Titre : Mythes & Histoire
 
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Pour quelle historiographie optez-vous ?

 

VILLAM NO(N)MODOCAM = NEMETACUM = ARRAS

Je signale dans une de mes quatrièmes de couverture que Delahaye prouve qu’Audruicq est Dorestad. Un seul texte des Annales Bertiniani – il y en a bien d’autres - pourrait suffire à le prouver. A condition d’opter pour la bonne lecture. Dans le texte ci-dessous, chacun lit que les Frisons en fuite se sont réfugiés dans une "uillam non modicam" (une ville pas petite). C’est le cas en particulier de Stéphane Lebecq, auteur de Marchands et navigateurs frisons du haut moyen âge (2 tomes - Presses universitaires de Lille - 1983).
Pour quelle obscure raison l’Annaliste de Saint-Bertin aurait-il tu le nom de la ville où se réfugient les Frisons ?! Un annaliste s’efforce au contraire d’être le plus précis possible !
Comme le fait toujours Delahaye, prenons l’édition du texte :
ANNALES DE SAINT-BERTIN PUBLIEES POUR LA SOCIETE DE L'HISTOIRE DE France - (Série antérieure à 1789) PAR † FELIX GRAT, JEANNE VIEILLARD ET SUZANNE CLEMENCET, AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES PAR † LEON LEVILLAIN - Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique SOCIETE DE L'HISTOIRE DE France - PARIS LIBRAIRIE C. KLINCKSIEK LIBRAIRE DE LA SOCIETE DE L'HISTOIRE DE France - 11, rue de Lille (VIIe) - 1964
DCCCLXIII
Dani mense ianuario per Rhenum (l) uersus Coloniam nauigio ascendunt, et depopulato emporio quod Dorestatus dicitur, sed et uillam non modicam (m) ad quam Frisii confugerant (n), occisis multis Frisiorum negotiatoribus et capta non modica populi multitudine, usque ad quandam insulam secus castellum Nouesium perueniunt. Quibus Hlotharius ex una parte Rheni cum suis et Saxones ex alia parte aggrediuntur et usque circa kalendas aprilis (a) consident, unde idem Dani consilio Rorici sicut accesserant et recedunt (note 1).
Mais regardons aussi les notes car c’est là que les choses se corsent :
l. Renum corr. en Rhenum O. (ce manuscrit, qui provient de l’abbaye de Saint-Vaast à … Arras, est un des plus anciens et des plus importants, cf. l’Introduction).
m. non modocam O. (le même manuscrit mais, ayant en tête l’histoire traditionnelle, Grat a estimé cette lecture improbable et a peut-être été influencé – ou le copiste - par le « non modica » qui suit).
n. La phrase est bancale ; il faut, semble-t-il, un verbe comme adeunt, obsident ou uastant ; mais sed et laisse aussi supposer qu'un membre de phrase précédent est tombé dans l'archétype de nos deux manuscrits.
a. aprilis kalendas C.
Pour Delahaye, il est évident que la bonne lecture est No(n)modocam (= NOMODOCAM = NEMETACUM = ARRAS). Pas de problème pour passer de No(n)modocam à Nemetacum. Le passage du e au o est une assimilation d’aperture fréquente dans nos régions : cf. steen / stone, alleen / alone, etc. ; ces exemples néerlandais/anglais sont pertinents parce que le frison est la seule langue sœur de l’anglais. Le a passe également régulièrement au o dans nos dialectes : Hazebrouck se prononce Ozebrouck en flamand. L’affaiblissement du t par sonorisation en d est également la règle : on peut même aller jusqu’à la fricative th. Le n parasite est une dysgraphie du copiste qui ne comprenait plus de quoi il s’agissait. Pourquoi choisir cette lecture ? Parce que c’est la logique même !
Les Dani sont des Normands de Dania/Normandie : Delahaye le prouve par des dizaines de textes, leur origine scandinave est un mythe ! Ce n’est que peu à peu qu’ils occuperont aussi la Scandinavie. Ils empruntent le Rhenus : les textes des anciens, notamment Strabon et Orose, placent les Bouches du Rhenus en face du Kent. Le Rhenus (= l’Escaut de l’époque) se continue ensuite dans la longue dépression qui part des environs de Calais, puis accueille le canal de Neuffossé auquel certains érudits ont trouvé un précurseur romain. Je rappelle que c’est précisément le chapitre sur le Renus que Georges Duby trouva assez « convaincant » pour se déclarer « tout prêt à accepter de reprendre de fond en comble les perspectives de la géographie historique ». N’oublions pas que le Blootland, le Flevum (Flevolandria --> Fleolandria donnera Flandria/Flandre) de l’époque romaine appelé alors Almere, est encore submergé à l’époque. On peut donc y naviguer à la voile. Mieux ! On peut profiter de la marée montante pour se laisser porter. Probablement sans s’épuiser à ramer - comme dans la théorie officielle -, les Normands naviguent donc du (à) côté de l’île de Coulogne (7 mètres) et arrivent à Dorestatus/Audruicq qu’ils dépeuplent.
   Partie inférieure de la carte de Michel Rouche intitulée "Les Rivages saxons à l'époque mérovingienne"
 
