Titre : Mythes & Histoire
 
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Fiables, les toponymistes ?


 

Pour en juger, examinons les étymologies données par le pape flamand de la toponymie, auquel chacun se réfère révérencieusement, le Professeur Docteur Maurits Gysseling, pour les villages et les villes voisines de mon village de Bierne. On les trouve dans son TOPONYMISCH WOORDENBOEK VAN BELGIË, NEDERLAND, LUXEMBURG, NOORD-FRANKRIJK EN WEST-DUITSLAND – Dictionnaire toponymique de Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, France du nord et Allemagne occidentale, avant 1226 (“Qui trop embrasse mal étreint !”) paru en deux tomes en 1960. Pour une raison que j’ignore, Gysseling, dans cet ouvrage en néerlandais, donne ses explications en français. Mes citations sont donc littérales.

BIERNE : Gysseling écrit Bieren, forme qu’on trouve effectivement dans quelques rares documents. Pourtant le flamand local prononce toujours Birne, le e étant un allongement du i. Il ne viendrait à personne l’idée d’écrire Veuren pour Veurne (Furnes) : ces métathèses sont en effet monnaie courante en Flandre maritime. Gysseling ne donne pas d’explication du nom. Je me demande s’il ne s’agit pas d’une forme délabialisée de berm (talus) : l’ancienne presqu’île de Bierne est en effet une sorte de modeste talus entre le Coedyck (vestige du Codanus de Pline, cf. cette page sur mon site) et la Gersta, ancien bras de mer qui dépassait Bergues au sud. Mais je ne suis pas sûr de cette explication. A cause de l’ancien marais à l’est du village, vestige d’un bras de la Gersta qui conduisait au port romain de Cruptorix/Crochte, on peut également penser à la racine br qu’on retrouve dans broek et briel (marais), beer (purin), bier (bière), Bresle, Beresina, breuil, etc.

BERGUES : Gysseling donne : « berga- m, dat. pl. bergum “montagne”. Cf. Groeneberg. ». C’est évident : avec ses 21 mètres, le Groeneberg se détache nettement en bordure de polder.

CROCHTE : Gysseling écrit Krochte et ne trouve pas d’explication. Elle est pourtant évidente : on peut la trouver dans le MIDDELNEDERLANDSCH WOORDENBOEK (Dictionnaire de moyen-néerlandais) de Verdam : « Crocht, croft, haute terre sablonneuse, champ dans les dunes. » Le mot est du reste toujours employé dans certains dialectes west-flamands. Crochte est en effet une butte de dix mètres au bout d’un bras de la Gersta et non loin de la voie romaine Cassel/Marduaca-Mardyck. Le mot existe également en picard sous les formes Crocq (cf. La Dune du Crocq) et Croquet. Selon l’archéologue Filip De Spriet, on y marche littéralement sur des débris de tegulae (grandes tuiles romaines plates à rebord) et d'imbrices (tuiles semi-circulaires coiffant les joints des tegulae). Au cours des transgressions, Crochte était un port appelé Cruptorix.

STEENE :  Gysseling   écrit  Stene  et  déclare : « Germ. stainum, dat. pl. de staina- “pierre”. Terminus  d’une chaussée romaine venant de Cassel ? » Ce n’est pas impossible mais cette voie romaine allait beaucoup plus loin que Steene, probablement même, hors périodes de transgressions, jusque Marduaca/Mardyck ; on ne peut donc pas parler de terminus à Steene, d’autant que la voie est toujours bien visible jusqu’à Spycker et qu’elle court à un kilomètre du village. Le château de Gand s’appelle le Steen, ce qui signifie château de briques. Le nom du village a sans doute cette même signification, le château de briques de Vigoureux de Raepe (XVIIe siècle) remplaçant presque certainement un prédécesseur : il se situe en effet dans le prolongement du Coedyck, lequel devait sûrement être protégé contre des attaques de pirates comme les Normands (cf. la page Codanus sur ce site). On repère, à l’extrémité de la Hellestraete en provenance de Socx, une motte castrale qui remplissait probablement la même fonction. Des fouilles récentes ont mis au jour une saline à l’entrée du village.

