Titre : Mythes & Histoire
 
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LE CODANUS EN FLANDRE

 

LA LOCALISATION COURANTE

Voyons Wikipédia qui commence par citer les deux auteurs qui en ont parlé :
Pomponius Méla, Chorographie, III, 26-27 :
"Au-dessus de l'Albis est le grand golfe Codanus, semé d'îles grandes et petites : c'est pour cela que la mer qui baigne ces îles n'a nulle part beaucoup de largeur, et ressemble moins à une mer qu'à une multitude de rivières qui se croisent dans tous les sens et sortent de leur lit en plusieurs endroits. Près du rivage, cette mer, resserrée par des îles peu et presque partout également éloignées du continent, ne paraît être qu'un détroit, et, dans la courbe qu'elle décrit, présente la forme d'un long sourcil. Dans ce golfe sont les Cimbres et les Teutons, au delà desquels sont les Hermiones, à l'extrémité de la Germania."
Pomponius Méla, Chorographie, III, 44 :
"Le golfe Codanus renferme six autres îles. Une d'elles, qu'on appelle Scadinavia et qui est encore occupée par des Teutones, est la plus grande et la plus fertile."
Pline, Histoire Naturelle, IV, 96 :
"On commence à avoir des renseignements un peu plus clairs à partir des Inguaeones, le premier peuple de Germania qu'on rencontre. De ce côté-là sont les monts Saevo, chaîne immense qui ne le cède pas à celle des monts Ripaeis, et qui forme jusqu'au promontoire des Cimbres un vaste golfe appelé Codanus, et rempli d'îles ; la plus renommée est la Scatinavia, dont la grandeur n'a pas été reconnue : la seule portion sur laquelle on ait des notions est occupée par la nation des Hilleviones ; elle habite en 500 bourgades, et elle appelle cette contrée un second univers. On pense que l'île d'Aeningia n'est pas moindre."
Puis Wikipédia nous donne l’interprétation courante de ces textes :
Codanus - Golfe évoqué par Pomponius Mela (Chorographie, III, 26-27 ; III, 44) et Pline (Histoire Naturelle, IV, 96) sous l'unique forme Codanus. Au cœur de ce golfe se trouvent plusieurs îles (6 selon Pline), dont l'une est connue sous le nom de Scadinavia / Scatinavia. Cette dernière correspond en fait au sud de la Suède, confondu avec une île. Ces îles correspondent aux îles du Danemark et du sud de la Suède. Le golfe Codanus correspond aux actuels Kattegat et mer Baltique. » (fin de citation)
Evident pour notre encyclopédiste, puisque tout cela se situe au-dessus de l’Albis, laquelle ne peut bien entendu être que l’Elbe ! Comme toujours il semble ignorer que les hydronymes sont des génériques. Pourquoi ne serait-ce pas par exemple l'Albe, affluent de la Sarre, le nom étant encore plus proche d’Albis ? Et puis, la Scadinavia/Scatinavia ne peut bien sûr être que la Scandinavie, les réplications de toponymes étant apparemment inenvisageables par lui !
Delahaye quant à lui commence par établir que les localités, tribus et réalités géographiques les plus septentrionales mentionnées par Pline sont : l’Océan Atlantique, les Bouches (situées en face du Kent) du Renus (Escaut de l’époque), les Ingaevones (Saint-Inglevert), les Marsaci (Marchiennes), les Menapii (Cassel), les Chatti (Mont des Cats), les Texuandri (Lilloisis, depuis toujours adonné au tissage), les Suebi (Courtraisis, on retrouve leur nom dans Zwevegem et Zwevezele), Cronium (Kuurne), Gelduba (Elouges), les Nervii (Bavay), Colonia Agrippinensis (Avesnes-sur-Helpe), les Treveri (Pays de Trèves - vu le contexte, Marinus Boidin pense qu'il ne peut s'agir de la Trier allemande). Pour Delahaye, qui le prouve dans toute son oeuvre par des dizaines de textes, l'Albis des Anciens est de toute évidence l'Aa ! Vu le contexte, il propose d’assimiler Scadinavia/Scatinavia à Staden entre Dixmude et Roulers (B).

