Titre : Mythes & Histoire
 
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La première mention de Bierne selon Albert Delahaye

L’archiviste et historien Albert Delahaye, que présente la première partie de ce site, a passé sa vie à restituer à nos contrées une histoire subtilisée par les Pays-Bas et l’Allemagne par suite de "déplacements historiques". On appelle ainsi l’attribution d’une histoire authentique à des régions qu’elle ne concerne pas.
En l’occurrence, ces déplacements historiques sont pour une part la conséquence des invasions normandes. Les moines des monastères de Werethina (Fréthun), de Suastra (Souastre près d’Arras, entre autres, prirent la fuite vers l’intérieur, emportant leurs biens les plus précieux, les chartes, qui leur permettraient de récupérer leurs biens à leur retour, une fois la tourmente passée. Ceux de Werethina (Fréthun) s’établirent à Werden (Allemagne), ceux de Souastre à Susteren (Pays-Bas). Hélas, les raids normands s’éternisèrent et les moines ne revinrent jamais.
L'abbaye d'Aefternacum (Eperlecques, Monnecove ?) fondée par Saint Willibrord, tombée dès 775 aux mains d'abbés laïques, périclita et se vida de ses moines pour n'être plus qu'un centre de gestion de biens. En 973, le dix-huitième et dernier abbé laïque, Siegfried, comte de Luxembourg, la refonda chez lui sous son nom et avec son patronage anciens, où elle devint Echternach et hérita de la documentation de l'abbaye d'Eperlecques.
Quelques siècles plus tard, Théoderich d’Echternach, qui écrivait à la fin du XIIe siècle, ayant perdu de vue la région d’origine des chartes, commença à les utiliser pour réclamer en Hollande et en Brabant des biens dont les noms ressemblaient aux originaux flamands, quitte à les solliciter un peu. La chose réussit en Brabant mais échoua lamentablement en Hollande : il en faut davantage pour rouler un Hollandais !
Mais, historiquement, le mal était fait ! S’inspirant de Théoderich, les historiens se mirent à empiler thèse sur thèse et à broder sur cette erreur première au point de finir par « déplacer » aux Pays-Bas et en Allemagne toute une histoire qui appartenait en fait à la Flandre, privée ainsi de tout un pan de son passé.
C’est ainsi qu’Echternach et Utrecht accaparèrent Saint Willibrord qui n’y avait jamais mis les pieds. Il faudrait écrire "écartelèrent", les historiens soutenant sans rire qu'il fut en même temps évêque d'Utrecht (inhabitable à l'époque !) et abbé d'Echternach, et cela avant l'invention de l'hélicoptère !!! En réalité, son abbaye se situait à Eperlecques, où le hameau de Monnecove (Monnikenhoeve = ferme des moines) rappelle toujours sa présence, et son évêché à Tournehem, dont le gué qui permet à l’antique Leulène de franchir le Hem justifie toujours l'ancien nom de Trajectum (gué, passage) que portait jadis Tournehem. Une "Voyette des moines" toujours attestée permettait de se rendre de l'une à l'autre en disant son bréviaire.
Or Saint Willibrord était venu d’Angleterre en 690 pour convertir les Frisons. Les Frisons de cette époque n’occupaient pas la Frise actuelle, qui était inhabitable du fait de la deuxième transgression dunkerquienne, mais la Flandre.
Laissons-lui la parole dans son Kalendarium : « Au nom du Seigneur, Clemens Willibrordus vint en l’an 690 après la naissance du Seigneur en Francia par la mer ; et au nom de Dieu, en l’année 695 après la naissance du Seigneur, il fut, quoique indigne, consacré évêque à Rome par l’homme et seigneur apostolique, le Pape Serge. […] »

Willibrord arriva donc en FRANCIA : on ne peut être plus clair.

