Titre : Mythes & Histoire
 
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UNE NOUVELLE LECTURE DE LA GERMANIA DE TACITE
 

CES THEORIES SONT TOUTES TROIS ERRONEES. En premier lieu la frontière linguistique n'est pas apparue: elle existait tout bonnement. Bien avant César, les auteurs grecs nous apprennent qu'à l'ouest de l'Europe habitaient des Gaulois et des Germains qui se distinguaient les uns des autres par leurs us et coutumes et LEUR LANGUE.

Tacite nous a fait comprendre que les Germains depuis longtemps déjà (et si l'on se réfère aux auteurs grecs on peut écrire très longtemps) étaient établis dans le nord de la France et qu'il utilise même le terme de Germania exclusivement pour le nord de la France. L'erreur de base de toutes les théories concernant la frontière linguistique vient naturellement de ce qu'elles en placent toutes la source en Allemagne: avec ces prémisses erronées on ne peut qu'arriver à la conclusion fausse que la frontière linguistique était un élément neuf et hautement digne de remarque dans le nord de la France. Ne me demandez pas d'où venaient les Germains du nord de la France, je ne le sais pas davantage que tous les autres historiens. En tout état de cause: ils sont présents quand commence l'histoire écrite et si l'on fait confiance à l'autorité de Tacite, il est tout à fait impossible d'imaginer une immigration de masse à partir de l'extrême nord de l'Allemagne, bien que ce soit l'image universellement admise. Les Cimbres, les Teutons, les C(h)attes et les Suèves étaient depuis longtemps établis dans le nord de la France: l'origine qu'on leur prête (le Jutland ou les confins de l'Allemagne) n'est qu'un fruit vert de l'énorme arbre des mythes. Si l'on veut malgré tout continuer à parler d'une GENESE de la frontière linguistique, il convient en tout cas de la situer quelques siècles avant Jésus-Christ, ce qui suffit sans plus à prouver l'inconsistance des trois théories susdites. Aussi le problème qui se pose alors n'est-il pas celui de la genèse de la frontière linguistique mais CELUI DE SA PERMANENCE.

En ce cas, la première bizarrerie qui s'impose à notre étonnement c'est le fait que les Francs, qui étaient quand même des Germains, n'aient rien changé à la frontière linguistique après leur invasion de la France et l'expansion du royaume franc. Ce fait est facile à expliquer.

Dans ma vue des choses, les Francs ne venaient pas d'une lointaine contrée de l'Allemagne mais étaient des habitants autochtones du nord-est de la France qui, alors que l'autorité romaine s'affaiblissait et que le déclin de l'empire romain commençait à se manifester de tous côtés, se présentèrent, porteurs d'une nouvelle conscience nationale lapidairement exprimée dans le nom également neuf de Francs, pour combler le vide qui existait déjà bien avant le départ définitif des Romains. Ils occupèrent d'abord les territoires germaniques du nord de la France. Quand ils poussèrent vers le sud et que le centre du royaume franc s'y établit à son tour, rien ne changea dans le domaine linguistique, tout simplement parce que les Francs ne se proposaient pas de germaniser la France. Peut-être voulaient-ils, eux qu'on avait pendant des siècles traités de "barbares", manifester ostensiblement qu'ils avaient du respect pour la culture romaine.

Il est plus vraisemblable toutefois qu'ils étaient assez sages pour comprendre qu'ils ne pouvaient à leur tour imposer aux Romans ce qu'ils avaient eux-mêmes ressenti comme une inacceptable atteinte à leur spécificité. L'aristocratie franque était du reste bien trop peu nombreuse pour avoir en France une influence décisive sur l'évolution de la langue.

Les historiens allemands ont germanisé Charlemagne à tout va, sans même remarquer que l'empereur lui-même les contredit catégoriquement, vu qu'on ne trouve pas l'ombre d'une indication qu'il ait essayé de germaniser les Français. Assez vite après la formidable expansion de l'empire franc, suit son éclatement dans lequel les divergences des mentalités et sensibilités germanique et romane ont joué un rôle beaucoup plus important qu'on ne l'admet généralement. Les animosités personnelles entre Carolingiens ont contribué aux partitions encore qu'il doive être clair que celles-ci devaient par définition être appuyées par leurs bans et arrière-bans respectifs et ont vraisemblablement été davantage impulsées par ceux-ci que par des querelles familiales. Au cours de ces partitions, la frontière linguistique - du moins si l'on situe correctement les faits - a été à divers points de vue un facteur important, même si personne alors n'exprimait ni le terme ni le concept, pas plus que ne l'avaient fait les Romains et les premiers Francs.

La frontière linguistique a incontestablement subi des glissements qu'on peut généralement établir historiquement et dont on peut déceler la cause.