Mais intéressons-nous un peu aux auteurs des textes.

Hélas, de Pomponius Mela nous ne savons pas grand-chose, seulement qu’il a vécu sous l’empereur Claude (qui régna de 41 à 54 après Jésus-Christ) et qu’il est né à Cigentera ( province de Bétique) dans la baie d’Algésiras. S’il nous fournit un certain nombre de détails crédibles sur la Germania, dès qu’il s’éloigne vers le nord, il trahit son ignorance en sombrant dans l’affabulation : « La fable atteste, et je lis même dans des auteurs qui ne me paraissent pas indignes de foi, qu’il existe dans ces îles […] des Hippopodes à pieds de cheval et des Panotes dont les longues et larges oreilles leur enveloppent tout le corps et leur servent de vêtements. »
Nous sommes mieux renseignés au sujet de Pline l’Ancien, né en 23 de notre ère à Vérone ou à Come et mort le 24 août 79 en allant observer de trop près une éruption du Vésuve.
Si, pour ce qu’il n’a pas vu au-dessus du Codanus, Pline reprend les sottises de Pomponius Mela, il est beaucoup plus fiable pour ce qu’il a vu de ses yeux. En tant que jeune commandant d'un corps de cavalerie (praefectus alae), Pline a en effet servi sous les ordres de Gnaeus Domitius Corbulo en Germania en 47, participant à la conquête romaine des Chauques (Chauci), et à la construction du canal entre le Renus (Escaut) et la Mosa (cf. la carte ci-dessous, empruntée à Déplacements historiques page 89 - cette carte date des années 80 ; à la fin de sa vie, Delahaye avait sans doute revu le tracé vers la mer du cours du Renus, lequel, empruntant la dépression du Canal de Neuffossé, auquel le Chanoine Maxime Deswarte avait trouvé un prédécesseur de l'époque romaine, débouchait dans le cours inférieur de l'Aa).
La liaison Marseille - Pas-de-Calais

