant de l'Est européen et eurasiatique (gobelets cordes, haches de combats) et d'Espagne (céramique campaniforme). Les porteurs de la céramique cordée et de la hache de combat ont été assimilés par certains archéologues aux plus anciens Indo-Européens, parvenus en Europe occidentale après une migration vers 1900 avant J.-C. Des groupes multiples et bien différenciés

Ces groupes ne tardent pas à se séparer en deux : les groupes occidentaux, ceux de Hollande, du Rhin inférieur et de Westphalie semblent avoir en partie émigré vers la Grande-Bretagne et l'lrlande, ou l'on retrouve, à la fin de l'âge du cuivre, les mêmes types de gobelets à zones que sur le continent. II s'agit vraisemblablement de Goïdels, d'apres H. Hubert. Les groupes orientaux (Rhin moyen et supérieur) évoluent sur place, pour donner naissance aux civilisations rhénanes de l'âge du bronze ancien, dont la plus représentative est celle d'AdlerBerg, pres de Worms. Les recherches des archéologues allemands (Jung Hans), fondées sur les analyses spectrographiques, font apparaître, en Allemagne du Sud, vers 1800 avant J.-C., une importante métallurgie de l'âge du bronze ancien, utilisant des minerais régionaux. II s'agit de cuivre presque pur, légèrement durci par un apport de nickel existant dans le minerai. Cette industrie, qui a créé une gamme bien différenciée d'armes et d'objets de parure, inspirée de prototypes orientaux, peut être attribuée aux Proto-Celtes. Dès l'age du cuivre, dans la zone de peuplement et de culture qui correspond à celle des Goïdels et des Proto-Celtes, de la Hollande à la Suisse, apparait l'usage du tumulus à construction interne en bois ou en pierre, qui semble avoir ete, de tout temps, le rite funéraire caractéristique des Proto-Celtes, puis des Celtes. À partir de 1500 avant J.-C. se constitue la civilisation de l'âge du bronze moyen protoceltique, caracterisee par l'usage du tumulus à construction interne. Les types d'armes, d'outils et de bijoux, alors créés, en partie sous l'influence de courants venus d'Orient et du monde égéen, présentent progressivement une réelle originalité. II est facile de distinguer les tombes proto-celtiques par les parures qu'elles contiennent : épingles à tête renflée, en forme d'embouchure de trompette, bracelets à extrémités pointues, souvent finement gravés, armillés en spirale, anneaux de chevilles plats, décorés de doubles spirales, épingles très longues décorées de rouelles. La différenciation de cette culture semble s'être produite vers 1500, en relation avec les mouvements de pénétration des Indo-Européens en Grèce (invasion des Achéens) et dans la péninsule balkanique. Des relations commerciales unissent d'ailleurs, au cours de cette époque, le monde égéen au domaine proto-celtique. La présence de colliers d'ambre à perles d'espacement, du type de Kakovatos, dans diverses tombes d'Allemagne du Sud et de France de l'Est tend à le prouver. Toutefois, il est apparu récemment que ces parures étaient non pas d'origine égéenne, mais occidentale et celtique. II est alors possible de distinguer deux rameaux différents des peuples protoceltiques (Sprockoff): un groupe méridional, d'Allemagne du Sud, de Bohème et de France de l'Est, un groupe septentrional, en Allemagne de l'Ouest (Westphalie, Basse-Saxe). Ces deux groupes ont en commun un certain nombre d'armes, d'outils et de parures en bronze, mais différent par la céramique. Celle du groupe méridional, inspirée de prototypes méditerranéens et balkaniques, se distingue par la variété et l'élégance de ses formes et le développement de son decor, mettant en jeu de profondes incisions en dents de loup. Est-il possible d'assimiler le groupe septentrional à celui des Celtes belges, dont nous verrons qu'il a été poussé en Gaule par la pression des Germains, à partir de l'âge du fer ? La carte de répartition des objets de bronze et des céramiques, completée par les découvertes et les recherches (Bailloud), met en évidence une extension progressive du domaine protoceltique vers le centre et l'ouest de la France, entre 1500 et 1200 avant JC.

La période des " champs d'urnes "