Théofried d’Echternach, qui écrivit au XIIe siècle une vie de Saint Willibrord, place son débarquement à Gravelines en ces termes : « Il débarqua dans le port de Gravelines, où, aujourd’hui, encore, on vénère près de l’autel (de l’église) une pierre carrée sur laquelle, selon la tradition transmise de père en fils, il s’était embarqué sur la côte d’Irlande, esquif nouveau et inouï, un batelier ayant refusé de le prendre à son bord. »
Ce dernier miracle est facile à expliquer : notre moine luxembourgeois n’a pas compris la tradition qui rapporte que Saint Willibrord traversa la mer debout sur des pierres : la mer étant forte, d’où le refus du batelier, Saint Willibrord se procura lui-même une embarcation qu’il stabilisa en la lestant d’un ballast de pierres. Certes, cela enfonçait un peu son esquif mais ses onze compagnons étaient là pour écoper.
Théofried n’est pas non plus très exact quand il fait venir Saint Willibrord d’Irlande alors qu’il partait d’Angleterre, ni quand il dit qu’il débarqua dans le port de Gravelines qui n’existait pas encore. Comme son homologue de Zélande, le Greveningen/Grevelingen qui donnera son nom à Gravelines, n’était encore qu'une indentation marine, en l'occurrence l’estuaire de l’Aa. Ce qui est sûr, c’est que la localité porta d’abord le nom de Saint-Willibrord comme l’atteste le sceau de Gravelines de 1244 représenté dans la première partie de ce site à la fin de la Table des matières de DEPLACEMENTS HISTORIQUES : SIGILLUM S. WILLIBRORDI DE NEVPORT AD GREVENIGES (Sceau de Saint Willibrord du nouveau port près du Greveniges). Autour de Gravelines, la microtoponymie regorge de toponymes qui rappellent son nom. Nous retrouvons son nom à Warhem dans la Chapelle Saint Clément sur la Schoone Straete (Belle route ou route propre parce qu’elle évite les bas-fonds), Saint Willibrord ayant reçu ce nom du Pape.

Klemskerke (B) doit également son nom à Clément/Willibrord. A Middelkerke et Wulpen, c'est Saint Willibrord qui est le patron de l'église. A côté de Wulpen on trouve une petite chapelle de Saint Willibrord. Il y existe également un petit puits de Saint Willibrord qui est probablement le prototype des nombreuses répliques légendaires qu'on trouve ailleurs. La chapelle de Wulpen porte le gracieux quatrain suivant:

Willibrord, vriendt des Heeren                    Willibrord, ami du Seigneur

Vader van ons nederlandt                    Père de notre plat pays

Wilt van Uwe dienaars keeren                    Veuillez détourner de vos serviteurs

Korssen, pest en heeten brand                    La fièvre, la peste et l'ardent incendie

Le missionnariat de Saint Willibrord dans notre région vaut à Bierne sa première mention dans les textes, bien antérieure à tout ce qu’on avait affirmé jusqu’ici. Bierne figure en effet parmi les biens donnés à Saint Willibrord. En 709, un certain Engelbert lui donna en effet Birni, situé dans le pagus « Testerventi » sur la « Mosa ». « Mosa » est une latinisation du flamand moeze (lire mouze) qui signifie boue mais désigne également un cours d’eau fangeux ou une crique peu profonde et boueuse. Si elle n'est pas une interpolation comme le pense Delahaye, cette Mosa pourrait être le secteur marécageux du Nouveau Bieren Dyck, vestige de l’ancien accès au probable port de Crochte, le Cruptorix des Romains (voir le Terrier, page 21, note 151).
Voici en traduction le texte de la donation d'Engelbert tel que le donne Wampach (Quellen - = Sources - n°16.) "Engelbert donne à l'évêque Willibrord son héritage dans la localité Alfheim dans le pagus de Taxandria. L'acte est établi dans la localité de Tilliburgis. On a ajouté à l'acte : et une ferme avec du bétail dans la localité de Birni sur la Mose dans le pagus Testervanti."
Delahaye donne le commentaire suivant : "Alfheim est Halluin à 17 km au nord-est de Lille, au milieu de la contrée appelée Taxandria. Tilliburgis est Tilleborg, localité disparue proche de Courtrai, ou Tilly-Cappelle à 17 km au nord-ouest d'Arras. Testervanti est parfois employé comme synonyme de Taxandria, mais désigne plutôt la Westrachia bien que les deux contrées se chevauchent."Sur la Mose" est un ajout ultérieur, afin de préparer une future main-mise sur l'abbaye de Bern, laquelle n'a du reste jamais abouti. [...]"
Cette date de 709 cadre beaucoup mieux avec ce que l’on peut savoir des fouilles récemment effectuées à Bierne.
 

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