Les Frisons dont il est question habitaient la Flandre et l’Artois ! Cf. notamment La chanson des Saisnes et autres épopées antérieures aux mythes (note 2) : ils émigreront vers le XIe siècle en Frise néerlandaise et allemande ainsi qu’au Danemark. A Audruicq, les Frisons qui le peuvent fuient probablement par la Leulenne, actuellement fragmentaire par suite du déclin du port de Dorestad/Audruicq consécutif à l’atterrissement ancien de la plaine flamande, mais qu’on trouve toujours sous ce nom sur les cartes, où elle passe près de Monnecove, puis par La Balance, ancien site d’Eperlecques. A Cormette, cette Leulenne rejoint la Leulène qui vient de Wissant (et Sangatte) et mène à Thérouanne. De Thérouanne, la voie romaine mène à Arras (Nomodocam/Nemetacum) où les Frisons se réfugient.
Mais les Normands les ont suivis, ils tuent beaucoup de marchands frisons et prennent une foule de captifs. Après quoi, peut-être en empruntant les voies romaines qui mènent d'Arras à Cambrai puis à Bavay, à moins que, sur leurs drakkars (qui n'étaient à tout prendre que de braves liburnes), ils n'aient plutôt navigué sur le Rhenus/Escaut de l'époque (voir la reconstitution de Delahaye), les Normands se rendent dans une île près du castrum de Nouesium, qui est Feignies selon Delahaye, ville dont il convient de noter l’assiette et la proximité avec le nœud de voies romaines de Bavay et avec l'Escaut.
Les Saxons dont on parle ensuite sont ceux du Litus saxonicum et de son arrière-pays où ils avaient déjà essaimé en plusieurs endroits, à partir desquels, suite aux massacres (Werethina/Weretha/Fréthun) et aux déportations de Charlemagne, puis aux raids normands, la Saxe allemande se peuplera, ce qui transplantera notamment les noms de Weretha (à Werden), Brêmes (à Bremen) et de Hames-burg (- ce burg est la « Butte » - 8m - de Hames - à Hambourg - Hames-Boucres ne date que de 1819 -). Ces Saxons, menacés comme les Frisons par l’expansionnisme de leurs voisins normands d’outre Authie, sont bien placés pour apporter leur aide, sur l’autre rive du Rhenus/Escaut, au roi franc Lothaire : de deux maux il leur fallait bien choisir le moindre.
Le trajet est court, droit, direct et logique : comparez avec l’énorme logistique requise par le stupide trajet traditionnel ! Prenez une simple carte Michelin courante pour le suivre du doigt mais pour ce qui suit prenez plutôt un Atlas !
Voyons ce qu’en fait l’histoire traditionnelle : les Normands viennent de Scandinavie, pénètrent dans le Rhin néerlandais. Remarquons d’abord que de nos jours, le Rhin ne porte même pas ce nom sur la côte néerlandaise : ses cours sont en effet neufs (note 3) ! A l’époque, on avait probablement un vrai bourbier dans lequel aucun marin sensé n’aurait risqué son bateau. Et qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir à piller chez quelques pauvres hères blottis sur de douteuses taupinières assaillies par les flots ? Puis les Normands rament à contre-courant en direction de Cologne. Il est déjà invraisemblable qu'ils puissent se donner un objectif aussi lointain sans l'atteindre jamais ; aussi peut-on au moins supposer qu'ils s'en sont approchés. Si, venant de Lille, vous allez à Paris, vous n'allez pas dire que vous allez en direction de Rome. Ils rebroussent ensuite chemin pour se rendre à Wijk bij Duurstede (note 4) où, pour quelle obscure raison ?, ils ne se sont pas arrêtés à l’aller !!! Puis départ pour une ville pas petite (Chut ! Secret militaire ! Il ne faut surtout pas nommer la ville assez riche pour avoir été pillée par les Normands !!!). Puis, les Normands, ayant sans doute pris goût à l’aviron, font à nouveau demi-tour pour gagner les parages de Neuss, négligé lui aussi à l’aller ! Après quoi, près de Neuss, ils sont bizarrement assiégés par des Saxons du nord de l’Allemagne, alliés pour le coup à un roi franc dont la base habituelle se situe beaucoup plus au sud !! Le moins qu’on puisse dire c’est que le GPS de tous ces gens était vraiment détraqué ou qu’ils étaient carrément fous à lier (note 5) !