DRINCHAM : Gysseling écrit Drinkam et explique : « Germ. : patronyme en –inga + hamma- m. “langue de terre se projetant en terrain d’inondation”. Il s’agit d’un des ham (cf. Millam, Pitgam, le bois du Ham) faisant saillie dans l’ancien golfe de l’Aa ». L’explication de ham est évidemment exacte : pensez au français hameçon, petit ham. Pour le premier élément, Gysseling emploie son truc favori : il invente un patronyme (qu’il se garde bien du reste de donner ici !) et le tour est joué ! Originaire d’Oudenburg en Flandre Occidentale, il devrait quand même connaître comme moi le nom flamand de la tourbe, deering, qui forme bien évidemment le premier élément du nom. Drincham est donc « la langue de terre à la tourbe », laquelle tourbe noircit plus d’un champ autour de l’agglomération.

PITGAM : parce qu’il l’assimile à Tidecham, Gysseling nous ressort son truc patronymique habituel : « “Germ. Theudinga “des gens de Theudo” + hamma- m. “langue de terre se projetant en terrain d’inondation” ». Au milieu du village s’ouvre une grande mare, pit en flamand, ce qui est fort rare. Est-ce l’explication du premier terme ? C’est fort possible.

Il est intéressant de noter qu’une ancienne profonde indentation marine entre Drincham et Pitgam s’appelle Deullaert. On retrouve ce nom à Anvers et au nord des Pays-Bas : on a coutume de dire que les anciens Pays-Bas allaient de la Somme au Dollard (estuaire de l’Eems). A l’extrémité du Deullaert, la route porte toujours le nom de Scheepstadtstraete (route du mouillage des bateaux) !

CRAYWICK : Gysseling écrit Kraaiwijk et explique : « Germ. kraejon. F. “corneille” + wika- “établissement filial”. » D’accord pour wika- . Mais laissez donc ces corneilles s’envoler ! Craywick se situe sur un probable vestige de dune fossile au bord du watergang Haven (port). L’élément cray est certainement une forme palatalisée de kraag (col, rebord), tout comme on dit day en anglais pour dag (jour). Le Crayhof de Cappelle-la-Grande est juché sur une butte similaire. L’admirable WOORDENBOEK DER TOPONYMIE de Karel de Flou (18 volumes, Bruges, 1928) donne la bagatelle d’une vingtaine de pages de toponymes commençant par Cray- ou une variante dont six Crayhil (songez au hill anglais) qui confirment mon explication.

SOCX (30m) : Gysseling écrit Soks et renvoie à un village de l’arrière-pays lointain, Chocques, qu’il explique : « Rom. (< celt.) tsukka “souche”, dont choque est la forme picarde. ». Outre le fait que les deux villages se situent dans deux aires linguistiques différentes (flamande et picarde), il me paraît par trop absurde qu’un village tire son nom de souches d’arbre ! Le nom vient très probablement de Chauci (Chauques). Ne sursautez pas ! Les Chauci comptaient des pirates et Socx avait en effet accès par la Gersta à la Mare Germanicum (Mer Germanique) qu’on trouve sur presque toutes les cartes anciennes de la Flandre et, en période de transgression, à la baie qui s’ouvrait à son pied. La butte est du reste un excellent observatoire des navires à aborder. Le cadastre attribue toujours à Socx une longue bande de terre qui mène à la Gersta. C’est également le cas de Quaedypre.

WORMHOUT :  explication     de      Gysseling : « Germ. Wurmi- m. “ver, serpent” + hulta- n. “bois”. » Peut-on faire plus idiot ? Il n’y a jamais eu de serpents dans la région. Et vous voyez les gens appeler leur village « bois vermoulu » ? Comme souvent, l’explication du premier terme se trouve chez l’excellent De Flou : worm signifie « une certaine sorte de terre surtout constituée de lande » (WOORDENBOEK DER TOPONYMIE, Bruges, 1928, tome XVII, p. 738). Wormhout qui, en période de transgression, se trouvait à l’embouchure de la Peene et de l’Yser  signifie  donc « bois de la lande ».

QUAEDYPRE (30m) : Gysseling écrit Kwaadieper et déclare : « Germ. kwaeda- mauvais > petit” + Ieper, la ville d’Ypres. » Je me demande bien ce que la lointaine Ypres vient faire ici ! Le premier élément vient très probablement de Quadi (Quades). Ne sursautez pas ! Quaedypre avait accès par la Gersta à la Mare Germanicum (Mer Germanique) qu’on trouve sur presque toutes les cartes anciennes de la Flandre et, en période de transgression, à la baie qui s’ouvrait à son pied. Le cadastre attribue toujours à Quaedypre comme à Socx une longue bande de terre qui mène à la Gersta. Ypre pourrait signifier port.