 

Il convient toutefois de faire preuve de prudence en cette matière. Lorsqu'on nous dit une unique fois que le comte de Flandre poussa JUSQU'A LA SOMME au cours d'une incursion en France, on dépasse toute mesure si l'on en déduit que la Flandre et le territoire linguistique flamand se seraient étendus JUSQU'A LA SOMME. Et si, ce qui est également un fait, certaines vieilles archives jusqu'à bien loin en France, par exemple à Montreuil ou à Abbeville, sont souvent rédigées en flamand, cela ne signifie pas davantage que la langue véhiculaire y était le flamand. Cela comporte seulement que les fonctionnaires du comte de Flandre étaient des Flamands et que le flamand était la langue administrative officielle, tout comme plus tard en Flandre française le français était la langue officielle, alors que le peuple continuait tout bonnement à parler flamand. Si l'on voulait se mettre à dénoncer une "oppression linguistique", ce serait naturellement une arme à double tranchant. Ces processus de glissements partiels sont généralement faciles à reconstruire, parce que l'histoire les atteste suffisamment, encore qu'il faille garder son attention en éveil quand on interprète les faits parce que, et c'est bien dommage, la frontière est devenue depuis le XVIe siècle une question politique qui trouble à plus d'un point de vue le regard réaliste et équitable qu`on devrait jeter sur les faits linguistiques. Sur la foi de Tacite on doit admettre que la frontière linguistique courait grosso modo d'au-dessus de Trèves à Boulogne, suivant la même ligne sur laquelle Drusus établit en 9 avant Jésus-Christ son célèbre "Limes germanicus". N'ayons garde d'oublier à ce propos la Forêt Charbonnière qui elle aussi suivait exactement la même ligne et que César mentionne comme le grand obstacle qui s'opposa à ses attaques contre les Germains. C'est vraiment la fable des fables que de relier le "limes germanicus" au Rhin néerlandais. La conception selon laquelle le Rhin allemand et néerlandais aurait joué ce rôle de frontière entre la Germanie et la Gaule, est précisément contredite catégoriquement par la frontière linguistique, vu que le Rhin n'a rien à voir avec sa délimitation. Du point de vue ethnographique il n'a pas eu davantage d'importance puisque le territoire gaulois ne l'atteint nulle part hormis peut-être dans les parages de Mayence. Et comme le terme Renus désigne tout bonnement dans la plupart des textes l'ESCAUT et que ce fleuve apparaît un nombre incalculable de fois conjointement avec l'Aisne comme matérialisation de la frontière et donc aussi comme emplacement de la frontière linguistique, après vingt siècles voilà ce point également situé dans un meilleur contexte.

Une dernière question reste posée: comment se fait-il qu'à l'est de la Belgique le roman ait poussé si loin vers le nord jusqu'à enfoncer un coin dans le territoire germanique lequel près des Ardennes suit tout droit l'actuelle frontière allemande jusqu'à Liège et s'ouvre en éventail jusqu'en Hainaut où il rejoint l'ancienne frontière linguistique? A première vue on pourrait penser que la résidence d'Aix-la-Chapelle ait causé ou facilité la formation de ce coin, surtout parce qu'une de ses pointes est précisément braquée sur cette ville. En ce cas, il faudrait admettre que la romanisation de ce secteur aurait eu lieu aux VIIIe et IXe siècle, mais vu qu'on ne peut imputer aux Carolingiens ni germanisation ni romanisation et qu'il est totalement exclu que les Carolingiens "allemands" aient facilité la romanisation, il faut chercher l'explication ailleurs. Il est possible que ce territoire ait commencé à se romaniser dès le IIIe siècle, à l'époque où les transgressions de Flandre et de Hollande avaient contraint beaucoup de Romains et de semi-Romains à chercher un nouvel habitat. L'archéologie vient confirmer cette hypothèse: elle révèle en effet dans ce secteur qui ne recèle guère de traces de population ou de continuité ethnique autochtone, une diffusion assez intensive de petits établissements de caractère purement civil qui se distinguent nettement aussi bien des habitats germaniques que des habitats romains. Ces gens étaient si enracinés et avaient fini par s'éloigner tellement des Romains qu'ils ne songèrent pas un instant à abandonner leurs biens et leur mode d'existence quand l'empire romain se retira de Gaule. Il y avait de surcroît déjà si longtemps qu'ils résidaient là presque sans être dérangés et qui plus est leur territoire n'était pas menacé par les convulsions qui agiteraient le nord de la France. Originellement leur territoire était sans aucun doute germanique, mais comme il n'y habitait que peu de Germains, les "nouveaux autochtones", qui parlaient roman, n'eurent pas à y refouler une autre langue qui, rapidement minorisée, disparut sans bruit. Quand les Pépinides et les Carolingiens, originaires eux-mêmes de la frange de ce territoire, reprirent la charge de l'empire franc, il y avait là du Hainaut jusqu'à Liège une donnée linguistique qui ne leur posait aucun problème puisqu'ils la connaissaient depuis leur enfance. Et même ici, si près de la résidence "allemande" d'Aix-la-Chapelle, ils n'ont pas songé un instant à une quelconque germanisation, preuve de plus qu'il convient de considérer le qualificatif "allemande" avec quelques sacs de sel attique et un luxe de circonspection.

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