LOCALISATION DU RENUS ET DES PEUPLES DE LA GERMANIA

Il faut une sérieuse dose d’imagination et d’absence d’esprit critique pour supposer que les Romains aient pu avoir des connaissances précises sur le nord de l’Allemagne et la Scandinavie, contrées qu’ils n’ont jamais approchées ni de près ni de loin. Pline n’avoue-t-il pas en propres termes : « On commence à avoir des renseignements un peu plus clairs à partir des Ingévons, le premier peuple germain qu’on rencontre. » Or, d’après Histoire Naturelle, IV, 99, 100, les Ingaevones de Saint-Inglevert, rassemblant les Cimbri (chassés du littoral ouest de l’Océan par la transgression), les Teutoni (voir la page consacrée à la Bataille de Teutoburg) et les Chauci de Choques (et Socx ?), sont voisins des Istaevones d’Estevelle dont les Sicambri de Cambrin font partie, ainsi que des Hermiones d’Hermies qui regroupent les Suebi du Courtraisis, les Hermunduri d’Hermelinghen, les Chatti du Mont des Cats, les Cherusci de Chérisy, etc. Les cours d’eau qu’il cite dans ce contexte sont la Vistula ou Leie (Lys belge), le Wisurgis ou Wimereux, l’Amisis ou Hem, le Renus ou Escaut de l'époque, la Mosa ou Moeze. Tout cela nous situe dans le nord de la France et en Flandre.
Par contre il va de soi que nos historiens font immédiatement du générique Renus le Rhin et du générique Mosa la Meuse. L’hydronyme Mosa désigne un cours d’eau boueux, moeze (lire mouze) signifiant toujours boue en flamand. Il peut donc aussi s’agir d’un bras boueux du Renus dans le Blootland ou polder flamand. L’hydronyme Renus n’est pas moins générique. Le Flamand de France que je suis n’a pas à chercher bien loin pour en trouver un bon nombre. Une Renebeke sépare Broxeele de Volkerinckhove. Il est vrai qu'elle a récemment été rebaptisée par un cuistre Conninginne Becque (avec un n superflu !) : c'est que les anciennes cartes d'état-major l'appelaient Becque de la Reine, ce qui était déjà une traduction erronée de Renebeke. Il existe une autre Renebeke près de Furnes. Une Reninge sépare les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Une Rhonelle arrose Valenciennes. Un Rhosne a probablement donné son nom à Ronse/Renaix. Etc. etc. Ici le Renus est l’Escaut de l’époque dont les Bouches se situaient en face du Kent (cf. entre autres Orose).
Les historiens font du Renus le Rhin à cause du texte suivant (Histoire Naturelle, IV, 101) : « Dans le Renus lui-même s’étend, sur une longueur de près de 100 milles, la très noble île des Bataves et des Canninéfates et se trouvent d’autres îles des Frisii, etc. » N’est-il pas de notoriété publique que les Bataves et les Frisons sont néerlandais ? Hélas ! Hélas ! Les Bataves ont déjà combattu dans les troupes de César un bon siècle avant l’arrivée des premiers pionniers romains aux Pays-Bas (vers 50 après Jésus-Christ) et l’archéologue belge Hugo Thoen affirme haut et fort que César, bien loin d’atteindre les Pays-Bas, n’a jamais mis les pieds dans la Belgique actuelle. Les Bataves sont en réalité les gens du Béthunois et plus largement les Picards, ce qui explique pourquoi le picard, langue de séculaires fournisseurs de légionnaires, voire de prétoriens, aux Romains, est beaucoup plus proche du latin que le français. Ce n’est qu’à eux qu’on peut assigner ce territoire de 100 milles. Quant aux prétendus Bataves néerlandais, ils sont un des mythes néerlandais les plus ridicules, qu'on les confine dans la minuscule et insignifiante Betuwe néerlandaise ou qu'on les dissémine sur l'ensemble des Pays--Bas, le pays étant pauvrement habité et (quasiment ?) dépourvu de blé (sic ! cf. p. 28 de l'article cité ci-après). Voyez notamment à ce sujet dans le n° 358 de la Revue du Nord , pp. 19-35, de NICO ROYMANS & STIJN HEEREN L’archéologie des habitats ruraux romains aux Pays-Bas, à lire avec une bonne dose d’humour et d’esprit critique, les réalités donnant raison à Delahaye alors que le commentaire en prend le contrepied en jouant l'histoire erronée, parce que "déplacée", contre l'archéologie ! Ces mythiques Bataves sont une invention tardive des post-humanistes. Quant aux Frisons, établis à l’origine en Flandre et en Artois, et connus des Romains bien avant qu'ils n'aient mis les pieds aux Pays-Bas, ils n’ont gagné la Frise néerlandaise qu’après le XIe siècle.
Pline a servi en Germania, et Delahaye prouve qu’en Germania on ne trouve pas un mètre carré ni des Pays-Bas, ni de l’Allemagne transrhénane (Voir ma traduction La Germania des Anciens n’était pas l’Allemagne). Pline a manifestement vu le Codanus de ses yeux. Dans le Promontoire des Cimbres, Delahaye reconnaît la croupe qui se termine par la Montagne de Watten. Le Codanus correspond selon lui au Blootland flamand (la plaine littorale inondable) qui commence à son pied. Quant au canal construit par Corbulon entre le Renus et la Mosa, il est, comme celui de Druse, l’une des liaisons permettant aux Romains, de Marseille aux ports d'embarquement pour l’Angleterre - lesquels ne se situaient évidemment pas plus aux Pays-Bas qu'Eurotunnel ! -, une navigation intérieure évitant le contournement de l'Espagne et les périls de l’Océan. Les deux noms subsistent du reste dans les toponymes Corbelhem et Drouvin (cf. la carte ci-dessous empruntée à Déplacements historiques, page 94).
Les canaux de Druse et de Corbulon