COUDEKERQUE : Gysseling écrit Koudekerke et explique: « Germ. kalda- “koud” + kirika “kerk”. » Kerque signifie bien évidemment église mais imaginez-vous ces fidèles y tremblant de froid ? Qui dit mieux en fait de sottise ? Le village est établi sur une inversion de relief dans l’ancienne baie appelée par Pline et Méla Codanus (cf. la page de ce nom sur ce site).

C’est donc « l’église du bras de mer » dont le nom indigène (sans doute Koudenes) a été orthographié Codanus par Pline et Méla.


 

WARHEM : Gysseling écrit Warrem et en reste là. Au cours des transgressions, Warhem avait accès à la mer puis, le niveau baissant, à la Honte (chenal de marée, voir Hondschoote) qui y menait : une large dépression jouxte encore toujours l’agglomération. Waal signifie en néerlandais large brèche faite dans une digue ou une dune par une tourbillonnante percée de la mer. Le flamand est coutumier du passage de la voyelle longue à la brève, ainsi betje pour beetje (morceau), waal peut donc devenir wal. Les liquides l et r sont souvent interchangeables, également en picard où l’on dit collidor pour corridor. Warhem signifie donc « habitat au bord d’une indentation marine ».

UXEM : Gysseling écrit Uksem et explique comme il convient l’élément hem, habitat. Pour le premier élément, comme de bien entendu, il sort de sa manche un patronyme (Ukko) et le tour est joué. Delahaye explique le premier élément par Usipeti. Les Usipeti, tribu germanique du nord de la France, combattue dès 50 environ avant Jésus-Christ par César et mentionnée en étroite relation avec les Fresones, étaient les habitants des Weppes, contrée située à l’ouest de Lille. Uxem près de Dunkerque a probablement la même étymologie.

KILLEM : Gysseling est muet comme la tombe et pourtant l’explication tombe sous le sens. Pas de problème pour hem (voir ci-dessus). Pas davantage pour kil qui signifie, dans tous les dictionnaires, chenal d’un fleuve, embouchure d’un cours d’eau, en l’occurrence la Killembeek. Killem signifie donc « habitat de l’estuaire », qui devint chenal quand les dunes se formèrent (Xe siècle) ou quand le niveau de la mer baissa.

HONDSCHOOTE : Gysseling écrit Hondschote et explique: « Germ. hunda- m. “chien” + skauta- m. “langue de terre boisée faisant saillie en terrain d’inondation”. » Schoote/skauta, qu’on retrouve dans une foule de toponymes côtiers, est parfaitement traduit et correspond bien à l’assiette de la ville. Mais comment est-il possible que notre « savant » n’ait pas vu que le premier élément est honte (chenal de marée) et non hond (chien) !!! Honte est toujours le nom du cours inférieur de l’Escaut Occidental ! Le Professeur Ryckeboer m’a dit un jour : « C’est philologiquement parfaitement impossible ! » Plus une science est branlante plus elle est péremptoire ! Mon explication est tout bonnement évidente. Jusqu’en 1969, Hondschoote était un port. Jadis, il avait accès à la mer par la « honte » (chenal de marée) qu’on voit encore très nettement non seulement dans le paysage mais aussi dans la toponymie. A l'ouest de Warhem, on trouvait naguère un panneau portant Le Chien, un cuistre français ayant commis la même ânerie que Gysseling en traduisant « honte » par chien. Depuis, comme j’avais épinglé cette sottise dans un article, le panneau a subrepticement disparu mais le nom figure toujours sur les cartes. Face à ce lieudit qui se situe à 0m, se trouve Het Kamtje (la petite crête, 3m), la rive côté Warhem, qu’un nigaud a traduit sur certaines cartes par … Le Peigne !!!

Vous en avez assez ? Je pourrais pourtant continuer comme cela pendant des pages et des pages, le dictionnaire du « savant » Gysseling étant, en matière d’étymologie, un recueil de tripotages, de sottises et d’ignorances.

Pourquoi suis-je resté dans les parages de mon village ? Parce qu’une bonne connaissance des lieux est la première condition d’une bonne toponymie. On ne peut évidemment exclure totalement les patronymes, mais il est certain que les particularités géographiques se taillent la part du lion.

