Pour corser le tout, c'était bien ma veine d'avoir à poser cette question à une ville qui était mon
employeur, ce qui n'avait rien pour agrémenter la chose ! Un groupe d'habitants de Nimègue, un tout petit groupe
d'ailleurs, car la question laissait de glace la majeure partie de la population, se sentit touché au cœur, surtout
quand une partie de la presse se mit à faire des plaisanteries déplacées, où je n'avais aucune part, mais qui ne
manquèrent pas de me retomber sur le dos. Les historiens, commotionnés dès le premier jour, refusèrent avec une
incroyable véhémence ne fût-ce que la simple idée d'une possible erreur, tant et si bien que la question que j'avais
posée en toute sérénité et quiétude en fut d'emblée empoisonnée, parce qu'on ne tarda pas à en faire une affaire de
prestige. Divers spécialistes et profanes, tentés au départ par une discussion sérieuse, en furent retenus par la
grossièreté des attaques dont j'étais l'objet mais aussi par le visible malaise que soulevaient tous ceux qui se
risquaient à parler de moi avec bienveillance ou à me suivre sur le chemin du doute. Un seul professeur de l'Université
de Nimègue, un esprit critique, m'incita avec insistance à poursuivre mes recherches et à ne pas m'en laisser détourner
par les aboiements (je cite!). C'est avec plaisir que je mentionne ce fait, d'une part parce qu'on continue à raconter,
au mépris de la vérité, que toute l'Université de Nimègue s'est dressée contre moi comme un seul homme, mais aussi parce
que ce soutien moral m'a été d'un grand secours au cours de cette période difficile.
J'avais l'intention de poursuivre paisiblement mes recherches : dans un premier temps je
creuserais mes doutes et ensuite seulement je proposerais les corrections que j'estimerais nécessaires à l'histoire
traditionnelle. Hélas! Traqué par une hargneuse critique, et rendu quelque peu fébrile par l'interdiction d'écrire que
l'autorité municipale de Nimègue, me brandissait sur la tête (je partis tout juste à temps pour y échapper), je rédigeai un livre intitulé
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" Het mysterie van de Keizer Karel-stad " (le mystère de la ville
de l'Empereur Charlemagne). L'ouvrage était prématuré et se ressentait des circonstances trop pénibles de sa rédaction.
Sur ces entrefaites, je reçus en avril 1957 ma nomination d'archiviste régional dans l'ouest du Brabant Septentrional,
si bien que je pouvais secouer de mes pieds la poussière de Nimègue ; je pris donc mon bourdon pour une contrée plus
calme, mon bissac gonflé par le dossier. Cet ouvrage de 1958 était gâté par une erreur fondamentale : je nourrissais alors
l'illusion de pouvoir faire la lumière sur le mythe de Nimègue en m'en tenant à ce seul problème. Je m'étais avisé dès le
début que, si la tradition de la Nimègue carolingienne était fausse, c'était presque automatiquement toute la nef
historique néerlandaise d'avant le Xe siècle qui passerait en cale sèche pour une fondamentale révision, parce que tout se
trouve inextricablement lié. En 1958, je reculais encore devant cette totale remise en question parce que l'état
d'avancement de mes recherches ne me la permettait pas. Mais c'était bien ce qui expliquait la violence des réactions, les
spécialistes voyant mieux que moi encore tout ce que cela entraînait...
4. Le problème des mythes néerlandais est d’ordre géographique.
Après des années de recherches dans les sources anciennes et de voyages d'étude dans ce Nord de la France
à qui, à mon sens, appartient en toute vérité la poussière des mythes historiques, j'avais enfin rassemblé suffisamment
d'éléments pour pouvoir démêler l'écheveau des mythes et de leurs conséquences. C'est en France que des collègues archivistes
me fournirent l'expression consacrée qui désigne cette sorte de mythes. On y parle de
"déplacements historiques".
Ce sont les seuls termes adéquats, puisque l'histoire reste fondamentalement la même et qu'on se contente d'affirmer que
certains faits ont été détournés de leur localisation véritable.
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