Vestiges toponymiques du Codanus

Dans La Germania des Anciens n’était pas l’Allemagne, deuxième partie, page 94, Delahaye écrit : « Le Codanus se confond avec le Flevum ou Almere, le delta du Renus (Escaut) parsemé d’îles. Il est plus que vraisemblable que le nom germanique était Koudenes, ce que Pline a naturellement écrit Codanus, parce que l’alphabet latin ne connaît pas la lettre k, et qu’il donna naturellement une désinence latine au nom. On peut voir dans Coudekerque, à 6 km au sud de Dunkerque, un vestige de Koudenes. Egalement dans Coudenesse, toponyme qu’on rencontre souvent dans la région entre Woesten et Cassel. » 
Rappelons au passage que c'est ce Flevum (Blootland ou plaine maritime flamande) qui a donné son nom à la Flandre, Flevolandria évoluant graduellement en Flandria. Il va de soi du reste que le Codanus, que Delahaye assimile au Flevum ou Almere, est passé par divers stades au gré des transgressions ou régressions, jusqu'à la fermeture du cordon dunaire.
L'admirable Woordenboek der Toponymie de Karel de Flou (18 volumes, Bruges, 1928) ne compte pas moins d'une quinzaine de pages de toponymes comportant l’élément koud ou coud (baie, bras de mer), tous situés dans la région évoquée ci-dessus. A Coude, il nous apprend que c’est le probable ancien nom de Coudekerque. La seigneurie locale s’appelait en effet Coudecasteel et non Coudekerque-casteel comme on pourrait s’y attendre. Et de citer « Et quia ego Vincentius de Coude, alias Winnoc, … 1467 (Cart. Dun. 796). II Jan de la Haye, van Coucle [lire Coude]. 1567 (Troub. rel., 3, 279). » La châtellenie était donc celle du Codanus dont la dépression est encore bien visible sur place.
La Flandria Illustrata (1641-1644) de Sanderus montre (voir ci-dessous), avec une Mare Germanicum baignant et situant de ce fait la Germania des Anciens, un imposant Koe Dyck (= fossé du Codanus, dont l'étymologie populaire a manifestement fait un fossé ou watergang de la vache !) menant à la mer à gauche du canal Bergues-Dunkerque, vestiges tous deux d’une baie plus vaste.
Le Koe Dyck dans Sanderus
La carte actuelle ci-dessous mentionne toujours un Koe Dyck (A) et un Coe Dyck (B), fossés du Codanus. Entre les deux, la ferme Groote Water Hof (= Ferme de la Grande Eau) domine une large dépression qui en est un vestige. Sur la rive droite du Coe Dyck, on note un Taeywerp (C), qui est étymologiquement et aussi topographiquement un aanwerp, un atterrissement, sur lequel Guynemer eut du reste un de ses terrains d’aviation. La forme Taeywerp est une palatalisation d’aanwerp (le t est l’article), ce genre de palatalisation étant fréquent en flamand côtier. Des fouilles à l’entrée de Steene ont révélé la présence d’une saline, ce qui prouve à l’évidence la présence de la mer.
Koe Dyck et Coe Dyck
Par la suite, un château et plusieurs mottes castrales probables « sécurisèrent » le fond du Codanus contre des intrusions venues de la mer : ainsi le Château de Steene reconstruit au XVIIe siècle par Vigoureux de Raepe sur la route venant de Crochte, une motte au débouché dans le marais (Broek van Leinsele : voir sur ce site ma traduction du Terrier de Bierne de 1659) de la Hellestraete en provenance de Socx, une autre probable au nord-ouest de Bergues et peut-être une dernière à droite du watergang de Bergues à Coudekerque (faisant partie des Fluvii navigabiles chez Sanderus). Plus loin, on pourrait citer à droite, le château de Quaedypre (qui ne subsiste que dans la toponymie), les mottes et le Lenteburg de Warhem , et à gauche la motte du Nieuwland et l’ancien château du Waeyaert (Eringhem) relayé par celui de Drincham.

Conclusion

Le Codanus de Pline et de Méla a donc laissé bien des traces dans la toponymie de la Flandre. Les Romains ont sans aucun doute dû accorder un réel intérêt à cette baie marine. Sinon on ne comprendrait pas pourquoi ils auraient pris la peine, alors qu'elle était partiellement atterrie, de construire une voie romaine de part et d’autre : Cassel-Marduaca/Mardyck et Cassel-Zuydcoote (en fait Zoutschoote : la butte ou dune au sel).

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