Calfeutrés dans leur bureau, les toponymistes ne jurent que par la sacrosainte philologie. La philologie est une science sérieuse. Elle travaille en effet généralement sur un matériau linguistique solide, bien qu’un astérisque vienne parfois ouvrir le champ libre à l’imagination. Ce n’est hélas pas souvent le cas de la toponymie et cela pour trois raisons :

1° Elle part de toponymes aux formes beaucoup moins assurées parce que souvent transcrites en latin (ou en français chez nous) à partir d’une autre langue. Et les toponymistes font alors souvent, sans s’en douter, une erreur capitale : de la latinisation parfois très tardive, ils font la forme la plus ancienne, alors qu’il est évident que seul le nom usuel a évolué dans la bouche du peuple. Nimègue en est un bon exemple, chacun attribuant la plus grande ancienneté à la forme latine Noviomagus qui n’est qu’une traduction de chancellerie lancée en 1145 et jamais passée dans l’usage : le premier sceau de Nimègue (ci-dessous), pourtant en latin et largement postérieur à cette latinisation de chancellerie (il date de 1265 !!!), écrit en toutes lettres Numegen.

Le sceau le plus ancien de Noyon que l'évêque Walbert apposa en 933 à une charte en faveur de l'église de Saint-Eloi porte quant à lui la légende SIGILL. WALBTI. NOVIOM. TORNACENSIS EPI. c'est-à-dire SIGILLUM WALBERTI NOVIOMAGENSIS ET TORNACENSIS EPISCOPI. La seule comparaison de ces deux sceaux (date et texte) ruine définitivement la prétention de Nimègue à être le Noviomagus carolingien : c'était Noyon ! !



Ancien sceau de Nimègue

2° Les toponymes sont beaucoup moins neutres que les mots usuels. Leur charge émotive est plus importante. Ils sont souvent incompris du fait de leur ancienneté, parfois déformés par une étymologie populaire. Tout cela les rend sujets à des « ajustements » qui éloignent de la forme originelle.

3° Leurs substrats sont aussi nombreux que les multiples variantes des parlers locaux où pullulent patois, dialectes et idiolectes, si bien qu’il est impossible de les connaître tous. Par exemple, il existe d’énormes différences de prononciation entre mon winnezeelois et le parler d’Arnèke. Une loi philologique peut jouer dans l’un et non dans l’autre, tout comme la loi de Bartsch (IVe siècle) s’applique en français où canis donne chien et non en picard qui dit kien.

Malgré cela, les toponymistes veulent appliquer partout des lois philologiques d’airain. Et comme si cela ne suffisait pas, ils s’arrogent le privilège d’avoir le dernier mot en histoire. Ce petit exposé montre qu’ils devraient faire preuve d’un peu moins d’arrogance, leur science n’étant guère plus qu’une branlante auxiliaire de l’histoire.


Certes, on fera remarquer avec juste raison que Delahaye avance parfois des étymologies qui font froncer le sourcil. Il en serait lui-même tombé d’accord, étant le premier à solliciter les suggestions et corrections de connaisseurs locaux. Il n’a du reste cessé de se corriger lui-même. Qu’on veuille toutefois noter l’importance qu’il accorde au contexte, un toponyme faisant presque toujours partie d’un complexe cohérent. Qu’on veuille également prendre en compte la masse des étymologies irréfutables. Je ne connais en outre en la matière guère de réflexion aussi poussée que les pages 418-455 du Tome II de « Des « histoires » à l’Histoire » consacrées aux Règles de la toponymie.


L’honnêteté intellectuelle de Delahaye et sa modestie, toujours prêtes à l’autocorrection et à prendre en considération une critique ou une suggestion fondées, tranchent du reste brillamment sur l’arrogance et la perfidie de Gysseling. Delahaye avait publié dans n° 4 des Annales des Pays-Bas Français/Jaarboek van de Franse Nederlanden (1979) un article intitulé Het Romeinse en vroeg-middeleeuwse Trajectum te Tournehem-sur-la-Hem (Le Trajectum romain et haut-médiéval à Tournehem-sur-la-Hem - pp. 196-218). Tablant sur la notoriété imméritée de son piètre dictionnaire étymologique, émaillé d’erreurs d’interprétation et d’ignorances et de surcroît fort incomplet, abusant de son autorité professorale, Gysseling, probablement piqué au vif quoique (parce que ?) non cité par Delahaye, fit paraître, dans le numéro 5 des mêmes Annales (1980 – pp. 139-157), une réponse dont le titre à lui seul est déjà une goujaterie : Lag Nederland in Frankrijk ? (Les Pays-Bas se situaient-ils en France ?) Dès ce titre, il prêtait frauduleusement à Delahaye des thèses stupides, pour mettre les rieurs de son côté et saborder Delahaye. Le « savant  » Gysseling ayant parlé, chacun s'esclaffa et s’estima dispensé d'aller vérifier en lisant ce que dit vraiment Delahaye. On comprend pourquoi je ne prends pas de gants avec ce personnage…

 

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