A moins que ce ne soient certains historiens ! A vous de choisir !
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NOTES :
Note 1 : Traduction la plus littérale possible : Au mois de janvier, les Dani (pas les Danois mais les Normands de Normandie !), par le Rhenus, montent par eau (ou en bateau) en direction de (ou du côté de - traduction plus probable ici) Colonia (Coulogne), et ayant dépeuplé l’emporium (marché, place de commerce, entrepôt, souvent couplé à un port) qui est appelé Dorestatus (Audruicq), [gagnent ou assiègent ou dévastent : voir note n] également la ville de Nonmodocam (Nemetacum = Arras – et non « une ville pas modique » !) où les Frisons s’étaient réfugiés,  et, ayant tué de nombreux marchands des Frisons et capturé une multitude pas modique de peuple, ils parviennent à une certaine île jouxtant le château fort (ou la place forte) de Nouesium. Lothaire et les siens les rejoignent d’un côté du Rhenus (Escaut) et les Saxons de l’autre côté et ils s’[y] établissent jusqu’aux calendes d’avril environ ; de là les mêmes Dani, sur le conseil de Roric, s’en retournent comme ils étaient arrivés.
Note 2 : Une quantité de textes, cités par Delahaye, montrent que les Frisons de l'Antiquité et du haut moyen âge habitaient la Flandre et l'Artois. L'intérêt du témoignage des chansons de geste est qu'il est vierge de toute intention falsificatrice et qu'il prouve qu'on a très longtemps su où se situaient les Frisons aux époques évoquées.
Dans une note de La Chanson des Saisnes, Annette Brasseur écrit ceci : « 1807/1646(57). Il est intéressant d’observer que le roi de Frise est accompagné d’hommes du Nord (Annette Brasseur parle naturellement du Nord de la France), originaires de Flandre (Englebuef le Flamenc/Gerbuef le Flamain) et de la région de Poix (Garin/Gérin le Pouhier). Cet entourage du roi de Frise n’est pas propre à la Chanson des Saisnes et l’on pourra, à ce propos, consulter les exemples retenus par W.D. HEIM, Germanen und Romanen, pp. 304, 486 et 487. » (JEHAN BODEL, La Chanson des Saisnes, Edition critique par Annette Brasseur, Droz 1989, Tome II, page 771).
Note 3 : Quand un cours est neuf, on lui donne un nouveau nom : le cours inférieur – neuf parce qu’endigué et creusé dans le polder – du Hem est appelé Meulestroom par les cartes d’état-major et Rivière de Polincove par les gens du cru. La Craenebecque de Crochte s’appelle tout à coup Bierendyck quand elle aborde le polder et même Nieuwen Bierendyck plus loin, ce qui semble indiquer une poldérisation en deux phases. Dyck vient de delven = creuser ; les gens savaient parfaitement que c’étaient eux qui avaient creusé cette partie.
Note 4 : Où l’archéologie n’a rien trouvé ni d’un sac ni des nombreuses églises que comptait Dorestad ! Même Van Es, directeur du R.O.B. (service national archéologique néerlandais) qui a fouillé Wijk bij Duurstede, reconnaît maintenant en privé que ce ne peut être Dorestad : pas étonnant, Delahaye a prouvé que c’était Munna !
Van Es mérite du reste le nom de Saint Jean Bouche d'Or de l'archéologie néerlandaise : à Nimègue, au cours d'un congrès consacré à Saint Willibrord (qui n'a bien sûr jamais mis les pieds aux Pays-Bas !), à la question "Pourquoi Utrecht n'a-t-elle pas été pillée par les Normands ?", il a répondu sans ambages : "¨Parce qu'il n'y avait rien à piller. Utrecht n'était pas plus qu'une ruine (romaine ?). A l'époque de Saint Willibrord, les Pays-Bas étaient un archipel d'îles sillonnées de tous côtés par des fleuves et des chenaux de marée et chichement habitées de ci de là."
Note 5 : Et extasions-nous devant la qualité du service de renseignements ou de l’agence de presse d’ampleur déjà européenne d’Hincmar, archevêque de Reims, à qui on attribue cette troisième partie des Annales Bertiniani !!!

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