Entre 1200 et 800 avant J.-C. se produisent en Europe occidentale des invasions qui ont été mises en rapport avec celles des " Peuples de la mer " dans le bassin de la mer Egée. Elles ont amené les Proto-Celtes, en plusieurs vagues, en France et en Espagne. Les nouveaux venus avaient rompu, pour un certain temps, avec l'usage du tumulus et le rite d'inhumation, et pratiquaient l'incinération et la tombe plate, en pleine terre. On peut distinguer, dans ces migrations, trois grandes périodes: La premiere époque, soit celle du bronze final (vers 1200 av. J.-C.), a été marquée par la pénétration de groupes relativement isolés et peu nombreux. Leur civilisation marque la transition entre celles du bronze moyen et du bronze final. La deuxieme, celle du bronze final II (de 1100 a 900 av. J.-C.), est celle de la colonisation, de la prise de possession, du partage et de la mise en culture des terres. L'importance de cette période a été mieux mise en lumière par les découvertes et les recherches effectuées depuis les années cinquante. Elle correspond à une complète révolution des techniques et de l'agriculture elle-même. Un progrès décisif est accompli dans la technique du bronze, que l'on sait couler désormais dans des moules à noyau réservé (haches à douilles), marteler à chaud, durcir par écrouissage pour obtenir des tranchants de couteaux ou d'épées, et dont on peut tirer des tôles fines, utilisées pour des récipients de forme complexe. Les céramiques, par ailleurs, dont les formes sont précisement inspirées par ces vaisseaux de bronze, sont remarquables par la perfection de leur facture. Le potier parvient à obtenir, sans l'aide du tour, une régularité des parois, une finesse, un poli, un fini extraordinaires. L'art de la cuisson se perfectionne : après les fours creusés dans la terre, apparaissent les fours construits. L'économie, à prédominance pastorale pendant l'âge du bronze moyen, redevient agricole. Plusieurs innovations techniques (perfectionnement de la faucille, apparition du véhicule à roues) ont certainement contribué à l'expansion agraire et à la sédentarisation. C'est alors aussi que se multiplient les oppida, bourgades fortifiées situées sur les hauteurs, dans les iles lacustres, ou au milieu de marécages. Les origines de la plupart des refuges celtiques remontent à cette époque. Meme les villes plongent leurs racines dans ces temps lointains. Les fouilles opérées à Strasbourg en 1948-1950 ont prouvé que les origines de la ville remontaient au Bronze final III, vers 800 avant J.-C. Bref, cette période de la seconde invasion des " champs d'urnes " présente une importance très considérable. C'est là que se trouvent les lointaines racines du peuplement, de l'exploitation et de l'occupation du sol. La troisieme époque (IXe-Vllle s. av. J.-C.), celle du bronze final III, est une période de stabilisation, au cours de laquelle les populations s'installent, ou se déplacent encore, souvent à contre-courant, d'une région à l'autre, suivant les possibilites locales et les opportunités agraires ou climatiques. Au cours de cette phase, certaines traditions du bronze moyen, notamment le tumulus à construction interne, le décor excisé dans la poterie, reparaissent. C'est alors aussi que la civilisation des " champs d'urnes " s'étend à la Gaule entière, et gagne l'Espagne.

La période hallstattienne

S'il fallait donner un nom à cette période qui va de la fin du Vllle siècle au début du Ve siecle avant notre ère, nous l'appellerions volontiers l'éveil de " l'Occident celtique ", car cette époque est, pour l'évolution de la civilisation gauloise, absolument capitale. En effet, les Celtes entrent alors dans l'histoire, et créent une forme d'art, une civilisation qui leur est propre. C'est véritablement alors que se forme ce fonds de traditions, qui se developpera pendant tout l'âge du fer, au cours de la période de l'indépendance celtique, pour se poursuivre ensuite dans les provinces occidentales de l'Empire romain. L'évolution de la civilisation a passé par deux étapes très différentes: au cours du premier âge du fer (époque hallstattienne) se développe une grande variété de cultures régionales, dérivées des civilisations périphériques de l'Illyrie et de l'Italie du Nord, et profondement imprégnées d'influences helleniques et étrusques. A partir du Ve siècle et des migrations gauloises apparait une civilisation nationale autonome et conquérante. Tout se passe comme si, au cours d'une époque préliminaire, les Celtes avaient reuni dans un creuset les divers matériaux nécessaires, pour les fondre ensuite ensemble et les méler intimement en un alliage nouveau et original.

Un monde cloisonné

Après le déclin de la civilisation du bronze final, à la fin du Vllle siècle avant J.-C., le monde celtique qui désormais comprend plus des deux tiers de la Gaule, l'Allemagne du Sud, la Bavière, l'actuelle Tchécoslovaquie, et une partie de la Hongrie et de l' Autriche actuelle à l'est, la Grande-Bretagne à l'ouest, et une grande partie de l'Espagne au sud, a été totalement renouvelé dans sa structure sociale et dans son organisation économique par de nouvelles venues de l'Est européen et asiatique. A la fin du VIIIe siècle s'est produite une invasion qui a défer1é simultanement en Asie Mineure (Anatolie) et dans les Balkans. II s'agit du peuple nomade des cavaliers cimmériens, chassés par les Scythes des régions situées au nord de la mer Noire. Leur arrivée, en force, en Hongrie, ne fait pas de doute. Ils apportent avec eux un type particulier de mors de chevaux, d'origine orientale. Comme les mêmes mors apparaissent, au début de l'époque hallstattienne, dans un grand nombre de tombes autrichiennes et bavaroises, ainsi que dans certaines tombes de Belgique (Court-Saint-Etienne), faut-il admettre que ces cavaliers thraco-cimmériens aient colonisé le domaine celtique? S'agit-il vraiment d'un apport nouveau de population ? Nous y verrions plutôt l'indice d'influences techniques et économiques, consistant dans certaines méthodes nouvelles pour le dressage et la monte des chevaux. L'arrivée de ces cavaliers dans la vallée du Danube semble avoir eu deux conséquences pour l'Occident celtique: d'une part, la rapide extension de la métallurgie du fer, encore très mal connue jusqu'au VIIIe siècle; d'autre part, une nouvelle différenciation sociale, et l'apparition d'une caste aristocratique de cavaliers, armés de l'épée de fer. L'un et l'autre de ces faits présentaient une très grande importance pour l'évolution du milieu celtique. En effet, la vulgarisation des procédés d'utilisation des minerais de fer, beaucoup plus répandus que les minerais de cuivre et d'étain, a permis aux Celtes de fabriquer partout, par leurs propres moyens, leurs armes et leurs outils. Par ailleurs, c'est à cette époque qu'apparaissent, dans maintes régions du domaine celtique, les tombes riches, dont le mobilier comporte, en plus des habituelles céramiques accompagnant le mort, des pièces de harnachement de cheval et des armes en fer. La société gauloise semble bien s'être organisée entre le VIIIe et le VIe siecle avant notre ère, en fonction de la prédominance d'une caste aristocratique et guerrière, de cavaliers ou de conducteurs de chars. A l'époque de César encore, les nobles Gaulois s'intitulent chevaliers (equites ).